Un sanglant coup d'arrêt
L de militants du New Jewel Move- E 13 mars 1979, une cinquantaine ment (NJM) (1) en armes s'emparent de la radio et d'une caserne et appellent au renversement de la dictature d'Eric Gairy, profitant d'un voyage de ce dernier aux Etats-Unis. Un millier de travailleurs participeront à une grève générale ce même jour, et plusieurs centaines d'autres s'empareront des dignitaires de l'ancien régime et de certains commissariats. Isolées dans le pays et surprises par la rapidité de l'action, les forces répressives, environ 500 hommes, resteront paralysées. Le coût humain de cette révolution se limitera donc à la mort d'un seul Vincent KERMEL
Le 20 mars 1979, ce sont 20 000 personnes, soit un habitant sur cinq, qui renversement de la dictature aux cris de « La liberté arrive, Gairy est parti, parti avec un OVNI » (2). Malgré une faible participation populaire à l'insurrection proprement dite, la prise du pouvoir par le NJM se situe néanmoins au terme de plusieurs années de mobilisations antidictatoriales.
Depuis sa nomination comme Premier ministre par le colonialisme britannique, en 1967, l'ancien syndicaliste Eric Gairy, dont le crédit populaire ne cessera de s'étioler, est devenu une marionnette de l'Angleterre. Parallélement, la radicalisation d'une jeunesse qui représente la moitié de la population, prend la forme de l'émergence de plusieurs mouvements d'opposition dont la fusion donne, en mars 1973, le New Jewel Movement, organisation comprenant des militants marxistes, d'autres inspirés par le mouvement noir des USA, mais surtout influencés par l'exemple de la révolution cubaine.
Dans les années 1973-1974, c'est la perspective de l'indépendance qui trace le cadre des mobilisations. En mai 1973, le NJM organise un rassemblement de 10 000 personnes qui exigera la démission d'Erie Gairy et la participation des travailleurs au processus d'indépendance. Le 18 novembre 1973, c'est le « dimanche sanglant », où six dirigeants du NJM sont arrêtés et roués de coups par la brigade des «mangoustes », corps répressif créé par Gairy en 1967. L'isolement politique du dictateur s'accentue. Des éléments de la bourgeoisie locale entrent en dissidence et appellent à une grève avec le NJM en janvier 1974. Le 21 janvier, lors d'une manifestation, la police assassine Rupert Bishop, le père de Maurice Bishop. Le droit de grève est suspendu pour les
GRENADE à la révolution grenadienne des services publics et des restrictions sont apportées à la liberté de la presse. Ce durcissement marque le moment de l'accession à l'indépendance, le 7 février 1974. En décembre 1976, le NJM conclut une alliance, qui ne dépassera électorale, avec deux formations bourgeoises d'opposition. Grâce à la fraude et à la répression, Gairy remporte cependant les élections avec 340 voix d'avance. Des membres du NJM se retrouvent à la tête d'une opposition parlementaire impuissante. Mais le NJM apparaît de plus en plus comme la seule alternative à la dictature.
L'HÉRITAGE COLONIAL
ET LES ACQUIS DE LA RÉVOLUTION
L'héritage économique et social auquel la révolution grenadienne doit faire face après la formation du Gouvernement révolutionnaire populaire (GRP) présidé par Maurice Bishop, est lourd : 40% de la population est analphabète (70 % chez les femmes), 50 % est au chômage, 60% habite dans des maisons sans eau courante, la moyenne statistique du niveau de vie par an et par habitant ne dépasse pas l'équivalent de 1500 francs
80% des exportations sont orientées vers l'Europe (cacao, noix de muscade et banane), les trois quarts des importations alimentaires en proviennent, tandis que l'infrastructure industrielle est dérisoire (sur 120 entreprises recensées en 1977, la moitié employe moins de cinq
Compte tenu de la nature même de l'économie grenadienne, du degré de son sous-développement et de sa dépendance par rapport à l'impérialisme, les résultats économiques et sociaux obtenus en quatre ans et demi de révolution ne sont pas négligeables. Une campagne d'alphabétisation a fait reculer le taux d'analphabétisme à 2% de la population adulte. Les biens d'Eric Gairy et de ses ministres sont confisqués. Au total, 40 % des fermes et des plantations de plus de 100 acres (52 cultivables, sont aux mains de l'Etat et transformées en fermes collectives (3). Les lois répressives sur la presse et le maintien de l'ordre sont abolies, l'ancienne armée est dissoute, et les « mangoustes » désarmés et remplacés par une Armée révolutionnaire du peuple (PRA), composée de militants et d'une milice populaire. Le nombre et les salaires des ministres sont réduits, et ces derniers sont soumis à l'impôt, alors que le budget 1980 exonère un tiers des travailleurs de l'impôt sur le revenu. Le dispositif de la santé est étendu à toute la population (de un docteur pour 4 000 habitants à un pour 2 700). La création d'un Office national de contrôle de l'import-export permet, malgré la mainmise bourgeoise de réduire les prix des produits de base (riz, sucre et ciment).
En avril 1982, un recensement chif fre la réduction du taux de chômage de 49 % à 14,2 % (4). Le programme d'investissement de l'Etat est doublé en 1979 par rapport à l'année précédente, et ainsi de suite jusqu'à représenter en 1982 douze fois le chiffre de la dernière année de la dictature. En 1982, l'inflation est maintenue à 7%, et la hausse des salaires à 10 %. Globalement, la production connaît un accroissement, aussi bien d'ailleurs dans le secteur d'Etat que dans le privé. Des dispositions légales spécifiques sont prises pour les femmes, contre la discrimination sexiste, pour l'application du principe « A travail égal salaire égal », pour le droit aux congés-maternité des femmes et à leur réembauche après leur grossesse.
Sous l'impulsion du NJM et du gouvernement, la mobilisation populaire connaît un réel développement, et les droits démocratiques des masses sont étendus. Des syndicats progressistes sont formés, faisant pièce aux anciens syndicats proches d'Eric Gairy. Une loi contraint par exemple les employeurs à reconnaître tout syndicat justifiant de l'appui de 51 % du personnel d'une entreprise. Le niveau de syndicalisation serait ainsi passé de 30% des travailleurs avant 1979 à 90 % ensuite (5). C'est avee le slogan « Que ceux qui travaillent prennent les rênes » que s'est enclenché donné aussi naissance à des organisations révolutionnaires de la jeunesse et des femmes. Les 25 000 participants au meeting de commémoration du premier anniversaire du renversement de la dictature, en 1980, illustrent l'ampleur de la mobilisation à l'échelle de cette petite île.
Le gouvernement de Maurice Bishop prit aussi des initiatives audacieuses pour encourager la participation populaire aux affaires publiques, notamment en organisant une large discussion du budget et du Plan pour l'année 1982. Ce qui donna lieu, en janvier 1982, à une conférence centrale sur cette question. En juin de la même année, une conférence regroupant des centaines de délégués et des jeunes chômeurs avait lieu sur le thème du sous-emploi. Le gouvernement y annonça son intention de créer 6 000 emplois tous les trois ans. Un ministère spécial, celui de la
1. Le New Jewel Movement (Mouvement pour le bien-être social, l'éducation et la libération) est issu de la fusion du Jewel d'Unisson Whiteman et du Mouvement of Assemblies for the People, de Bishop et Kenneth Radix.
2. Passionné des « objets volants non icentifiés », Eric Gairy se trouvait à une conférence sur ce thème aux USA, le jour du renversement de la dictature.
3. Cf. pour ces données la revue /Ve Internationale numéro 4, avril-juin 1981.
4. Chiffres fournis par Maurice Bishop lors de son discours à New-York en juin 1982.
5. Cf. Intercontinental Press du 19 novembre 1979.
Mobilisation nationale, a été créé pour dynamiser les organes de participation populaire. Au printemps 1981, six conseils de discrict étaient créés pour discuter tous les mois, en présence des ministres concernés, des propositions gouvernementales et des doléances de la population. Ces structures ont été ensuite subdivisées en 30 conseils de zone, puis en conseils de « mini-zone », réunissant des habitants ( d'un nombre plus restreint de villages. Le NJM proposait aussi la création « d'organes de coordinateurs de villages ». Ces organes préfiguraient l'élection, proposée par un projet du ministère de la Mobilisation, de structures de représentation par village, qui designeraient en leur sein des délégués à une assemblée de district qui, de la même manière, désigne. rait des représentants à une assemblée nationale. Ces structures devaient être institutionnalisées par une nouvelle constitution en cours de préparation.
En juin dernier, une commission de cinq membres était constituée pour rédiger un premier projet, sur la base des principes suivants : référence à la notion de « démocratie populaire » et à la mise en place de structures « pour favoriser une participation populaire permanente » ; rappel de l'effort du gouvernement pour transformer Grenade, donner un meilleur niveau de vie aux travailleurs, construire une société juste, avec participation du peuple aux prises de décision ; garantie contre toute violation des droits démocratiques pratique de comptes-rendus publies par les responsables et reconnaissance du droit de révocation. Le président de cette commission affirmait aussi : « Le GRP et le peuple de Grenade ont considéré le développement de l'économie, l'amélioration du niveau de vie, le développement de l'éducation et de l'emploi, l'extension des organisations populaires et l'amélioration de la défense de la nation comme étant prioritaires sur une réforme constitutionnelle. Le moment est venu, cependant, d'engager le processus d'institutionnalisation formelle vers une étape supérieure et de mettre en chantier une nouvelle constitution ». Et il ajoutait : « La révolution grenadienne a pris de l'avance sur l'établissement d'une nouvelle constitution en atteignant un haut niveau de démocratie participative. (6) »
C'est l'ensemble des acquis de la révolution grenadienne qui, aujourd'hui, est en voie d'anéantissement à cause de l'intervention impérialiste. L'impérialisme américain, tout comme ses alliés locaux qui maintiennent leurs peuples dans la misère et sous la botte de leurs corps répressifs dans les autres iles de la Caraïbe, n'ont rien d'autre que les balles des fusils de leurs troupes d'invasion à offrir au peuple de Grenade. Aucun gouvernement issu de cette intervention impérialiste, ne sera apte à garantir aux masses grenadiennes les droits sociaux et les acquis démocratiques de ces quatre années et demie de révolution. Sa fonction sera, au contraire, de les mettre en pièces.
Certes, la révolution connaissait des difficultés. Les problèmes ont été multiples et largement aggravés par la politique agressive de blocus impérialiste déclenché par Washington dès le 13 mars 1979. La faiblesse du potentiel économique, le poids de la domination impérialiste, le maintien du pouvoir économique de la bourgeoisie dans les secteurs du commerce, du tourisme, et en partie de l'agriculture, sont autant d'éléments accroissant les difficultés sur la voie d'une véritable indépendance économique et politique. Tenue pratiquement en marge du pouvoir politique, la bourgeoisie, dans sa majorité, s'était malgré tout rangée du côté du gouvernement de Maurice Bishop, mais elle n'en constituait pas moins une base sociale et économique pour tout projet de type capitaliste. La structure sociale elle-même de Grenade, qui connaît le plus fort pourcentage de paysanspropriétaires indépendants de la région, confère un poids important à la petite-bourgeoisie. Le prolétariat industriel est trés faible (en 1977, la plus grande entreprise manufacturière, une brasserie, employait 76 personnes). Entre 1969 et 1979, les ouvriers sont passés de 2 473 à quelques centaines, la plus forte concentration ouvrière étant les docks.
A cela s'ajoutaient les différends internes au sein de la direction du NJM, dont on apprendra, après leur dénouement tragique, qu'ils duraient depuis un an et opposaient le ministre des Finances, Bernard Coard, à Maurice Bishop, sans pour autant que leurs fondements ne soient précisés. La direction cubaine explique, dans son communiqué du 20 octobre dernier, ces divisions « par des oppositions de personnalités et de conception des méthodes de direction, plus que par des conflits de fond (7) ». Quant à Hudson Austin, il affirmait dans un communiqué du 17 octobre, que « la force du camarade Maurice Bishop a toujours été constituée par ses liens directs avec les masses, tandis que sa faiblesse résidait dans le fait qu'il n'a jamais été capable d'organiser de manière adéquate, de superviser et de guider le travail du parti (8) ». Derrière ces accusations, auxquelles Maurice Bishop n'a pas eu le temps de répondre publiquement, se dissimule certainement un des talons d'Achille de la révolution à Grenade, résidant dans le faible niveau de conscience politique des masses et la relative faiblesse, malgré le soutien populaire dont disposait le régime révolutionnaire, de la structuration du NJM. Mais ces problèmes ont bien évidemment été exacerbés par la situation d'agression impérialiste permanente dans laquelle s'est trouvée Grenade depuis les premiers moments du processus révolutionnaire, tandis que le secret dont ils ont été entourés accentua encore le traumatisme des masses lors de leur dénouement tragique.
L'AGRESSION IMPÉRIALISTE
Les provocations militaires impérialistes contre Grenade, pays qui apparaissait dès l'origine, par sa dimension, com. me le maillon faible de la chaîne révolutionnaire en Amérique centrale et dans la Caraibe, ont été quasi immédiates après la prise du pouvoir du NJM. Aux pressions de l'ambassadeur américain pour que le GRP rompe ses relations avec Cuba ont succédé les actions secrètes et les attentats, comme celui de juin 1980 visant les représentants du NJM lors d'un meeting public. En février 1982, présentant son projet d'aide aux pays du bassin de la Caraibe, dont Grenade était exclu, Ronald Reagan dénonçait « le poids de plus en plus écrasant de la gauche totalitaire à Grenade et au Nicaragua ». Début 1983, le Washington Post révélait l'existence d'un plan de la CIA, mis en pratique durant l'été 1981, pour « causer des difficultés économiques à Grenade, dans l'espoir de saper le contrôle politique du Premier ministre Maurice Bishop ». En été 1982, Reagan déclarait : « Grenade porte la marque de fabrique soviétique et cubaine, ce qui laisse prévoir qu'elle essayera de répandre le virus parmi ses voisins. » Enfin, en mars 1983, le président américain affirmait : « Ce ne sont pas les noix de muscade qui sont en jeu dans la Caraïbe et en Amérique centrale. C'est la sécurité nationale des EtatsUnis. » Dès lors l'on ne pouvait mettre en doute la volonté impérialiste d'intervenir militairement à Grenade. Seule lui manquait encore l'opportunité pour le faire au moindre coût politique et humain. Et c'est très justement que Maurice Bishop affirmait, le 13 mars dernier, à la suite des propos de Reagan: « C'est ce qu'il y a de plus proche d'une déclaration de guerre tout en ne la déclarant pas. (...) Les impérialistes ont essayé de développer leur propagande à Grenade. Ils ont essayé de mettre en œuvre leur agression économique. Dans les deux cas, notre peuple leur a infligé un échec sévere. Alors, maintenant, ils sont obligés de recourir à l'agression armée. » Et dénonçant l'entrée des ex-somozistes au Nicaragua, le comité central du NJM lançait un vibrant appel à la mobilisation, en déclarant : « Reagan envahit le Nicaragua, Grenade est son prochain objectif, rejoignez la milice dès maintenant (9) ».
C'est malheureusement l'affaiblissement de la révolution consécutif aux événements de la mi-octobre et à leur tragique dénouement, avec l'assassinat Maurice Bishop et de plusieurs dirigeants historiques du NJM par des militaires de l'Armée populaire qui, en désorientant les masses grenadiennes, fournira à l'impérialisme loccasion d'une invasion militaire de plus de 5 000 marines.
Vincent KERMEL, 30 octobre 1983. 6. Cité par Epices. organe du Comité de solidarité avec le peuple de Grenade, de septembre 1983 (c/o J.M. Annequin, 86. avenue Pierre-Brossolette, 92 240 Malakoff).
7. L'Humanité, 22 octobre 1983. 8. Agence France Presse, 17 octobre 1983.
9. Voir Inprecor numéro 146 du 28 mars 1983 et numéro 149 du 9 avril 1983.