Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

La politique de militarisation du gouvernement Mitterrand

· Inprecor n° 159, 24 octobre 1983 · p. 11-13, 13 · 2 844 mots

France Paix et armements Liban Écologie

L'an pis i ouvrier ed de disposer rune majorie ab de le de depuidu hau A nette victoire électorale des travailleurs français en mai 1981, permettant à

/ d'un parti ouvrier et de disposer d'une majorité absolue de députés du Parti ditionnel de la France sur les positions de l'impérialisme nord-américain sur les quesdu gouvernement Mitterrand tionale et militaire allait voir le jour. tions les plus brûlantes de l'heure. Jean-Louis MICHEL

Deux images symbolisent parfaitement cette situation où un gouvernement dans lequel siègent les dirigeants du Parti socialiste, du Parti communiste et du Parti socialiste unifié (PSU, formation réformiste de gauche), met en œuvre une politique impérialiste cynique et brutale. C'est d'abord celle de François Mitterrand se faisant, à Bonn, devant le Parlement fédéral ouest-allemand, le défenseur zélé des plans de guerre de Ronald Reagan pour l'Europe. Cela en pleine campagne électorale en RFA et contre la volonté manifestée par la grande majorité des militants du Parti social-démocrate (SPD) et du peuple allemand. L'autre séquence choc pour l'opinion démocratique européenne, c'est celle de l'impérialisme français trainant à nouveau ses guêtres coloniales du côté du Tchad et du Liban, envoyant ses troupes à Beyrouth soutenir les phalanges libanaises de la famille Gemayel et le président réactionnaire Amine Gemayel contre les miliciens druzes du Parti socialiste progressiste (PSP) de Walid Joumblatt, membre de l'Internationale socialiste (1).

Cette en tout point conforme aux intérêts impérialistes, est soutenue de manière quasi inconditionnelle par les directions des partis ouvriers, PS, PCF, et PSU, et par celles des grandes organisations syndicales. En revanche, à la base des partis et des syndicats, comme plus généralement dans la classe ouvrière, on commence à percevoir des différenciations de plus en plus nettes rapport à cette orientation, qui conduit le gouvernement à imposer une politique d'austérité drastique pour financer l'effort de guerre de l'impérialisme français. Selon plusieurs sondages convergents, une majorité de Français serait opposée à l'envoi des troupes au Tchad et au Liban.

De l'aveu même du Premier ministre Pierre Mauroy, les seules interventions militaires en Afrique et au Moyen-Orient

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La politique de militarisation

La mise en oeuvre d'une orientation impérialiste cynique et brutale ont déjà coûté plus d'un milliard de francs (2). La modernisation de l'arsenal nucléaire exigera, selon la loi de programmation militaire 1984-1988 votée au Parau printemps dernier, 130 milliards d'investissement sur cinq ans, tandis que 830 milliards au total - évaluation provisoire de 1983 — seront consacrés à l'effort dit de défense, autrement dit à l'effort de guerre de l'Etat impérialiste. Qui paiera la note ? C'est la question que se posent désormais de nombreux travailleurs qui subissent quotidiennement les conséquences de l'austérité. Cela constitue aujourd'hui la base la plus sûre pour que se développe, en France comme dans les autres pays européens, un vaste mouvement de masse antiguerre, à la fois contre la militarisation et l'austérité.

LA FRANCE DANS L'OTAN La France est sortie en 1966 du commandement militaire intégré de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN), par la décision du général De

Cela ne l'a jamais empêchée d'assumer ses responsabilités de membre à part entière de la coalition impérialiste, en siégeant notamment dans l'ensemble des instances politiques de l'Alliance atlantique. Seule différence : chaque Etat place en principe une partie de ses forces dès le temps de paix sous commandement militaire intégré. La France se de ce geste, en arguant de son autonomie de décision en ce qui concerne l'engage. ment de ses troupes dans un éventuel

Si, au départ, l'impérialisme nord-américain a vu d'un très mauvais œil cette volonté de contestation qui s'attachait à la personnalité encombrante et imprévisible de De Gaulle, il s'est parfaitement accomodé, à la longue, d'une situation d'indépendance formelle qui permet que l'effort de guerre français dépasse de loin celui des autres membres européens de l'OTAN. Plus de deux ans après leur prise de fonction, les gouvernants actuels ont fait montre d'une remarquable continuité en ce domaine par rapport à leurs prédécesseurs.

Mais, dans le contexte d'une relance générale de la course aux armements qui affecte tous les secteurs de la production militaire, la prétendue volonté d'indépendance affichée par Paris se heurte aux limites du potentiel économique et industriel du pays. C'est d'ailleurs ce qu'a reconnu Pierre Mauroy, le 20 septembre dernier, devant l'Institut des hautes études de défense nationale, où il a déclaré : « Nous savons déjà que, dans l'avenir, seule une entité économique de la dimension de l'Europe pourra se doter de moyens autonomes pour assurer sa sécurité et sa défense. L'idée d'une défense européenne implique une organisation collective intégrée qui ne pourrait être élaborée que si une autorité politique unique existait. En revanche, la prise de conscience, par les opinions publiques européennes des déséquilibres apparus dans le rapport des forces entre l'Est et l'Ouest donne une nouvelle actualité à l'idée de "défense de l'Europe". Une politique concertée de fabrication d'armements devrait être considérée comme un objectif prioritaire parmi les nombreuses actions à entreprendre en vue d'un approfondissement du système de défense en Europe occidentale. (3)»

Là réside le nœud des relations entre la France, les Etats-Unis et le Pacte atlantique. Le gouvernement français prône « une nouvelle solidarité européenne » parce qu'il entend défendre les intérêts bien compris des marchands de canon impérialistes d'Europe de l'Ouest - au premier rang desquels les Français — contre la concurrence des industries d'armement d'outre Atlantique. En ce sens, il conteste par la bande l'hégémonie américaine dans l'OTAN, son moyen privilégié étant la relance de l'Union de l'Europe occidentale (UEO), qui réunit la Belgique, la France, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, le Luxembourg, l'Allemagne fédérale l'Italie, et qui est la seule instance européenne juridiquement compétente pour les problèmes militaires.

Mais, dans le même temps, comme surpris par sa propre audace, le gouvernement, par la voix de son chef, ajoute que « cette solidarité européenne enrichit la

1. Pour une analyse plus approfondie de la situation au Tehad, se reporter aux numéros 156 et 157 d'Inprecor, des 12 et 26 septembre. et de la situation au Liban, au numéro 158 du 10 octobre 1983.

2. Le Journal officiel du 26 août dernier nous informait aussi d'un arrêté du ministère de l'Economie portant sur un transfert de 2,5 millions de francs au profit du ministère de la Défense. Ces 250 millions de centimes initialement affectés à l'Education nationale dans le budget 1983, et plus particulièrement aux « établissements d'enseignement du second degré, établissements scolaires spécialisés, centres d'information et d'orientation et formation des personnels », sont réorientés en définitive aux dépenses de « structures opérationnelles et de soutien » de l'armée de terre. Quoique cette somme représente une goutte d'eau dans le flot du budget militaire, son transfert de poste n'en est pas moins significatif.

3. Le Monde, 22 septembre 1983.

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Soldats français au Liban. (DR) solidarité atlantique sans se confondre avec celle-ci ». Il est un fait que sur l'essentiel des grandes orientations politiques et militaires, la France de Mitterrand s'aligne sans trop rechigner sur les positions de Washington. On l'a vu notamment lorsque Mitterrand a signé le communiqué de «guerre froide » du sommet impérialiste de Williamsburg, qui globalisait les problèmes de défense du soi-disant « monde libre », esquissant une politique commune des grands Etats capitalistes à l'échelle de toute la planète, et ce, en contradiction formelle avec les limites géographiques de compétence de l'OTAN. On le voit de manière tout aussi éclatante dans la bataille actuelle autour des euromissiles.

L'indépendance de Paris par rapport à l'OTAN est done toute relative. Seule la concurrence acharnée que se livrent les marchands de canon de part et d'autre de l'Atlantique lui donne un semblant de

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crédibilité. Claude Cheysson, le ministre * socialiste » des Relations extérieures avait d'ailleurs proclamé, en septembre, à Madrid : « L'Alliance atlantique, pour nous, c'est la défense des valeurs fondamentales, j'allais dire des valeurs chrétiennes, des valeurs de civilisation contre le totalitarisme. » Une déclaration de foi que Ronald Reagan ne renierait pas.

UNE PRIORITÉ :

LA BOMBE TRICOLORE Dans le cadre de cette politique, les joyaux du dispositif militaire français demeurent ses forces nucléaires. Leur fonction, les conditions de leur emploi et les moyens nécessaires à leur modernisation continue sont explicitement définis par la loi de programmation militaire.

Dans le Bulletin officiel du 19 mai dernier rendant compte des débats sur

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cette loi de programmation militaire, on peut lire ceci : « La crédibilité de la force nucléaire stratégique est fondée sur la sûreté de sa mise en œuvre et sur ses capacités de pénétration et de destruction. Elle est accrue par l'existence composantes dont les possibilités spécifiques se complètent et se renforcent réciproquement. Son maintien suppose, face à l'évolution des techniques et des menaces, la modernisation continue des moyens mis en œuure. (...) La France doit également posséder des armes nucléaires tactiques qui conferent à l'autorité politique la possibilité de dissuader l'adversaire de poursuivre son agression. Le recours à l'emploi de ces armes marquerait l'ultime avertissement avant la mise en œuvre de la riposte nucléaire stratégique. C'est dans le cadre de cette doctrine que nous procédons à leur modernisation et à leur diversification, afin de maintenir au plus haut niveau leur efficacité militaire. »

Cette théorie de la dissuasion nucléai•re à la française est pourtant un leurre grossier. La fiction d'une « dissuasion tous azimuts » chère au PCF depuis qu'il s'est rallié au vieux mirage gaulliste, n'a d'ailleurs plus aucune consistance, puisque, pour la première fois sous la Ve République, un gouvernement où siègent des ministres « communistes », a fait désigner nommément l'ennemi dans un texte de loi, en l'occurrence l'Union soviétique et les Etats membres du Pacte de Varsovie. En outre, un examen sérieux révèle dans toute son absurdité le discours militaire officiel. En supposant que la « menace » provienne directement de l'Union soviétique, l'initiative de l'emploi de l'arsenal nucléaire équivaudrait au suicide, car la riposte qu'il ne manquerait pas de déclencher aboutirait sans aucun doute à ce que le pays soit rayé de la carte en quelques minutes. L'idée selon laquelle « la dissuasion du faible au fort » jouerait par la menace de « dégâts irréparables » que causerait à l'agresseur l'usage du feu nucléaire tricolore n'est done pas sérieuse. Dans le cas d'une « menace » provenant d'un autre pays, l'usage du feu nucléaire se révélerait alors complètement disproportionné. Et qui peut croire que, dans pareil cas, ni les USA ni l'URSS n'interviendraient ? Il faut donc se rendre à l'évidence : la bombe tricolore n'a de signification politique et militaire que comme l'un des éléments du dispositif d'ensemble de l'impérialisme.

Le PCF, et dans une moindre mesure le PS, en convenaient lorsqu'ils combattaient la ruineuse et inefficace force de frappe de De Gaulle. Depuis leur ralliement honteux de 1977 au principe d'une dissuasion nucléaire nationale, ils ont beau chercher, ils n'ont pas trouvé un discours plus crédible pour justifier cette politique et les énormes dépenses à fonds perdus qu'elle impose au pays. D'où l'acharnement du gouvernement, soutenu pour l'occasion par toute la droite, à refuser une quelconque prise en compte de cet arsenal dans le cadre des négociations Est-Ouest de Genève. Cela ruinerait ce qui

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reste de crédibilité formelle dans la doctrine de dissuasion française.

L'exigence d'un désarmement sans conditions ni préalables frappe française représente en France, non seulement le moyen de faire de substantielles économies - près de 50 milliards de franes pour le seul budget de 1984 —, mais aussi un moyen concret de avec la coalition impérialiste de LES VENTES D'ARMES ET LE SERVICE APRES-VENTE DES FORCES

D'ASSISTANCE RAPIDE (FAR) L'autre élément fondamental de la politique militaire de Paris, hier avec De Gaulle, Georges Pompidou ou Giscard d'Estaing, aujourd'hui avec Mitterrand, au maintien, voire au renforcefrançaise dans des dizaines de pays du Sud, en Afrique et au Moyen-Orient notamment. La fonction de cette présence est double. D'une part, il s'agit d'assurer des debouches aux industries d'armement. D'autre part, il s'agit de prévenir tout risque de déstabilisation qui mettrait en jeu les intérêts directs de l'impérialisme français dans ces pays.

La vente de matériels militaires et le service après-vente sont ainsi assurés. A cette fin, en effet, l'armée française est présente dans 24 Etats, dont 18 pays d'Afrique, sous des formes très diverses, cela pouvant aller de la présence de quelques dizaines de conseillers militaires jusqu'à l'entretien d'un corps expéditionnaire de plusieurs milliers d'hommes.

En ce qui concerne les industries d'armement, les chiffres sont éloquents : la France a reçu l'an passé pour 42 milliards de franes de commandes en provenance de l'étranger, contre 30 milliards en

1981 et 22 milliards en 1980. Cela lui a permis, selon l'Institut de recherches sur la paix de Stockholm (SIPRI), de s'octroyer plus de 10% du marché mondial, contre 8,9% en 1981. A titre de comparaison, la Grande-Bretagne, l'Italie et la RFA réunies n'ont pas fait mieux. La France confirme ainsi sa solide troisième place au palmarès mondial des marchands de canon, derrière les USA et l'URSS. Une troisième place en valeur absolue, qui correspond à une première place en valeur relative, pour ce qui concerne le volume de la production et la part des exportations par tête d'habitant.

Mais cette politique est bien évidemment à hauts risques économiques en période de crise, alors que l'ensemble des Etats capitalistes ont tendance à y avoir ment brutal de la concurrence sur un marché déjà tendu qui n'est pas sans limite. Cela est d'autant plus vrai pour la France que la structure de ses exportations militaires révèle de graves déséquilibres.

En 1982, 83% de ses exportations étaient destinées au Maghreb et au Proche-Orient. Si l'on en croit les derniers chiffres publiés par le Ministère des armées pour le premier semestre 1983, la situation se serait brusquement dégradée, avec une baisse de 27% des commandes par rapport à la période correspondante de 1982. Par ailleurs, la part maghrébine et proche-orientale dans ces premières commandes de l'année serait ramenée de 83 % à 62,5 % du total, tandis que la part de ces matériels destinés à l'Amérique du Sud et à la Caraibe passerait de 2,5 % en 1982 à 35,6 % au premier semestre 1983. Charles Hernu, le ministre de la Défense, veut y voir la preuve que malgré les difficultés les industriels français de l'armement sont capables de se surpasser. Certes, mais au prix d'une politique qui n'a rien à voir, ni de près ni de loin, avec le « bien être des peuples » et « les nécessités du développement » qui occupent, au moins sur le papier, une grande place dans les discours présidentiels.

En outre, cette politique cynique de marchands de canon s'accompagne d'une attaque en règle contre les libertés démocratiques des travailleurs de l'armement qui se voient exclus, dans certains secteurs, du bénéfice des lois Auroux sur le droit syndical dans l'entreprise, cela au nom de l'inévitable contrôle policier de l'activité syndicale, qui va de pair avec le processus de militarisation lui-même.

L'importance des responsabilités de l'impérialisme français à l'échelle internationale, sur la base des succès de ses marchands d'armes necessite, aux yeux du gouvernement, la mise en place d'une force d'assistance rapide de 47 000 hommes qui n'est rien d'autre qu'une force contre-révolutionnaire prête à se déployer au seul profit des clients actuels ou potentiels de Paris. La chose n'est pas nouvelle. On se souvient que l'action du Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) à la Mecque, il y a quelques années, avait précédé de peu la commande à la France, par l'Arabie Saoudite, d'une « marine clefs en main » et de divers autres matériels. La Force d'assistance rapide (FAR), construite sur le modèle de la Force à déploiement rapide (FDR) américaine rassemblera, autour d'une force d'hélicoptères de combat, une division légère blindée et au moins deux divisions d'infanterie, dont une de parachutistes. Dotée d'une puissance feu considérable, elle pourra intervenir aux quatre coins de la planète en liaison avec son homologue américaine, pour préserver les intérêts de l'impérialisme.

C'est la FAR qui s'illustre déjà au Tchad et au Liban. 3 500 hommes participent au dispositif de l'opération « Manta », qualifiée au départ de « mission

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d'instruction » au Tehad. Près de 6 000 hommes participent, quant à eux, à cette « mission de paix » très particulière qui se déroule à Beyrouth et au large de la capitale libanaise, sur une dizaine de navires de guerre dépêchés sur place par le gouvernement français. De jeunes appelés volontaires sont enrôlés pour ces missions extérieures parce que les professionnels n'y suffisent plus. Voilà bien en quoi consistent les prétendues « missions de paix » que François Mitterrand confie à ses troupes : faire régner par la force l'ordre impérialiste, quoiqu'il arrive.

Les dictateurs divers, malmenés par les populations qu'ils oppriment, savent qu'ils peuvent compter sur la protection tricolore, pourvu qu'ils achètent de l'armement et livrent leur pays à l'appétit des capitalistes français. C'est pourquoi l'exigence d'un retrait immédiat des troupes de la FAR du Tchad et du Liban, d'Afrique et du Moyen-Orient, doit être au centre des prochaines mobilisations antiguerre en France.

Jean-Louis Michel,

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