Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

La parole à Ernesto Cardenal, prêtre, révolutionnaire et ministre de la Culture du gouvernement sandiniste

· Inprecor n° 154, 4 juillet 1983 · p. 28, 27 · 1 230 mots

Nicaragua

Prêtre, révolutionnaire, écrivain et ministre de la

NICARAGUA à Ernesto Cardenal

Culture du gouvernement sandiniste

V INISTRE nicaraguayen de la Cultu-

, re, écrivain, prêtre et révolutionnai-re, Ernesto Cardenal a participé à la grande manifestation nationale contre l'intervention américaine en Amérique centrale, qui a réuni près de 6 000 personnes à Berne, en Suisse, le 4 juin. Il a également pris part aux réunions publiques de Genève, Berne et Zürich, qui ont rassemblé environ 1 000 personnes à chaque fois. C'est lors de cette tournée, au cours de laquelle il a donné plusieurs conférences de presse, qu Ernesto Cardenal a camarades du (PSO) pour leur organe la Brèche.

« LA BRECHE » :- Quelle est l'influence de l'invasion des contre-révolutionnaires somozistes, soutenue et dirigée par les Etats-Unis, sur le climat social au Nicaragua ? Les gens ont-ils peur ?

Ernesto CARDENAL : - L'invasion a renforcé l'unité du peuple, du gouvernement et du Front sandiniste de libération nationale. La volonté de défendre le pays et la révolution s'est développée. Au nord, dans la région qui borde le Honduras, l'invasion a naturellement une grande influence sur la vie quotidienne de Mobilisation populaire dans les campagnes nicaraguayennes. (DR)

La parole

la population. On y vit dans le risque permanent de se faire tuer. Les somozistes procèdent uniquement par embuscades, tirant sur tout ce qui passe à portée de leurs armes, que ce soient des véhicules civils ou des paysans au travail.

- La population soutient-elle vraiment fermement le gouvernement ?

- Les pauvres certainement, les riche plutôt pas. Nous avons introduit un système sanitaire gratuit, qui profite aux pauvres et pas aux riches. Ces derniers pouvaient déjà, avant cela, se faire soigner à Miami, aux Etats-Unis. Les écoles gratuites n'ont pas davantage profité aux riches, qui disposaient déjà auparavant de très bonnes écoles. La répartition des terres également s'est faite uniquement en faveur des pauvres.

- Quelles sont les conséquences de la guerre sur la situation économique et sur les conquêtes sociales de la révolution ?

- A cause de cette guerre, nous devons consacrer beaucoup d'argent aux tâches militaires. Mais il faut souligner ici que nos dépenses pour la défense sont bien plus réduites que les médias ne le prétendent souvent. Ainsi, par exemple, nous n'achetons pas d'armes. Nous nous les faisons offrir, naturellement condition aucune. Le Nicaragua ne possède que des armes défensives. Ainsi, nous avons une aviation faible et de mauvaise qualité, mais, par contre, un très bon système de défense antiaérienne. Nous avons quelques mauvais tanks, mais un bon système de défense antichar.

Malgré la guerre, nous poursuivons notre programme d'alphabétisation et de développement culturel. Les aliments de base ne sont pas devenus plus chers. Les systèmes sanitaire et scolaire sont restés gratuits. Bien sûr, nous avons été obligés de supprimer certains projets. Par exemple, nous avions le projet de sauver le grand lac situé au cœur du Nicaragua, avant qu'il ne meure du fait de la pollution. Au lieu de pouvoir utiliser l'argent nécessaire pour une politique écologique et sauver notre lac, Ronald Reagan nous oblige à le dépenser pour sauver le pays et la révolution. Mais nous ne renonçons pas

- La production la plus importante du Nicaragua est le coton. Essayez-vous de vous dégager de cette monoculture ?

- Oui, absolument, et cela pour des raisons économiques et écologiques. Parce que nous dépendons profondément du coton, nous sommes pris dans le marché mondial comme un bateau dans une tempête. En outre, nous devons importer beaucoup de moyens techniques pour sa culture, ce qui commence à nous coûter cher. A cela s'ajoute un autre fait : les plantations de coton exigent que d'immenses surfaces soient défrichées, que tous les arbres soient abattus. Il y a alors érosion, le sol est ravagé, l'humus est balayé et emporté par les vents. Nous travaillons donc actuellement à un programme de reboisement.

- Au Nicaragua, il y a visiblement deux Eglises. D'une part, cinq prêtres font, en tant que ministres, partie du gouvernement sandiniste. D'autre part, l'archevêque de Managua, Obando y Bravo, est l'un des adversaires les plus décidés de la révolution sandiniste.

- Au Nicaragua, il n'y a pas deux Eglises. Il n'y en a qu'une, mais elle est divisée. C'est la division entre riches et pauvres qui a toujours existé, comme le montre l'intervention de l'apôtre Paul contre les cités corinthiennes. Lors de la révolution, lorsque les pauvres s'insurgent contre les riches, cette division devient simplement plus visible. La grande majorité des chrétiens de mon pays est du côté de la révolution. La visite du pape l'a aussi confirmé : 700 000 personnes, c'est-à-dire un tiers de la population nicaraguayenne, l'ont accueilli et se sont majoritairement prononcées pour une jonction entre l'Eglise et la révolution.

- On a prétendu alors que ce sont les sandinistes qui avaient organisé les inter-

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(suite de la page 28) ruptions du diseours du Pape et, qu'en outre, ils ne respectaient pas les libertés religieuses ...

- Aucun gouvernement n'a fait autant pour que le maximum de personnes puissent voir le pape. Il a mis à leur disposition tous ses véhicules, ainsi que l'essence nécessaire, bien que nous n'en ayons pas trop. Nous, chrétiens nicaraguayens, attendions du pape qu'il se prononce clairement pour la paix et contre l'invasion. Il a malheureusement omis de le faire, et cela a déçu et irrité les gens. Les cris comme : « Le christianisme et la révolution sont faits l'un pour l'autre » étaient spontanés. Le pape a encore jeté de l'huile sur le feu lorsque, de manière autoritaire et sèche, il a réclamé le silence. Les dirigeants sandinistes se sont comportes avec beaucoup de retenue. Au Nicaragua, il y a une liberté absolue en matière de culte et de religion. Dans aucun autre pays d'Amérique centrale les prêtres ne vivent et n'agissent avec autant de liberté que chez nous.

- Peut-on être marxiste et chrétien ? - A Rome, on a toujours dit qu'un marxiste ne pouvait absolument pas être chrétien car, en tant que marxiste, il était nécessairement athée. Mais je ne crois pas qu'il soit du ressort de Rome de décider qui est marxiste et qui ne l'est pas. Le marxısme et le christianisme ont un objectif commun. Nous, les chrétiens, l'appelons la réalisation du royaume de Dieu sur la terre. Cela veut dire une société sans égoïsme, dans laquelle tous les biens de la terre et les fruits du travail sont partagés fraternellement. Le socialisme authentique, profond, comme Marx le postulait, nous rapproche davantage de ce but que le capitalisme.

- Tu ne vois done pas de contradiction entre le christianisme et la révolution ?

- Non, car le vrai christianisme veut une modification fondamentale de toutes les structures humaines. Cela signifie une révolution. Une telle modification radicale est en cours au Nicaragua. Notre devoir de chrétien est de participer au processus révolutionnaire et de le protéger contre l'extérieur.

- Qu'attends-tu de nous en Suisse ? - La solidarité. Nous avons besoin de moyens financiers pour les écoles, pour le système de santé, pour le reboisement. Mais, surtout, nous avons besoin de solidarité politique. Elle peut prendre la forme, par exemple, d'une déclaration de parlementaires contre la politique de Ronald Reagan en Amerique centrale, comme viennent de le taire des deputes ouest-allemands, ou encore de manifestations de masse, comme celle d'ajourd'hui.

Propos recueillis par « LA BRECHE »,

Juin 1983.

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