Inprecor 1974–2004

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EL SALVADOR

Entretien avec Francisco Herrera, responsable du FMLN-FDR

· Inprecor n° 160, 7 novembre 1983 · p. 7-10 · 4 789 mots

El Salvador États-Unis

l'action militaire du FMLN et la question des négociations

Hnale (FMLN) et du Front démocratique révolutionnaire (FDR) du Salvador pour 1 RANCISCO Herrera, représentant du Front Farabundo Marti de libération natiol'Autriche et la Suisse, de passage à Paris au début du mois d'octobre dernier, a bien voulu accorder un long entretien à Inprecor et International Viewpoint. Nous publions ci-dessous de larges extraits de cette interview.

« INPRECOR » : - Le 27 septembre dernier, environ 15 000 paysans ont manifesté à San Salvador, capitale du Salvador. Quelle est ton appréciation de la signification de cette mobilisation, dans le contexte de la situation actuelle de guerre civile au Salvador ?

Francisco HERRERA : — Cette importante manifestation de paysans réclamant notamment la terre, a eu lieu au moment même où est débattu, à l'Assemblée issue des élections de mars 1982, un point important de la Constitution que le régime est en train de préparer. Il est d'ailleurs révélateur à cet égard que sur trois articles concernant la réforme agraire, les forces bourgeoises, d'un côté l'oligarchie qui n'est prête à aucune concession dans ce domaine, et de l'autre la Démocratie chrétienne, se soient divisées et durement affrontées.

Ce conflit constituait la toile de fond immédiate de cette manifestation. Cependant, il y a tout un contexte à comprendre, dans lequel interviennent des facteurs beaucoup plus larges et profonds. Cette manifestation a aussi représenté le mécontentement de secteurs de la paysannerie qui, il y a encore un an et demi, soutenaient le projet mis sur pied par les EtatsUnis, à savoir les élections de mars 1982.

Ces paysans sont très pauvres et vivent en proie à un désespoir quotidien. Ils sont déçus et constatent que ce régime n'a rien fait pour eux en ce qui concerne la distribution de la terre. Bien au contraire, des milliers de familles se sont vu retirer la petite parcelle de terre reçue lors de la première phase de la réforme agraire. Ils ne pouvaient pas surmonter leur endettement puisque, selon la réforme, la terre devait être achetée, en particulier du fait de la crise économique. Il faut également noter que la réalité est beaucoup plus complexe que ce que n'affirme la presse internationale, selon laquelle cette manifestation a été convoquée par le Parti dé. mocrate-chrétien (PDC). La crise économique frappe aujourd'hui les paysans indistinctement, quelle que soit leur appartenance politique. Et il y a un mécontentement important contre un régime qui ne répond pas aux moindres aspirations de ces paysans.

EL SALVADOR

Le mouvement de masse,

Entretien avec Francisco Herrera, représentant du FMLN-FDR

Ceux-ci voient par exemple, aujourd'hui, que le régime est obligé d'importer du maïs, alors que c'est, avec les haricots, la culture de base traditionnelle du pays. Le mais est en effet à la base de l'alimentation. C'est donc une des premières choses que nous ne devrions pas avoir à importer. Et pourtant, nous importons aujourd'hui des USA du maïs de qualité très trouvable, ce qui pose de graves problèmes aux familles qui ont des enfants en bas âge. L'eau elle-même est très chère. Certains produits de consommation courante, tel que le dentifrice, ont augmenté de 500 % en deux ans. Des secteurs de la population paysanne qui, s'ils n'étaient pas du côté du régime, ne s'étaient pas pour autant rangés ouverte. ment du côté de l'opposition du FMLN-FDR, attendaient de voir, depuis 1979, ce que la réforme agraire leur apporterait Jusqu'à présent, le PDC a été capable de conserver une influence politique sur ces secteurs, mais il commence à en perdre le contrôle. C'est en cela que réside la signification essentielle de cette récente manifestation.

- Comment les paysans qui ont manifesté à San Salvador se sont-ils organisés ?

- La plupart d'entre eux sont organisés par l'Union communale salvadorienne (UCS), qui a des rapports très étroits avec l'Union populaire démocratique (UPD), une organisation qui regroupe aussi bien des partis politiques que des organisations syndicales, en gé néral de sensibilité plutôt démocrate-chrétienne. Ce sont des paysans organisés qui ont imposé la tenue de cette manifestation au président Alvaro Magana. Mais il faut insister sur le fait que cette action déborde en fait le cadre de l'UPD. Car une chose est de voir les paysans réunis en assemblée, une autre est de les voir manifester dans la rue. Dans un pays où il y a une confrontation aussi dure entre les classes, où règne une terrible guerre civile, les rues sont par nature un lieu « subversif ». Lors de cette manifestation, il y avait des mots d'ordre tels que « Pas d'homme sans terre, pas de terre sans homme ! » et « Seul le peuple sauvera le peuple ! ». Ce sont là de véritables slogans révolutionnaires. Demander la terre dans un pays où cette question est précisément le point central du conflit, cela revêt une importance énorme. Et tout particulièrement quand il s'agit du moment où l'Assemblée est en train de débattre de la réforme agraire. C'est pourquoi nous disons que cette manifestation a débordé le cadre des initiatives politiques de la Démocratie chrétienne.

- Cette manifestation de paysans a aussi montré que, pour la première fois depuis longtemps, il était possible d'occuper la rue, chose inconcevable depuis plusieurs années en raison de la répression et de la terreur que fait régner l'extrême-droite. Penses-tu que les travailleurs des villes puissent s'engager dans des actions similaires ? Comment le mouvement syn-

Guérilla du FMLN. (DR)

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capable de se retirer sans pertes. Tout cela me d'agressions contre le Nicaragua et le dical s'est-il réorganisé, après la vague répressive consécutive à l'échec de l'insurrection de janvier 1981? Des mobilisations comme celle des paysans et l'évolution du mouvement syndical urbain n'ouvrent-elles pas de nouvelles possibilités pour le travail de masse politique des organisations révolutionnaires ?

- Reprenons l'exemple de cette manifestation de paysans. J'ai déjà dit qu'un véritable mécontentement était à l'origine. L'expression de ce mécontentement est une manifestation qui, par ses revendications, déborde en fait le cadre du réformisme timide de la DC. Nous avons donc au moins une première responsabilité, celle d'amener ces masses à radicaliser leurs positions. Nous n'avons d'ailleurs pas d'autre alternative. Sinon ces masses seront une nouvelle fois trompées par une quelconque formule de l'impérialisme, via la Démocratie chrétienne. Nous devons leur montrer que la seule solution est de rejoindre les organisations qui s'opposent clairement à ce régime, c'est-à-dire de rejoindre le FMLN-FDR.

C'est vrai qu'il y a là un espace politique nouveau, qui est en fait une conquête des organisations de masse, qu'elles soient de l'UPD ou des organisations membres du FDR, car ce n'est pas le régime qui amorce une ouverture et décide de laisser les paysans manifester, bien au contraire. Cela représente une victoire des luttes menées au cours des trois dernières années.

Pour ce qui est du mouvement des travailleurs urbains, tout le monde sait que le régime a mis en place, avec l'aide des USA, une campagne de répression dé libérée qui s'est avérée assez efficace et a réussi à démobiliser les organisations syndicales. Cela nous a posé un problème, car dans notre conception politico-militaire de prise du pouvoir, le mouvement de masse est une nécessité stratégique. La prise du pouvoir dans ce pays ne peut se faire seulement avec les armes. Tout un travail politique est nécessaire pour combiner l'insurrection populaire et la lutte armée. Et cela parce que le Salvador est un petit pays et que les impérialistes sont déterminés à écraser le processus de libération qui s'y est développé. qu'avec un large soutien des travailleurs et des autres secteurs populaires que nous pouvons espérer être capables de prendre le pouvoir et d'affronter la situation qui s'ensuivra. C'est pourquoi il nous a fallu remonter le courant. Cela a été extrêmement difficile. Il nous fallait trouver de nouvelles méthodes de travail. Mais, aujourd'hui, nous sommes assez satisfaits des progrès que nous avons accomplis.

Par exemple, c'est ainsi que le ler Mai dernier s'est tenu, tout au long de la journée, un rassemblement de travailleurs dans la capitale. Certes, le local de cette réunion était entouré par les forces de répression, mais elle a pu avoir lieu. Le 26 juillet dernier, la Fédération syndicale révolutionnaire (FSR), qui est membre du Comité d'unité syndicale du Salvador (CUSS) a pu tenir son congrès, ce qui a représenté un grand succès. De même, l'Organisation des femmes salvadoriennes

(AMES) a également pu tenir un congrès. Les paysans sont en train de préparer le leur. Chaque année, les enseignants de l'Association des enseignants du Salvador (ANDES) fêtent leur journée en public, le 21 juin, malgré d'énormes difficultés. Le système d'enseignement universitaire continue à fonctionner, bien que le campus soit occupé par les militaires depuis trois ans. Des cours se tiennent dans des appartements privés et bénéficient de facilités offertes par diverses organisations humanitaires, ete. Der- mot. la section textile et chez les travailleurs municipaux.

Ces actions se sont répercutées les unes , по роло піт с

tique. Le FMLN a aujourd'hui la capacité militaire de vaincre si ce n'était l'appui massif des USA à la dictature. Mais il n'y aura pas de véritable triomphe populaire au Salvador si les masses ne

Et voilà pourquoi nous devons être capables d'exploiter les énormes difficultés du régime pour aiguiser les contradictions au sein de la classe dominante, entre l'oligarchie et Washington, et d'élargir l'espace dont tu parlais pour l'activité des

- Le FMLN a-t-il engagé récemment des actions politico-militaires dans les villes, surtout à San Salvador, du même type que celles qui ont été engagées au cours de la période pré-électorale en 1982, des actions auxquelles participe la population, comme des barricades par

- Ce type d'actions n'a jamais vraiment cessé. Notre conception de la lutte veut qu'aucun front ne soit abandonné. Il faut harasser l'ennemi partout, et surtout là où il est fort. Il s'agit principalement d'actions de guérilla sous forme d'incursions. La guérilla s'infiltre en ville, reste temps en clandestinité, pare des attaques contre des points importants pour le régime puis se retire. Certes, il y a eu un moment de reflux et nous avons connu des hauts et des bas, mais depuis quelques mois, les actions de ce type sont continuelles. Tout au long de cette année, les actions n'ont pas cessé à San Salvador. Il y a eu des affrontements en plein centre de la capitale avec la police, ainsi que des actions de sabotage. Vous savez aussi qu'un conseiller américain a été exécuté. C'est un succès considérable, car ce genre d'individus est bien gardé quand il se déplace. Il y a eu également une attaque contre l'ambassade US, véritable bunker à San Salvador, et vous imaginez ce que cela représente.

Ces actions en disent long sur la capacité d'intervention et la mobilité des unités de guérilla, de ses réseaux dans les centres urbains. Les unités de guérilla ont mené des attaques là où elles étaient va dans le sens d'une reprise des activités dans les centres nerveux des zones contrôlées par l'ennemi, et en particulier la ville de San Salvador.

- Face au développement de la lutte de libération, quelle est la stratégie politico-militaire adoptée par l'impérialisme et la dictature salvadorienne ?

- A l'origine, l'administration américaine de Ronald Reagan pensait que le problème salvadorien serait rapidement réglé. Mais, après la grande offensive lancée en janvier 1981 par le FMLN, ils ont réalisé qu'il s'agissait de quelque chose de sérieux. Ils se sont alors fixés un délai de deux à trois mois. Dans le cadre d'un plan général, ils calculèrent qu'après la défaite du FMLN, ils pourraient mettre en œuvre ce qu'ils appelaient la « démocratisation » du pays par le biais d'élections, les fameuses élections de mars 1982. Mais ils se sont heurtés à de nombreux problèmes et contradictions avec leurs propres alliés salvadoriens pour réaliser ce projet électoral, car le FMLN, au lieu de s'affaiblir, n'a cessé de gagner du terrain au cours de l'année 1981. Et nous avons été capables de faire une démonstration de force réelle pour les élections de 1982. Il ne s'agissait pas, bien sûr, de prétendre avoir la capacité d'imposer le boycott de ces élections, ce qui est tout autre chose.

Tout cela a ensuite conduit les experts militaires américains à estimer qu'il leur faudrait cette fois deux ans pour se débarrasser du FMLN. Aujourd'hui, il semble que les estimations se montent à sept ans. Cela signifie, même s'il faut rester prudent avec ce genre d'estimations, qu'il y a eu une évolution considérable au cours des trois dernières années. Durant la période actuelle, l'armée salvadorienne s'est révélée incapable d'endiguer le mouvement révolutionnaire, tandis au contraire, se sont consolidées et développées.

Les Américains ont commencé alors à se poser de sérieuses questions à propos de la façon dont leur stratégie contre-insurrectionnelle était appliquée au Salvador. Ils ont beaucoup appris au Vietnam ou ailleurs, et ils pensaient que les choses seraient simples au Salvador. Mais ils se sont heurtés à un véritable casse-tête dû conditions de notre pays, qu'elles soient géographiques ou strictement militaires. Sur ce dernier terrain, ils se trouavec une armée salvadorienne, qui a beaucoup de mal à apprendre. Il y a quelques mois, un conseiller américain parlait de cette armée d'une manière très méprisante, en disant qu'elle conception de la guerre consistant à mener celle-ci de neuf heures du matin à cinq heures de l'après-midi, et du lundi au vendredi. Cela tracasse beaucoup les Américains. Une des conséquences de cette situation est que les conseillers américains dirigent désormais eux-mêmes les opérasur le terrain et participent au Parallèlement, les USA ont transformé le Honduras en une véritable plate-for-

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Salvador. Ils y entraînent des soldats salvadoriens et des soldats d'autres pays pour combattre les forces populaires salaffiné leurs techniques de guerre contre-insurrectionnelle en créant notamment de petites unités très mobiles et en multipliant la création d'unités d'élite équipées d'un important matériel sophistiqué, particulièrement dans le domaine des communications. Les USA ont aussi des navires sur l'océan Pacifique pour capter nos communications, et un centre de surveillance électronique dans le pays même. Mais la technologie seule ne permet pas toujours d'obtenir des résultats. Par exemple, un rapport de la CIA notait, il y a quelques mois, que les conseillers US avaient informé larmée salvadorienne d'une offensive à venir du FMLN et que celle-ci n'y avait pas prêté attention. Les mises en garde américaines n'ont eu aucun effet et l'offensive a bien eu lieu.

Dernièrement, ils ont aussi mis sur pied le plan Conara, qui est un plan de « pacification » du pays et de réactivation de l'économie d'une région, la zone centrale qui se situe autour du volcan de San Vicente. Ils ont concentré toutes leurs forces contre cette région, et leur campagne dure maintenant depuis près de quatre mois. Au départ, leur idée était de frapper vite et fort la guérilla, mais aujourd'hui, ils s'y sont enlisés. En fait, la configuration de la région est très favorable à la guérilla. Les forces contre-insurrectionnelles ne peuvent pas, par exemple, acheminer l'équipement lourd dont elles disposent jusqu'au sommet du volcan de San Vicente, ou se trouve précisément basée la guérilla. Pour avancer, ils sont obligés de se découvrir, et quand c'est le cas, la guérilla entre immédiatement en action. Et malgré les bombardements, ils n'ont pas réussi à pénétrer dans les zones contrôlées par la gué-

L'aspect « économique » consiste en une opération de séduction de la population. Ils donnent des bonbons aux enfants. Ils lâchent par avion des sacs de nourriture et beaucoup de matériel de propagande. Ils essaient de concentrer la population et d'organiser des villages stratégiques, comme au Vietnam ou au Gualeur objectif étant de séparer la population de la guérilla. Cependant, ils se trouvent confrontés à une barrière naturelle : d'une part, du fait de la configuration géographique, mais surtout de l'opposition de la population qui, dans cette région, est organisée dans les Pouvoirs populaires locaux (PPL). Ces structures permettent à la population de se protéger face à la répression de l'armée, de suivre les unités de guérilla, ou de fuir en suivant un plan préétabli, puis de revenir lorsque les bombardements ont pris fin. Tout ce que cette offensive militaire a apporté dans la région de San Vicente, c'est davantage de destructions et de massacres. Du fait des bombardements, les habitants sont obligés de quitter leurs champs. Tout est brûlé et ils doivent tout recommencer à nouveau. Mais il ne s'agit-là que d'un recul matériel, car la population revient, selon ses propres mots, avec la haine au cœur contre les envahisseurs. C'est un grand facteur de préoccupation pour les Américains, qui voudraient détruire à la base le soutien à la guérilla.

- Cependant, au cours des derniers mois, il y a eu une période où la guérilla était moins active. Quelle en est la rai-

- La guerre a ses lois. On ne peut pas lancer des offensives seul but de maintenir une population. Il y a de réelles difficultés logistiques. Il faut donc savoir faire le point, trouver de nouveaux plans pour répondre à ceux de l'ennemi, qui n'est ni faible ni bête. Ce serait d'ailleurs de la folie de croire qu'ils sont bêtes. C'est vrai qu'ils ont des problèmes, qu'ils ont perdu beaucoup de leur capacité d'initiative, que le moral des troupes se détériore. Mais, en général, l'armée, grâce à l'aide américaine, reste une force sérieuse.

Cependant, on ne peut pas dire qu'il y ait eu un reflux de l'activité militaire du FMLN. Au cours de la période que tu mentionnes, la guérilla a été en mesure de riposter à San Vicente et, récemment, de montrer sa capacité à reprendre l'of-

— Tu fait référence à l'attaque de San Miguel au début septembre ?

- Oui, et l'opération a eu d'excellents résultats. L'ennemi a perdu trois cent hommes et nous avons récupéré beaucoup d'armes. Au cours de cette bataille, le FMLN a fait preuve de sa capacité à mobiliser de grosses unités.

- Et c'est la première fois que le FMLN utilisait un armement lourd ?

- Oui, c'est exact. La guérilla a bombardé la base militaire de San Miguel pendant des heures. Et il faut savoir que les camarades n'ont pas de véhicules pour transporter cet armement lourd, qui est donc porté à dos d'homme. De plus, les couloirs d'approche de la base doivent être maintenus, le long desquels tout un

Best indispensable. Et a été effectuée ment sans pertes. Ce succès permet d'en-

June campagne d'actions d'envergure, telle que celle qui a eu lieu

Affrontement dans la capitale. (DR) il y a environ une semaine au centre du pays, à Tenancingo. Là aussi, les résultats ont été plutôt encourageants. Une centaine d'armes ont été saisies, soixante soldats ont été faits prisonniers et, surtout, important, car un des plus gros problèmes de l'armée salvadorienne au cours des deux dernières années a été la perte

- Voyez-vous des possibilités de dé velopper et d'étendre les PPL dans la pé. riode à venir ?

- Le Pouvoir populaire local (PPL) représente une grande réussite de notre lutte de libération. Ce sont des structures qui ont une fonction stratégique dans la guerre de libération actuelle et qui continueront à jouer un rôle très important plus tard, même après la victoire. Dans les zones contrôlées par le FMLN, notamment au Chalatenango, où ces structures existent, elles représentent une administration de la vie collective aux mains des masses populaires. La population organise dans ces zones la production, une « production de guerre » dont le but est de parvenir à l'auto-suffisance. Il est aussi possible pour certains PPL d'approvisionner la guérilla. Les PPL organisent égale ment les services de santé, bien qu'ils soient confrontés en ce domaine à d'énor mes difficultés. Aujourd'hui, certaines maladies chroniques résultant de notre pauvreté, de l'exploitation capitaliste, sont en train de disparaître. Les PPL sont également engagés dans le combat contre l'analphabétisme. Pendant cinquante ans, le régime a organisé de pseudo-campagnes d'alphabétisation, si bien que l'on trouve aujourd'hui des régions du Salva dor où il y a jusqu'à 80 % de la population qui est analphabète. Les PPL s'occu pent des enfants, en particuliers des or phelins de guerre, qui sont très nombreux. Ils développent également l'artisa nat, et c'est important pour que tous les gens se sentent utiles à la collectivité. Ainsi, le travail artisanal permet aux vieux paysans de renouer des contacts avec les générations plus jeunes. Les PPL organi sent également l'auto-défense de la population, ils organisent les évacuations en cas de bombardement et construisent des

Cette nouvelle organisation de la vie sociale est pour nous très importante, car elle correspond à la

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avant même la prise du pouvoir, de certains aspects de la plate-forme du FMLN. En mai dernier, une rencontre nationale des représentants des PPL s'est tenue à Chalatenango, pour tirer un bilan de cette expérience. Ils ont posé les bases du travail de ces structures pour l'avenir et constitué une sorte de coordination de tous les PPL. Autrement dit, on peut parler d'une forme de gouvernement véritablement populaire, d'une sorte de contre-pouvoir. Ce contre-pouvoir construit sous les bombes de Reagan est un camouflet au gouvernement salvadorien et une grande conquête pour les masses.

- Y a-t-il un lien entre l'édification de ce pouvoir populaire et les rumeurs de formation d'un gouvernement provisoire dans les zones libérées ?

- Il faut faire attention à l'utilisation du terme de « gouvernement provisoire ». C'est pourquoi j'ai moi-même parlé d'une sorte de gouvernement régional. Il s'agit en fait d'une coordination des différents PPL. Quant on parle de gouvernement provisoire, il faut faire très attention car cela peut donner lieu à ce que les USA en concluent qu'il faille diviser le pays en deux. Il y aurait ainsi le Salvador sous le pouvoir des USA et l'autre, sous celui des « subversifs ». C'est là un aspect du problème, mais il y en a un autre. La population qui se trouve dans les zones contrôlées par le FMLN est loin d'être la majorité de la population totale, et nous n'avons pas le droit d'abandonner le reste du pays pour nous contenter de consolider Chalatenango et Morazan. Le travail politique accompli par les organisations de masse n'aurait alors plus de sens. La victoire à laquelle nous œuvrons concerne la nation toute entière, elle passe par la prise du pouvoir central, que ce soit par la prise d'assaut du palais présidentiel par les armes, ou par d'autres moyens, diplomatiques par exemple.

- Vous avez des discussions avec des représentants « Commission de paix » mise en place par Alvaro Magana. Comment la question des négociations s'intègre-t-elle dans votre stratégie d'ensemble de prise du pouvoir ? Et quelle est votre position sur les élections qui sont programmées ?

- Du fait de la très forte résistance de l'opinion publique américaine et du Congres face à sa politique agressive en Amérique centrale, Reagan a été forcé de faire un pas en direction des négociations. Il s'agit-là d'une concession tactique. En avril dernier, il a désigné Richard Stone comme médiateur dans ces discussions. Parallèlement, on a assisté à la mise sur pied, au Salvador, d'une Commission de paix formée à l'initiative des partis politiques salvadoriens avec l'aval du président Magana. Autrement dit, c'est pratiquement un instrument du gouvernement pour pouvoir obtenir un contact avec nous. L'objectif de la Commission de paix, comme celui de Richard Stone, est de nous faire participer aux élections. Celles-ci ont tout d'abord été programmées pour décembre de cette repoussées à mars 1984. Pour Reagan, l'essentiel demeure l'issue militaire au conflit. Cette manœuvre est seulement destinée à calmer un peu le Congrès afin de pouvoir obtenir les crédits dont il a besoin.

Mais cette manœuvre politique possède sa propre spécificité et son propre objectif politique. Les Américains ont voulu faire croire que nous acceptions enfin les négociations, alors qu'en réalité ce sont eux qui viennent de les accepter. Le FMENFDR a, en effet, proposé des solutions politiques générales au conflit, depuis 1980. Nos propositions s'étaient alors toujours heurtées à un refus. En prenant l'initiative de rencontrer le représentant américain, nous voulions montrer que nous étions disposés au dialogue tout en signifiant aux USA que nous étions intéressés par une discussion de fond concernant une solution globale au conflit et non pas par une participation aux élections. C'est là le fond de notre position. Aux membres de la Commission de paix qui veulent que nous participions aux élections, nous avons fait la contre-proposition d'un débat national à San Salvador, ce qu'ils ont rejeté. Que représentent le dialogue et les négociations dans une conception intégrale de la guerre populaire ? Disons qu'ils sont un nouvel instrument, un nouveau front créé par la guerre elle-même. Cela n'a pas été le cas pour le Nicaragua ou Cuba, où le processus de libération a été plus rapide, mais on a vu quelque chose d'analogue au Vietnam. Le front nouveau et important que représentent le dialogue et les négociations est un front qui doit être étroite-

- Quels sont précisément les avantages que vous essayez d'obtenir sur le front diplomatique ?

début de l'année, les Américains pensaient qu'ils allaient avoir beaucoup de problèmes pour continuer à apporter une aide militaire au régime salvadorien du fait de sa brutalité, de son mépris pour toute vie humaine. L'impopularité de la politique de Reagan au Salvador a poussé le Congrès à imposer des limitations à cette aide, et un débat a commencé à prendre corps au Congrès sur la nécessité, pour le gouvernement US, de faire montre de souplesse, d'esprit de dialogue. L'idée était que si le régime salvadorien ne suivait pas cette voie, l'aide militaire serait coupée. C'était un moyen de les obliger à s'engager dans la voie du dia-

Arrivés à ce point, si nous avions fait preuve d'intransigeance, d'argument pour justifier la poursuite de l'aide américaine au régime salvadorien et aurait permis d'accroître la pression à notre égard. Dans le même temps, cette manœuvre était destinée à donner de nous une image négative, une image de d'extrémistes. Il étions laissés mettre dans une position où nous serions apparus comme ceux qui refusaient de année, et ont été discuter, ils en auraient immédiatement profité pour lancer une vaste campagne de propagande nous présentant comme des subversifs, des terroristes, etc. Nous ne voulions pas tomber dans ce piège.

Mais nous avons aussi une vision plus générale de cette question des négociations. En acceptant la discussion, nous savions que certaines contradictions ne manqueraient pas d'apparaître au sein du gouvernement, de la bourgeoisie et de l'armée salvadorienne. Et c'est bien ce qui s'est passé. Il nous fallait éviter aussi de nous trouver dans une position où nous nous serions contentés de répondre à leurs propositions. Nous devions nous mêmes prendre l'initiative. Et cela rencontre l'assentiment de nombreux secteurs de la population salvadorienne qui, pour de multiples raisons, aimerait voir cette guerre prendre fin.

- En définitive, quel est l'objet des négociations actuelles, pour le FMLN-FDR ?

- Nous nous sommes engagés dans cette lutte pour mettre fin à une tyrannie qui dure depuis cinquante ans, pour répondre à une crise économique dont la nature n'est pas temporaire mais structurelle, pour parvenir à la démocratie. Pour atteindre ces objectifs, nous avons été forcés de prendre les armes, car il n'y avait pas d'autre issue. Notre objectif était d'arriver à créer un rapport de forces qui permette au peuple de mettre à l'ordre du jour un véritable changement, par un moyen qui est la prise du pouvoir. Dans notre vision intégrale, nous pensons qu'elle peut avoir plusieurs issues, par exemple la négociation. Mais toujours à condition que le rapport de forces soit en faveur du peuple. Il s'agit donc pour nous de ne pas perdre l'initiative, de combiner notre action diplomatique avec le travail politique de masse et l'action militaire. Ceci provoque des contradictions dans les rangs de nos ennemis, car au sein de la bourgeoisie elle-même, il y a des secteurs qui veulent voir la fin de cette guerre civile atroce. Cela ne signifie évidemment pas qu'ils désirent la victoire du FMLN. Mais ils cherchent des solutions alternatives. Les contradictions ne manquent pas non plus entre le régime et les USA. Mais nous ne participerons pas aux élections prévues par la dictature, et même si le régime en changeait la date, cela ne changera de toute façon rien quant à notre position. Ce n'est pas une question de date pour nous, c'est une question de fond. Les conditions minimum qui rendraient possible une participation éventuelle de notre part à des élections n'existent pas. Il n'est pas question pour nous de remettre en cause la plate-forme pour un gouvernement dérévolutionnaire, qui n'est pas le résultat d'un travail occasionnel mais représente la synthèse de longues années de luttes que l'on ne peut pas balayer d'un revers de la main.

Propos recueillis par Gerry FOLEY et Vincent KERMEL,

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