centre du combat contre la dictature
D contre le gouvernement de Salvador Allende, la dictature IX ans après le coup d'Etat du général Augusto Pinochet militaire est ébranlée par une crise économique et politique sanctionnée à la fois par l'effondrement de sa base sociale et par l'émergence sur la scène politique du mouvement de masse antidictatorial. Deux événements récents donnent une idée de la nouvelle situation politique ouverte dans ce pays. Pour commémorer le dixième anniversaire de sa prise de pouvoir, Pinochet a organisé dans la capitale, le 9 septembre dernier, des festivités qui ont réuni environ 40 000 personnes dont, écrit le Monde du 13 octobre, « une grande partie de chômeurs bénéficiant des subventions du gouvernement et de fonctionnaires ». Un mois plus tard, le 11 octobre, un meeting organisé par le Commandement unitaire démocratique (CUD), regroupement d'associations de « pobladores » défense des droits de l'homme et d'organisations d'étudiants bénéficiant du soutien du Mouvement démocratique populaire (MDP) récemment formé par le Parti communiste chilien (PC), réunissait sur une place de Santiago plus de 80 000 personnes aux cris de « Ça se sent, ça se sent, Allende est présent » et « Il va tomber, il va tomber ». Le mot d'ordre historique de l'Unité populaire, « Un peuple uni ne sera jamais Jair GIL
La succession des journées nationales de protestation (« protestas nacionales ») depuis le mois de mai 1983, au rythme minimum d'une par mois, constitue un tournant fondamental dans la situation politique chilienne (1). Par ses mobilisations du 11 mai, du 14 juin, du 11 juillet, du 11 août, des 8 et 11 septembre et du 11 octobre, le mouvement de masse a fait irruption sur la scène politique, marquant ainsi l'ouverture d'un processus irréversible. Celui-ci pourra connaître des flux et
Le mouvement ouvrier au
l'assistance. (bidonvilles), de nous publions ci-après. des reflux, mais ne pourra se dénouer ou être contenu que par des événements politiques majeurs.
Bon nombre d'observateurs n'attendaient en fait les « premiers remous» qu'en 1989, date fixée par la Constitution que le général Pinochet avait fait plébisciter en 1980 pour une transmission du pouvoir aux civils. Pourtant, ces « protestas » révèlent une transformation substantielle des rapports de forces entre les classes et au sein des classes. Cette évolution, masquée par la nature dictatoriale du régime politique militaire, ne pouvait Manifestation à Santiago, septembre 1983. (DR)
CHILI vaincu » était massivement repris, et la bannière du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) flottait au-dessus de
Ce meeting, qui peut être considéré comme la première manifestation de la gauche depuis de très nombreuses années, illustre la place du mouvement ouvrier et populaire dans la lutte antidictatoriale, et le rôle en son sein des formations ouvrières traditionnelles qui se sont réorganisées dans la clandestinité ces dernières années. Une espèce de course de vitesse s'amorce donc entre la mobilisation et la réorganisation des forces du mouvement ouvrier et populaire, et les manœuvres de la coalition démocrate-chrétienne de l'Alliance démocratique (AD)
qui entend négocier avec Onofre Jarpa, le ministre de l'Intérieur de Pinochet, une transition démocratique ne remettant pas en cause la continuité militaire de la junte et tenter de désamorcer ainsi le combat pour le renversement de la dictature.
L'ensemble des problèmes politiques et organisationnels qui se posent au mouvement ouvrier et populaire en pleine réorganisation et les questions stratégiques soulevées par le combat contre la dictature sont analysés dans l'article que qu'exploser au grand jour avec l'irruption du mouvement de masse. Ces mobilisations de masse, qui ouvrent une nouvelle période politique, sont la conséquence d'une crise que connaît la dictature du général Pinochet depuis la fin des années
1970 et le début des années 1980.
CONJONCTION D'UNE CRISE
ECONOMIQUE ET SOCIALE
ET D'UNE CRISE POLITIQUE
Sous le double effet de la défaite du prolétariat après le coup d'Etat du 11 septembre 1973, qui renversa le gouvernement de collaboration de classe de l'Unité populaire (UP) d'Allende, et de la crise économique internationale, le Chili allait servir de laboratoire économique aux
« Chicago Boys », adeptes de la politique monétariste et ultra-libérale de Milton
Friedman (2). La défense stricte de l'initiative et de l'entreprise privée, de la liberté de commerce et du respect des lois
1. Cf. Inprecor numéro 156 du 12 septembre 1983.
2. Milton Friedman est un économiste américain chef de file de l'« école de Chicago ».
Liant les fluctuations de l'activité économique à la question de l'offre de la monnaie plutôt qu'à l'investissement, il a développé une théorie « monétariste » d'ultra-libéralisme économique, remettant en cause l'intervention de l'Etat dans les mécanismes économiques du capitalime.
du marché mondial, va provoquer une véritable catastrophe économique, au travers de la destruction de l'appareil de production industriel local et d'une crise profonde du système financier. L'avalanche de produits d'importation favorisée par la baisse suicidaire des droits de douane, de 1977 à 1982, dans un pays où ces droits sont les plus bas du monde, a provoqué le doublement des importations d'origine américaine. Ajouté à la privatisation de secteurs nationalisés ou publies, le bilan donne plus de 2 000 faillites et une baisse de 15 % de la production industrielle en
C'est ensuite la spéculation financière et l'endettement qui ont conduit à l'effondrement du système bancaire et financier. La dictature militaire a maintenu jusqu'en août 1982 la convertibilité du dollar à un taux modéré de 39 pesos pour un dollar, ce qui encouragea non seulement l'invasion de produits d'importation, mais aussi une spéculation vertigineuse et un endettement croissant vis-à-vis du Fonds monétaire international (FMI) et des banques internationales. Aussi, lorsque le peso fut ensuite dévalué - en août 1982, passant de 39 à 60 pesos le dollar, le dollar atteignant même 90 pesos au marché noir - tout le système bancaire privé, une des institutions les plus solides du régime chilien, s'effondra en janvier 1983.
N'ayant plus d'argent en caisse, la renommée et le pouvoir des fameux groupes économiques chiliens liés aux familles Vial, Cruzat-Larrain, etc., qui avaient constitué les piliers du modèle économique de la dietature, en prenaient un coup. Pinochet chassait alors les « Chicago Boys » qui conseillaient le gouvernement.
Depuis cet effondrement du système bancaire et financier du pays, la situation n'a fait qu'empirer. Le résultat est là : Caceres, un des ministres de l'Economie de Pinochet, signait en août 1983 de nouveaux accords de crédits s'élevant à 1,3 milliard de dollars venant s'ajouter à la dette extérieure chilienne, qui est de 20 milliards de dollars.
Les conséquences sociales d'une politique économique qui a détruit l'économie du pays en ont été d'autant plus dramatiques. Chômage, misère, faim, telle est la réalité du « modèle économique » pour le peuple chilien. Il y a plus de 30 % de la population totale au chômage, sans aucune couverture sociale, soit 3 millions de personnes sur 11 millions d'habitants. Des dizaines de milliers de travailleurs sont contraints de travailler aux projets gouvernementaux du Plan d'emploi minimum (PEM) et du Plan d'emploi pour les chefs de famille (POJH) pour des salaires mensuels de 2 000 à 4 000 pesos, alors que les salaires moyens des ouvriers vont de 6 000 à 8 000 pesos. Selon une analyse officielle de la grille des salaires chiliens, 43,16 % des ouvriers gagnent moins de 10 000 pesos, et 71,32 % gagnent moins de 20 000 pesos. Pour juger du pouvoir d'achat qui correspond à ces sommes, il faut savoir que le prix du pain est de 40 à 60
- c'est-à-dire de 4 à 6 francs - et que les salaires moyens mensuels des travailleurs chiliens représentent l'équivalent de 600 à 800 franes français. Enfin, 700 000 familles n'ont pas de logement, 160 000 n'ont pas l'eau courante, et plus de 300 bidonvilles n'ont pas d'électricité.
Derrière ces chiffres, il y a une ter-
rible réalité : des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants n'ont rien à manger. Des centaines de milliers de travailleurs ou de personnes issues de la petite bourgeoisie se trouvent déclassés, sans travail, contraints à avoir recours à de « petits boulots » pour survivre. Une situation de misère généralisée, voilà aussi la base matérielle de ce que l'on nomme le vandalisme. C'est en effet une des caractéristiques des récentes « protestas » que d'avoir donné lieu à des explosions sociales où des jeunes, des moins jeunes et travailleurs qui participaient aux magasins, pour se nourrir, se vêtir, etc. Et c'est avec angoisse que les bonnes familles de la bourgeoisie chilienne imaginent le déferlement sur la capitale et ses beaux quartiers de ces bandes de dales » qui viendront tout piller.
Au niveau de la bourgeoisie, le modèle économique de la dictature a provoqué une redistribution des rapports de forces au détriment des secteurs de la bourgeoisie industrielle nationale et au profit des groupes économiques liés au capital étranger, et la ruine de secteurs de la moyenne et petite bourgeoisie. Sur le plan politico-social, cela entraîna pour le pouvoir la perte de la base sociale qui avait appuyé initialement le régime contre-révolutionnaire issu du coup d'Etat de septembre 1973. C'est ce qui fournit la base sociale matérielle de la recomposition politique autour de la Démocratie chrétienne et qui explique les volte-face des habitants des beaux quartiers de la capitale, qui ont participé aux concerts de « casseroles » (« cacerolazos »).
L'accumulation de tensions sociales, économiques et politiques longtemps contenues a conduit le régime dans une crise sans précédent, dont il ne pourra se sortir par aucun subterfuge économique. Surpar les fluctuations des prix des matières premières, l'économie chilienne ne peut en effet compter sur ses exportations de cuivre pour réaliser un nouveau cycle d'accumulation, comme dans les années 1930-1940. Dominé par les multinationales et le capital impérialiste, le Chili ne peut s'engager, comme dans le passé, dans une politique de développement d'industries de substitution des importa-
Son endettement s'accroître, au fur et à mesure que se détériore sa situation financière.
La dictature de Pinochet s'est consolidée dans le cadre des rapports de forces issus de la défaite du mouvement de masse en 1973, qui a vu la destruction des organisations ouvrières et la liquidation de toutes les institutions de la démocratie parlementaire. Gouverner avec les « mé. thodes de guerre civile » exigeait l'immobilisme du mouvement de masse et la réalisation, autour de la dictature, d'un certain consensus social de la bourgeoisie et de secteurs de la petite bourgeoisie.
Mais dès lors que se conjuguent, à la fin des années 1970, l'effondrement économique et social du régime et la réanimation du mouvement des masses sous la forme initiale de l'éclatement de luttes ouvrières partielles et de la recomposition d'un mouvement syndical, c'est l'inadé. quation de la dictature de Pinochet comme forme de la domination politique bourgeoise avec les nouveaux rapports de forces entre les classes, qui éclate et
qui précipite la crise politique. Pour la bourgeoisie bourgeoisie comme pour le prolétariat, quoique pour des raisons différentes, dictature de Pinochet est devenue insupportable. LA BOURGEOISIE CHILIENNE A LA
RECHERCHE D'UNE OUVERTURE
DANS LA CONTINUITE modèle de transition que la bourgeoisie chilienne aimerait pouvoir appliquer au Chili des années 1980 est celui de la transition du franquisme à la monarchie constitutionnelle C'est d'ailleurs ce qu'explique fort lucide. ment un des dirigeants de la Démocratie chrétienne rentré au Chili le 4 septembre après trois années d'exil, Andres Zaldivar, par ailleurs président de l'Internationale démocrate-chrétienne, « Personnellement, je suis partisan consensus le plus large possible. Il est bon rappeler l'exemple espagnol et les pactes de la Moncloa. Il y avait un gouvernement de / Union du centre démocratique (UCD) avec Adolfo Suarez, mais pour
June confrontation politique et sociale, Suarez s'est assis à la même table que Felipe Gonzalez, Santiago Carrillo, Fraga Iribarne (respectivement dirigeant du Parti socialiste ouvrier espagnol, du Parti communiste formation réactionnaire Alliance populai-
Get l'on trouva un consensus pour approuver la Constitution. (3) »
Mais voilà, le Chili n'est pas l'Espagne, et cette politique rencontre nombre d'obstacles. D'abord parce que le Chili, à la différence de l'Espagne, est un pays capitaliste dépendant, sous-développé. Ensuite, parce qu'il y a le général Augusto Pinochet. Le général Franco, lui, était déjà mort, ce qui laissa le champ libre à la transition. Pinochet est bien vivant et constitue un obstacle majeur à toute réelle ouverture, car, derrière les outrances du personnage, ses déclarations de politiciens (4), sa disposition à organiser un nouveau « septembre 1973 », son refus de toute modification fondamentale constitutionnel jusqu'en 1989, il y a bien une réalité, celle d'une dictature militaire dans laquelle Pinochet constitue la pièce maîtresse, par son contrôle sur le gouvernement, sur l'assemblée des généraux - véritable parlement sur toute l'institution chilienne essentielle que représentent les maintien intact l'appareil policier et militaire de la dictature s'exprime d'ailleurs quotidiennement par la répression des mobilisations de masse et des organisations d'opposi-
Quelles que soient les formes de la mise à l'écart du général Pinochet, la dietature militaire lui est trop liée pour que son départ ne constitue pas une étape qualitativement supérieure dans la crise politique de la dictature et dans le développe. ment du mouvement de masse. Voilà d'ailleurs pourquoi Pinochet, relayé par la junte et l'assemblée des généraux, s'oppose à toute réelle ouverture politique. Garder Pinochet et assurer une autre politique sont done deux termes incompatibles, contradictoires.
D'autre part, la bourgeoisie chilienne est bien incapable de développer une politique de pacte social, et cela pour plusieurs raisons. La première, c'est l'impossibilité de troquer l'acceptation de l'austérité par les masses contre la démocratie, alors que subsiste la dictature militaire. Une « démocratie musclée » excluant les partis et les organisations syndicales se réclamant de la lutte des classes, comme propose le ministre de l'Intérieur, rendrait alors impossible la mise en œuvre d'une politique d'intégration des directions socialiste et communiste du mouvement ouvrier.
La seconde raison est liée à la situation économique nationale et internationale. Il n'y a pas, en fait, grand chose à négocier. La politique d'austérité instaurée lors du pacte de la Moncloa en Espagne s'inscrivait dans une situation bien différente, celle d'un pays qui commençait certes à subir les conséquences de la crise économique dans les années 1974-1975, mais qui sortait d'une période de quinze années de relative prospérité. Il y avait là une base matérielle aux illusions démocratiques et aux sacrifices réclamés aux travailleurs par les directions réformistes en échange de la démocratie politique et des droits démocratiques pour les organisations et les partis ouvriers. Au Chili, au contraire, la « transition » se profile sur une situation de chômage et de misère généralisés. De même, on voit mal comment l'impérialisme US pourrait apporter une aide substantielle au Chili, du type « plan Marshall » (5), dans l'état actuel de l'économie mondiale. Voilà pourquoi les masses populaires chiliennes chargent leur exigence de démocratie d'un contenu social précis. Après dix années de dictature de Pinochet, les aspirations à la démocratie sont plus fortes que jamais, mais elles s'accompagnent de revendications sociales. Aux mots d'ordre de « Démocratie », « Liberté », les Chiliens ajoutent systématiquement ceux de « Paix » et de « Justice ». « Manger, travailler », voila le contenu de la démocratie exigée par les dizaines de milliers de Chiliens, contenu qui, dans la situation économique actuelle rend difficile l'aboutissement d'une politique de pacte
Enfin, nul doute que si demain une réelle ouverture permettait la reconstitution légale de partis politiques et de syndicats indépendants de l'Etat, les vieilles organisations traditionnelles du mouvement ouvrier décapitées en 1973 réapparaîtraient alors puissamment. Pour l'instant, la relative rapidité de cette recomposition du mouvement ouvrier, compte tenu de l'ampleur d'une défaite comme celle du 11 septembre 1973, donne un caractère instable à ces formations done leur capacité de contrôle sur le mouvement des masses. Du point de vue même de la mise en œuvre d'une politique de consensus social, cette particularité processus de réapparition des partis et syndicats du mouvement ouvrier constitue elle aussi un obstacle à la concrétisa-
" Allende, tu es présent», affirme la peinture murale tion immédiate d'une telle politique.
Pour tisser des alliances dans le but de museler le mouvement populaire, la bourgeoisie chilienne ne dispose ni d'un mouvement péroniste comme en Argentine, ni, comme en Espagne, d'un Parti communiste qui, par le biais des Commissions ouvrières avait, pendant près de vingt années de lutte anti-franquiste, gagné le contrôle des secteurs clés du mouvement de masse, à l'exception peut-être du Pays basque. Ces appareils politiques sont des instruments essentiels pour la bourgeoisie pour assurer une transition démocratique marquée par l'adoption de pactes politiques ou sociaux entre les clas-
Dans ces conditions, et dans l'angoisse du chaos et du grand vide en cas de départ des militaires du gouvernement, la classe capitaliste chilienne et ses porte-parole tablent sur une solution contradictoire dans ses termes, celle d'une ouverture démocratique limitée dans le cadre du maintien exemple, l'opinion de Sergio Vergara-Larrani, un des banquiers de la famille Cruzat-Larrain, qualifie lui-même du centre-centre » ... mais à droite, est significative de cette option.
Vergara-Larrani déclarait récemment : « Notre action peut avoir deux ob-
3. Interview à la revue chilienne Que Pasa, septembre 1983.
4. Le 10 septembre dernier, le général Pinochet déclarait : « Aujourd'hui, nous le disons à ces messieurs les politiciens: nous ne pouvons pas retourner dans nos casernes... parce que cela signifierait une série de coups d'Etat militaires d'où ne pourrait sortir aucune entente. » (El Mercurio, 11 septembre 1983)
5. Le général américain George Catlett Marshall donna son nom, en 1947, à un plan d'assistance pour la reconstruction et le redressement financier de l'Europe, qui sanctionnait la domination américaine issue des nouveaux rapports de forces interimpérialistes de l'après Seconde Guerre mondiale.
ENDE
E5
vant laquelle posent de jeunes manifestants. (DR) jectifs : ou bien appeler les militaires au changement, en leur assurant que ce changement n'amène pas le chaos, ou bien parvenir à un accord avec Pinochet; un dialogue pour la stabilité, le consensus ou la majorité. » A la question « Et les communistes ? », le banquier répond « Je crois qu'ils devraient en être partie prenante. Il n'y a pas de dialogue sans les communistes. (6) »
Tout en désavouant les « protestas », voilà ce que pense l'un des principaux grands commis du capitalisme, tout comme d'autres représentants du patronat chilien, tels que Jorge Fontaine et Anjel Fantuzzi, qui soutiennent aujourd'hui ce projet d'ouverture dans la continuité. Dans ces conditions, il s'agit d'apprécier la façon dont se disposent les deux principales forces de ce « dialogue », d'un côté l'Alliance démocratique (AD), regroupement contrôlé par la Démocratie chrétienne, et de l'autre, l'équipe Pinochet-Jarpa.
L'ALLIANCE DEMOCRATIQUE (AD)
L'Alliance démocratique (AD), fondée en août 1983, est une coalition dominée par la Démocratie chrétienne (DC) de Gabriel Valdes, et qui regroupe par ailleurs la droite nationale et certains secteurs socialistes. Elle est aussi liée au Projet de développement pour un consensus national (PRODEN), organisation socio-politique contrôlée par la DC (7). Son programme formel réclame la démission de Pinochet, l'établissement d'un calendrier électoral, l'élection d'une assemblée constituante, et un accord de pacte social.
L'AD est la force qui dialogue officiellement avec la dictature, ce qui n'empêche pas que certains de ses dirigeants, comme Gabriel Valdès, ou certaines de ses manifestations, comme celle du 8 septembre dernier à Santiago, soient durement réprimés.
A cette étape, l'Alliance démocratique c'est la Démocratie chrétienne, parti de la bourgeoisie chilienne qui, à la tête du gouvernement dans les années 1960 sous la direction d'Eduardo Frei, mit politique répondant aux intérêts du secteur industriel national de la bourgeoisie et aux besoins de certains secteurs de la paysannerie au travers de la Démocratie chrétienne plongeait néanmoins ses racines dans certains secteurs populaires : petite bourgeoisie, certaines couches de la classe ouvrière Centrale unifiée des travailleurs (CUT) — séduites par l'idéologie nationale-populiste de la DC.
La DC reconstitue aujourd'hui ses forces. Elle apparaît, notamment dans certains secteurs de la petite bourgeoisie, chez les étudiants notamment, comme une des forces politiques les plus actives de l'opposition. S'il y avait une consultation électorale, nombreux sont ceux qui lui donneraient aujourd'hui leurs suffrages. La DC est cependant confrontée à de nombreux problèmes.
D'abord, les dirigeants démocrates chrétiens savent qu'ils ne pourront bénéficier d'un contexte économique leur permettant d'acheter la paix sociale. Il ne faut pas oublier aussi que le soutien de la DC au coup d'Etat militaire contre le gouvernement d'Allende a laissé des traces dans certains secteurs populaires, même s'il n'entame pas trop aujourd'hui, dix ans après le coup d'Etat, son image opposi-
Enfin, la DC doit, dans l'immédiat, reconquérir en même temps une légitimité face à la bourgeoisie chilienne elle-même qui, après dix ans de destruction de toute vie parlementaire, connaît les faiblesses et les divisions internes de la DC Or, vouloir reconquérir une telle légitimité auprès de la bourgeoisie chilienne implique de ne pas répondre aux aspirations démocratiques des masses qui mettent justement en péril la domination de cette même bourgeoisie. Plusieurs exemples en témoignent déjà. Dans la négociation avec Onofre Jarpa, ministre de l'Intérieur de la par Pinochet en août dernier pour conduire le « dialogue », la DC réclame le départ de Pinochet. Jarpa explique que tout est négociable justement, la démission de Pinochet. Une série de déclarations de représentants du capital vont dans le même conséquence, la DC renonce à demander, dans la négociation, la démission de Pinochet. Sa crédibilité potentielle auprès des masses s'en ressentira d'autant.
Autre exemple, le 4 septembre 1983 le PRODEN appelle à une réunion publique, premier meeting publie de l'opposition autorisé par le pouvoir. La junte accorde comme lieu de rassemblement l'un des plus grands pares de Santiago, en plein centre de la capitale, le pare O'Higgins, et abandonne toutes ses responsabilités dans le maintien de l'ordre qu'elle remet done ainsi entre les mains des dirigeants démocrates-chrétiens. Le meeting se préparait. On attendait même la participation de centaines de milliers de personnes, une montée des villes de province. Résultat : le PRODEN et l'AD refusent au dernier moment de prendre leurs responsabilités et annulent le meeting. Enfin, en octobre, cette capitulation a été encore plus claire avec le refus de la DC d'appeler aux mobilisations du 11 octobre. En répondant positivement aux inquiétudes de la bourgeoisie de la capitale, qui envisageait avec effroi une telle concentration de personnes avec ses possibles débordements et actes de « vandalisme », les dirigeants démocrates-chrétiens soulacette dernière, mais en même temps, ils montraient leur peur du mouvement de masse, les limites de leur contrôle sur ce dernier, et donc une faiblesse que la junte a immédiatement exploitée.
La logique de la politique de conciliation avec la dictature et de reculade face aux militaires et à Pinochet amène la DC, pour rassurer la bourgeoisie, à opter pour la continuité militaire, tout en exigeant une ouverture démocratique lui permettant de se reconstruire, grâce à la mise sur pied d'un calendrier de 18 mois (adoption d'une loi sur les partis dans les trois mois, élection d'une assemblée constituante dans les six mois, et référendum sur un projet de réforme constitutionnel dans l'année qui suit). Mais tous les plannings et calendriers proposés par la Démocratie chrétienne font l'impasse sur des questions fondamentales comme le type de l'assemblée constiproposée, le nom des partis légalisables, la nature et le contenu de la prochaine Constitution, tout en acceptant d'ores et déjà comme cadre général le dialogue avec les militaires.
L'ÉQUIPE PINOCHET-JARPA
Nombreux sont ceux qui, au Chili, Pinochet ne plus, que Sergio Onofre Jarpa tient déjà les commandes de l'Etat. Ils se trompent, Pinochet garde bien en main les rênes de l'appareil militaire, et son intervention du 11 septembre dernier présentant les dernières mesures économiques — augmentation de 15% des salaires pour les travailleurs de la Fonction publique, aide à divers secteurs de l'industrie ainsi que l'initiative d'un prochain référendum sur les modifications de la Constitution de 1980 - montre qu'il reste bien l'homme fort de la dictature. Mais il ne faudrait pas pour autant sous-estimer la signification de la nomination par Pinochet de Jarpa comme ministre de l'Inté. rieur. Politicien bourgeois conservateur, ex-secrétaire général du Parti national de la droite réactionnaire, soutien civil du coup d'Etat de Pinochet, il est un modèle Hoy du 10 août 1983.
7. Le « Projet de développement pour un consensus national » ou PRODEN, regroupant d'anciens parlementaires démocrates-chrétiens et des personnalités conservatrices, a été constitué à la fin 1982 sous la forme d'un « cercle d'études ». pour contourner l'interdiction des partis politiques avec, comme objectif, l'élaboration d'un schéma politique de transition démocratique.
Manifestation des Jeunesses socialistes, le 4 septembre dernier, anniversaire de la victoire électorale classique des politiciens chiliens réactionnaires.
Avec l'intégration de Jarpa au gouvernement, la dictature ouvre ses rangs à la bourgeoisie et à une partie de ses politiciens. C'est l'esquisse d'un « co-gouvernement civico-militaire ». Mais les diseussions avec l'opposition ont lieu sous le d'Allende en 1970. (DR) signe du maintien de l'article 24, transitoire, de la Constitution de 1980, qui confère à Pinochet un pouvoir discrétionnaire pour restreindre les libertés publiques. Le cadre de ces discussions, qui implique l'exclusion du « dialogue » de tous les partis qui se réclament de la lutte des classes, la continuité militaire, le maintien
Pinochet, donne à Jarpa toute la confiance des militaires (8). Et «l'opération Jarpa », qui est bénie par l'Eglise, dispose aussi du soutien des principaux secteurs capitalistes et de l'impérialisme américain. Les modalités de ce dialogue donnent done une place centrale aux forces armées et les effets combinés de la crise politique et des mobilisations de masse sur l'institution militaire deviennent des éléments d'importance. Jusqu'à ce jour pourtant, et à la différence de leurs homologues argentins qui parlent beaucoup et s'accusent les uns les autres, les militaires chiliens restent silencieux. Nul doute toutefois que des tensions internes à l'institution militaire existent et qu'elles jouent un rôle fondamental dans le dialogue entre Jarpa et l'Alliance démocratique. Il y aura immanquablement des reclassements aujourd'hui en déterminer avec certitude
L'IRRUPTION DU MOUVEMENT DE MASSE SUR LA SCENE POLITIQUE n'avaient déjà plus « peur d'avoir peur ». Ce sentiment a succédé à la phase ouverte à partir de 1978-1979, où s'amorçait une première recomposition du mouvement de masse sous sa forme syndicale. Avec les « protestas » publiques, le mouvement est passé à une étape de lutte de masse ouverte. Cela a commencé par l'appel à un arrêt de travail national, le 11 mai 1983, lancé par la Confédération des travailleurs du cuivre (CTC) dirigé par Rodolfo Seguel, leader syndical de ce secteur lié à la Démocratie chrétienne et expression du niveau de combativité et de conscience des travailleurs à ce moment. A la suite de l'arrestation de Seguel, cette initiative devait se transformer en journées de « protestas » nationales, formes actuelles que se donne le mouvement de masse dans son combat contre la dictature, journées qui se sont succédées le 14 juin, le 11 juillet, le 11 août, des 8 au 11 septembre et le 11 octobre. cardinal de toutes les mobilisations populaires contre la dictature, l'opposition à Pinochet dépasse néanmoins largement les secteurs populaires, voire même des secteurs de la petite bourgeoisie. Les « cacerolazos » (concerts de casseroles) qui, dès la nuit tombée, résonnent dans les maisons et permettent une participation à domicile à la lutte contre la dictature, représentent un phénomène qui, lors de chaque journée de protestation, envahit toute la ville de Santiago, y compris ses beaux quartiers.
démocratique constitue d'ailleurs l'un des centres d'initiative de ces journées de protestation. Mais il faut distinguer la dynamique propre du mouvement de masse et les objectifs que lui assignent ses directions actuelles, en particulier celles qui sont regroupées dans l'AD
Les forces motrices des « protestas » qui se mobilisent dans les bidonvilles, jeunes, travailleurs, autres secteurs populaires, en activité ou au chômage, le font avec leurs propres méthodes, celles de l'action directe. Le 8 septembre exemple, dès 20 heures, ce fut le même scénario dans tous les quartiers et les faubourgs populaires de Santiago : « cacerolazos », feux allumés dans les rues principales, barricades, formation de manifestations, charges de la police, dispersion, formation de nouvelles manifestations, ete. Et cela jusqu'à minuit ou une heure du matin.
Ces formes de lutte deviennent maintenant classiques. Elles sont le plus souvent animées par de jeunes dirigeants naturels issus des classes d'âge des 12 à 20 ans, qui constituent le véritable fer de lance de ces mobilisations. Qu'elles soient organisées de manière semi-spontanée ou animées par tel ou tel militant d'une organisation clandestine de gauche, le problème décisif auquel sont confrontées ces mobilisations de masse tourne autour de leur structuration, de leur direction et de leur centralisation politique.
Cette faiblesse de structuration pèse aujourd'hui sur l'ampleur de ces mobilisations ouvrières et populaires. Une des caractéristiques des dernières « protestas » a été l'organisation de « manifestations » et de « marches » dans les bidonvilles. Déjà dans plusieurs d'entre eux court l'idée de coordonner, de faire confluer les cortéges de plusieurs de ces quartiers populaires dans des manifestations plus imposantes. En fait, il y a dans les bidonvilles toutes les conditions pour une marche nationale ouvrière et populaire contre la dictature sur Santiago, manifestation centrale qui réunirait des centaines de milliers de personnes dans le centre de la capitale. Le meeting organisé le 11 octobre dernier dans la capitale par la gauche, et qui a rassemblé plus de 80 000 personnes, constitue un premier pas vers l'organisation de manifestations de grande ampleur.
LE MOUVEMENT SYNDICAL
Si elles ont joué un rôle décisif dans les premiers moments de recomposition du mouvement de masse, les organisations syndicales sont aujourd'hui marginalisées dans le développement du mouvement « poblacional » (propre aux bidonvilles). Ceci provient d'une double raison. D'ordre socio-économique, la première est liée à la dislocation connue par la classe ouvrière sous les coups de la crise économique. Les syndicats ne peuvent en effet organiser qu'une partie de la classe travailleuse, celle qui, dans une situation de misère et de chômage généralisés, peut effectivement travailler. La seconde est liée aux conséquences de la défaite de 1973. Faiblesse générale, fragmentation, lisation, division, telles sont les caractéris-
8. Onofre Jarpa, qui se définit comme « nationaliste, profondément patriote et profondément attaché à la terre chilienne, démocrate soucieux de l'ordre, du respect de la loi ». mérite effectivement la confiance des militaires. Il précisait récemment sa conception de la transition « démocratique » en déclarant notamment : « Le Parti communiste ne peut exister au Chili. (...) Ce que nous ne pourrons permettre, c'est l'existence de partis totalitaires qui préconisent la lutte des classes, l'affrontement entre les Chiliens, et qui dépendent d'organisations politiques étrangères » (le Monde du 10 septembre 1983).
tiques actuelles du mouvement syndical.
A l'exception des 26 000 travailleurs des mines de cuivre organisés par la CTC et qui répondent aux mots d'ordre syndicaux, les travailleurs des autres secteurs ne peuvent se reconnaître dans des propositions ou des initiatives syndicales qui dépassent l'entreprise ou la branche. C'est d'ailleurs ce qui explique les limites de l'écho de l'appel lancé par la CTC à une grève nationale de tous les travailleurs, en mai dernier; « grève nationale » pour laquelle les travailleurs ne se mobilisèrent pas, transformant néanmoins cette initiative en une première journée de « protesta ». C'est dans le cadre de la fragmentation et de la division du mouvement syndical qu'il faut appréhender l'immensité des difficultés pour organiser une grève générale des usines.
Pourtant, ces derniers mois, tout un processus de réorganisation syndicale a commencé à se développer. D'abord au sommet, où chaque strueture de coordination ou de réflexion syndicale, chacune animée par différentes forces politi-
(DC, PC, courants socialistes), tente de se placer sur le devant de la scène. C'est le sens de la formation du Commandement national des travailleurs (CNT) animé par la CTC et soutenu par la DC et par le PC. Ce sont les activités de la Coordinadora (Regroupement syndical dirigé par le PC) ou d'un syndicat comme la Contramet (organisation syndicale de la métallurgie, animée par le PC), ou même le but de la Conférence syndicale socialiste qui s'est tenue à Punta de Tralca en juillet 1983 et dans laquelle, au nom du pluralisme idéologique, les courants liés à la social-démocratie ont essayé d'impulser leur propre organisation syndicale, sanctionnant ainsi la division syndicale ac-
Ensuite à la base, où à l'appel du travailleurs de Madeco, le processus initié il y a maintenant plus d'un an (9) a débouché, les 15 et 16 mai derniers, sur une conférence syndicale métropolitaine réunissant plus de 50 syndicats et 150 délégués (cf. encart). Ce fut une conférence unitaire ouverte à toutes les organisations, courants et syndicats, organisations comme Fédération syndicale de Maiple (FESIMA, de la région de Santiago) animée par des socialistes, ou la Contramet, ont participé au processus. Ce fut aussi une conférence présentaient leur syndicat en fonction de l'importance de leur organisation. Ce fut, enfin, une conférence où prévalurent, contre des positions présentées par des militants socialistes ou communistes, des positions « lutte des classes », de défense intransigeante des revendications, de refus de tout « pacte social » avec les patrons.
Aujourd'hui, les coordinations comme la Contramet et la FESIMA se sont retirées d'un tel processus qui s'opposait à leur orientation. Mais il est incontestable que les liens tissés par le syndicat Madeco dans tout ce processus unitaire et démocratique, et cristallisé aujourd'hui dans un Comité intersyndical issu de la conférence, constituent un acquis pour tout le mouvement syndical. Dans la perspective d'un congrès syndical constituant, où la CTC, pour des raisons objectives, jouera un rôle décisif, les forces regroupées autour des syndicalistes de Madeco et du Comité intersyndical pourront, dans un cadre plus large, constituer un pôle unitaire, démocratique et classiste.
Dans les mois qui viennent, en effet, les organisations syndicales, malgré leurs faiblesses structurelles, connaîtront de nouveaux développements et joueront à
Run rôle décisif, surtout si elles peuvent bénéficier de mesures de légalisation ou de nouveaux droits d'expression.
Les difficultés dans la structuration, la coordination et la centralisation de la mobilisation antidictatoriale dans les bi-
9. Pour une analyse de l'évolution initiale du processus de recomposition syndicale, se reporter à Inprecor numéro 133 du 27 septembre 1983.
donvilles, comme les faiblesses du mouvement syndical, posent un problème décisif pour les perspectives des luttes de classes au Chili. Les « protestas » ouvrent un important processus de mobilisation des masses, mais la situation politique chilienne actuelle reste marquée par la contradiction entre la maturité des conditions objectives - effondrement socio-économique, crise politique, montée impétueuse du mouvement de masse — et la faiblesse du facteur subjectif, produit des effets de la défaite de 1973 sur le mouvement ouvrier organisé et d'une situation où, à cette étape, le mouvement de masse ne s'identifie pas encore à telle ou telle direction, que cela soit celle de l'AD, ou de l'UP reconstituée (10).
LE PARTI COMMUNISTE CHILIEN particulier, 1973 n'a d'équivalent que dans l'écrasement du prolétariat allemand par Hitler ou dans les crimes de Franco en Espagne.
La liquidation massive des militants et des organisations ouvrières, la régression de la sont des conséquences de la victoire de la dietature, qui marquent encore profondément les rythmes, les formes et le contenu de la remontée actuelle de la mobilisation ouvrière et populaire. Elles expliquent l'extrême fragmentation du mouvement politique, la fragilité des formations politiques reconstituées, et les capacités limitées de contrôle des appareils sur le mouvement de masse.
Parti communiste chilien, trés pro-soviétique, défendait jusqu'à récemment une orientation combinant l'alliance avec des secteurs de la bourgeoisie anti-Pinochet avec une ligne politique de « rébellion populaire » incluant toutes les formes de lutte, y compris des actions de résistance armée. Ces éventuelles actions armées étaient d'ailleurs plus théoriques que pratiques et servaient en fait surtout de substitut à une combativité des jeunes communistes qui avaient du mal à s'exprimer dans le cadre de l'orientation stalinienne de front large antifasciste et d'unité nationale de tous les secteurs d'opposition. Néanmoins, bénéficiant de l'aide de la bureaucratie soviétique et de vieilles traditions, le PC est parvenu, ces dernières années, à reconstruire son appareil politique, à développer ses liens avec le mouvement syndical. Il a d'ailleurs pris une série d'initiatives au cours des « protestas », qui en font incontestablement aujourd'hui la première force nationale centralisée dans le mouvement ouvrier.
Mais l'arrivée de Jarpa au gouvernement de la dictature de Pinochet a aussi provoqué un tournant, prévisible d'ailleurs, dans l'orientation politique du PC. Ce dernier a constitué une coalition dénommée Mouvement démocratique populaire (MDP), avec des secteurs de la gauche chrétienne, des secteurs du vieux parti radical, et la fraction de Clodomiro Almeyda du Parti socialiste, dont le but avoué est aujourd'hui de rechercher un accord avec la coalition de la Démocratie chrétienne, pour assurer la participation du PC au processus de transition démocratique en débat (voir encart). Voulant sans doute donner des gages à la DC, le PC n'a pas intégré le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) dans sa nouvelle coalition. Il semble néanmoins
maintenant que ce soit chose faite, même si le PC affirme que le MIR soutient le MDP de l'extérieur sans en être partie intégrante, alors que le MIR prétend y être intégré.
C'est aussi dans le but de collaborer avec la DC que le PC défend aujourd'hui, par le biais de ses dirigeants syndicaux, la perspective d'un pacte social avec le patronat, objectif fondamental pour la transition. Malgré ses appels à la « rebellion populaire », et à l'approche d'échéances décisives, le PC s'aligne sur une orientation de collaboration de classes, subordonnée à la politique de l'AD et à ses discussions avec Pinochet-Jarpa. Un obstacle majeur se dresse cependant face à cette orientation politique : la volonté farouche de Pinochet et de la dictature d'exclure le PC du dialogue.
En fait, si tous les socialistes chiliens se réclament du Parti socialiste (PS), sa fragmentation politique en des dizaines de groupes, de courants, de tendances diverses et opposées est à la mesure de la défaite subie par le mouvement ouvrier. L'ensemble des fractions socialistes dominantes se situent toutefois dans une perspective de négociation avec la dictature militaire dans le cadre de l'AD ou dans son sillage. Ces tendances n'en sont pas moins divisées en un secteur socialiste intégré à l'AD, une Commission politique unitaire (CPU) animée par la Convergence
10. Coalition regroupant le Parti communiste chilien, le Parti socialiste, le Parti radical et des secteurs chrétiens radicalisés comme le Mouvement d'action populaire unitaire (MAPU). l'Unité populaire été portée au gouvernement par la victoire aux élections générales du 4 septembre 1970. Trois années après cette date, le gouvernement de l'UP était renversé par un coup d'Etat dirigé par le général Pinochet, que Salvador Allende venait de nommer dans son gouvernement. C'est par la destruction du mouvement ouvrier organisé que sanctionnait cette expérience de gouvernement de front populaire d'un type assez particulier.
socialiste, un Bloc socialiste où les militants de la Convergence socialiste côtoient ceux du Mouvement d'action populaire unitaire (MAPU), sans oublier le PS Almeyda, fraction socialiste aujourd'hui divisée, mais qui a été jusqu'ici soutenue par le PC (11). Enfin, il faut aussi souligner la cartellisation d'une gauche révolutionnaire existant dans la mouvance socialiste, sous la forme de groupes ou de tendances du PS.
Aujourd'hui, le processus de regroupement qui s'effectue au sein de la CPU ou du Bloc socialiste ne résoud pas le problème de l'unité du PS, dont la division reste extrême. Toutefois, le centre de gravité politico-idéologique du processus de recomposition du mouvement socialiste en cours se situe largement à droite sur l'échiquier politique. S'appuyant sur la social-démocratie européenne, c'est la référence aux théories du courant de Michel Rocard, membre du PS français qui constitue le socle idéologique des fractions dominantes du PS chilien.
Pour un parti socialiste qui, dans les années 1967-1973, puisait ses références idéologiques et ses positions politiques dans les traditions révolutionnaires du prolétariat chilien, pour un parti qui pouvait être caractérisé comme « centriste de gauche », la régression politico-idéologique, là aussi conséquence de la défaite de 1973, est sensible.
Malgré la limite de leur influence de masse et la fragilité de leur processus de reconstitution, le PC et le courant socialiste disposent d'une capacité potentielle de reconstruire, grâce à leur appareil politique et aux traditions de la classe ouvrière chilienne, en cas d'ouverture démocratique, de réels partis réformistes de masse.
LE MOUVEMENT DE LA GAUCHE
REVOLUTIONNAIRE (MIR) A l'origine fruit des effets radicalisants de la révolution cubaine en Amérique latine, le MIR est la seule organisation de la Junte de coordination révolutionnaire en Amérique latine à avoir surmonté le cap d'une dictature (12). Organisation révolutionnaire combattante, le MIR a acquis, au cours de ces dernières années de lutte contre la dictature de Pinochet, un incontestable prestige, en particulier parmi les couches populaires les plus jeunes. Mais il est aujourd'hui confronté à de sérieux problèmes politiques.
Fortement influencé par la direction cubaine, le MIR a combiné, au cours de ces dernières années, une orientation de guerre populaire prolongée débouchant sur une pratique politico-militaire substitutiste vis-à-vis du mouvement de masse avec la recherche d'alliances stratégiques avec le PC et le camp soviétique. Le MIR est, de manière contradictoire, apparu d'une part comme l'aile la plus radicale, la plus combative de la résistance à la dictature, et, d'autre part, comme une force intégrée aux manœuvres politiques du PC. Aujourd'hui, à l'approche d'une pseudo-ouverture négociée et alors que les manœuvres du PC par rapport à la DC se multiplient, ces contradictions ont explosé
Une première réponse politique à la question des perspectives révolutionnaires est apportée par le Manifeste du MIR de septembre 1983 (cf. pages suivantes), qui définit une orientation de combat pour la démocratie jusqu'au bout, débouchant sur le pouvoir populaire. Cela confirme le rejet par le MIR de toute vision étapiste séparant d'une « muraille de Chine » la lutte pour la démocratie du combat pour le socialisme. Mais l'hypothèque de l'analyse et des relations avec le camp soviétique et le PC, tout comme la confusion qui marque encore le schéma stratégique du MIR, sont loin d'être entièrement levées. C'est ce qui conduit aujourd'hui cette organisation à osciller entre une politique qui recherche une intégration a-critique dans le MDP, dont la plate-forme appelle à l'unité nationale avec l'AD et une orientation politico-militaire qui conserve ses caractéristiques
11. Une dizaine de tendances du Parti socialiste ont fusionné le 4 septembre dernier pour reconstituer le « parti d'Allende ». sans pour autant que les différends qui opposent le courant de Carlos Altamirano et celui de Clodomiro Almeyda soient réglés. Auparavant, en avril, six tendances socialistes avaient formé la Commission politique unitaire (CPU). Par ailleurs existait la « Convergence socialiste » qui regroupe le Mouvement d'action populaire unitaire (MAPU), le MAPU ouvrier-paysan (MAPU-OC) et la Gauche chrétienne (IC), trois scissions de gauche de la Démocratie chrétienne dans les années 1970. L'union de la
" Protesta » du mois d'août dernier. (DR) substitutistes par rapport aux nécessaires tâches d'autodéfense et d'armement de la mobilisation de masse. Etant donné la place que tient cette organisation dans la lutte contre la dictature de Pinochet, suivre attentivement les nouveaux développements de la politique du MIR constitue un des éléments décisifs pour la mise en œuvre d'une politique révolutionnaire.
LES TACHES DES
MARXISTES RÉVOLUTIONNAIRES
Les développements politiques intervenus depuis le 11 mai dernier ont mis à l'ordre du jour le renversement de la dietature. « Chasser Pinochet, renverser la dictature, liquider toutes ses institutions», voilà la tâche centrale de la situation. Centraliser la mobilisation des masses autour de cet objectif est d'autant plus déterminant qu'à la haine chaque jour plus intense du peuple chilien contre Pinochet et sa dictature répondent les manœuvres déployées au sommet pour tenter de sau« Convergence socialiste » et de certaines tendances du Parti socialiste a donné lieu à la naissance du « Bloc socialiste », qui se réclame d'un « socialisme démocratique, autonome et partisan de la désobéissance civile comme méthode de lutte contre la dictature » Monde du 23 septembre 1983). Le « Bloc socialiste » s'est joint à l'Alliance démocratique de la Démocratie chrétienne.
12. La Junte de coordination révolutionnaire regroupait le MIR chilien. PELN (Armée de libération nationale) de Bolivie, les Tupamaros d'Uruguay, et le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT) d'Argentine.
ver la continuité militaire et institutionnelle de la dictature.
Combattre cette opération de sauvetage de la dictature militaire nécessite la defense d'un programme démocratique radical, exigeant le départ de Pinochet, la liquidation de toutes les institutions de la dictature militaire, et le rétablissement de toutes les libertés démocratiques. Les premiers éléments clés d'une alternative démocratique révolutionnaire s'articulent autour des mots d'ordre et revendications démocratiques suivants : dehors Pinochet ; non au dialogue avec les militaires ; dissolution de tous les appareils de répression de la dictature militaire ; rétablissement de toutes les libertés démocratiques ; liberté d'expression ; droit d'organisation ; droit de grève.
Mais, face aux projets de la dictature d'organiser un référendum constitutionnel, de légaliser des partis politiques à l'exception de ceux qui se réclament de la lutte des classes, et d'établir un calendrier de « démocratisation limitée » s'étalant jusqu'en 1989, il s'agit d'avancer aussi la nécessité du combat pour la démocratie maintenant, pour la légalisation de tous les partis politiques, pour l'organisation de l'élection au suffrage universel d'une assemblée constituante libre et souveraine.
Face à des régimes de dictature, le mot d'ordre d'assemblée constituante concentre en effet un certain nombre de revendications démocratiques mettant en avant le principe du suffrage universel, des élections libres, de la supériorité et de la souveraineté des organes élus sur tous les individus ou organismes autoproclamés ou cooptés. Il a par ailleurs, dans la conjoncture chilienne, une double fonction. Tout en s'affrontant à la dictature de Pinochet, la mobilisation pour une constituante libre et souveraine s'oppose aussi à toute manœuvre politique destinée à sauvegarder la « continuité militaire », sous couvert d'une ouverture démocratique limitée excluant tous les droits démocratiques ou tel parti politique, une orientation qui est aujourd'hui celle de la Manifestation démocrate-chrétienne pour le retour de Zaldivar, président de la DC. (DR)
bourgeoisie chilienne. En concentrant toutes les revendications démocratiques, cette revendication unifie sur le terrain démocratique le combat de la classe ouvrière et celui de tous les secteurs du peuple dans la lutte contre la dictature.
Dans cette bataille pour une assemblée constituante, les courants lutte de
Get les révolutionnaires se distinguent d'autres forces comme la DC ou même le PC qui réclament formellement, elles aussi, une assemblée constituante, d'abord sur le caractère libre et souverain dont ils veulent doter, par leur mobilisation, une telle assemblée. La convocation d'une assemblée constituante impliquant des élections libres immédiates, sans restrictions d'aucune sorte, est absolument incompatible avec le respect de toute continuité militaire qui mettrait une telle assemblée sous surveillance et limiterait sa souveraineté. Les révolutionnaires se distinguent ensuite sur les méthodes et les moyens pour assurer la concrétisation de leur bataille pour une assemblée tuante. Ce n'est pas par le dialogue et la négociation avec les militaires qu'une assemblée constituante libre et souveraine pourra être obtenue. Seule la mobilisation des masses, au travers de leurs organes de lutte contre la dictature (comités, « protestas », grèves, manifestations) pourra, dans les meilleures conditions, ouvrir la voie à cette assemblée. C'est sur le terrain de la mobilisation des masses pour la démocratie que les révolutionnaires doivent opposer le mouvement des masses aux directions bourgeoises et réformistes. Enfin, le combat pour la convocation d'une assemblée constituante libre et souveraine est indissociable de la définition des tâches qu'elle doit remplir, et done du programme d'action démocratique radical que doit défendre le prolétariat pour répondre aux besoins du peuple chilien et satisfaire les revendications de toute la na-
La bataille pour la démocratie a aussi, plus que jamais dans la situation de misère et de chômage que connaît le Chili, un contenu social. Combattre pour la démocratie c'est combattre pour du pain, du travail, ce qui implique d'abord la rupture avec l'impérialisme, le refus de paiement de la dette extérieure, etc. Cela passe aussi par la défense de toutes les revendications ouvrières au travers d'un plan d'urgence anticapitaliste qui revendique l'abrogation de toutes les législations du travail de la dictature ; un salaire minimum digne et juste pour tous les travailleurs, accompagné de l'échelle mobile des salaires ; la nationalisation des secteurs clés pour un plan de réorganisation de toute l'économie assurant du travail pour tous.
La situation politique chilienne confirme une fois de plus de manière magistrale la théorie de la révolution permanente. Si le combat des masses chiliennes se centralise dans la lutte contre la dictature de Pinochet, une bataille conséquente pour la démocratie intègre aussi la satisfaction des revendications sociales élémentaires qui, dans la situation de crise économique actuelle, impliquent l'expropriation des groupes économiques liés à la dictature et aux monopoles impérialistes. Ainsi, il ne s'agit pas de prétendre que les tâches immédiates au Chili ont un caractère socialiste, mais de comprendre la dynamique anticapitaliste de certaines revendications démocratiques qui, pour résoudre les questions élémentaires du pain, du travail, débouchent sur la rupture avec l'impérialisme. Voilà pourquoi, tant dans le combat pour le ré. tablissement de toutes les libertés démocratiques que dans celui pour la satisfaction des revendications populaires, l'on ne peut passer d'alliance stratégique avec la bourgeoisie, qu'elle soit d'opposition ou non, et ce même si, dans le cours des mobilisations antidictatoriales ou sur le terrain de l'action de masse, des accords tactiques peuvent intégrer l'ensemble des forces d'opposition, y compris certaines forces bourgeoises qui combattent Pinochet. Défendre les revendications démocratiques élémentaires des travailleurs, c'est s'affronter aux intérêts du patronat chilien, des groupes économiques commes des associations « corporatives ». Voilà pourquoi il est impossible d'accepter toute politique de « pacte social » où, au nom d'une quelconque opération de démocratisation, on demanderait aux travailleurs de continuer à vivre dans la misère. Seul un gouvernement ouvrier et populaire « sans patrons ni généraux » pourrait rétablir toutes les libertés démocratiques, satisfaire toutes les revendications des masses populaires. Il constitue done une perspective indispensable dans la lutte jusqu'au bout contre la dictature et pour la mise en œuvre d'un programme révolutionnaire et socialiste de reconstruction du pays. Enfin, lutter jusqu'au bout contre la dictature implique d'organiser la mobilisation unitaire et centralisée du peuple chilien. Or, comment, à terme, amplifier, généraliser les « protestas » pour renverser la dictature, et poursuivre en même temps le dialogue avec les militaires ?
Seule la mobilisation unitaire indépendante des travailleurs peut assurer
jusqu'au bout la défense de leurs revendications sociales et démocratiques. Cela passe, au-delà des « protestas », par la coordination de toutes les associations populaires dans les bidonvilles et l'impulsion de comités d'action, organes de front unique, où toutes les organisations doivent réaliser l'unité combattante dans la mobilisation contre la dictature. C'est dans ce cadre que doivent être posés les problèmes politico-militaires liés à l'autodéfense des manifestations, qu'il s'agisse de la constitution de brigades d'autodéfense des « poblaciones » ou d'organes de lutte antidictatoriaux.
Dans une situation où le problème de l'absence d'une direction reconnue et de la faiblesse d'organisation du mouvement des masses constituent des entraves à leur capacité d'initiative, l'impulsion comités d'action unitaires, SOuS quelque forme que ce soit (associations diverses, comités de « protestas », etc.), représente un instrument organisationnel décisif pour stimuler et amplifier la mobilisation dans la lutte contre la dictature et pour des revendications démocratiques et sociales élémentaires. Une telle mobilisation constituerait un creuset pour l'émergence d'une véritable direction de masse, au travers des milliers de jeunes, de travailleurs, de militants qui combattent pour en finir avec la dictature. Se lier de manière combinée aux luttes dans les bidonvilles comme au processus de réorganisation du mouvement syndical constitue aujourd'hui une des tâches décisives pour les camarades du Parti socialiste révolutionnaire (PSR, section chilienne de la IVe Internationale) engagés dans le combat pour la construction du parti révolutionnaire.
Face à la dictature de Pinochet et aux manœuvres de la bourgeoisie, structurer et centraliser sur une base unitaire le mouvement de masse est la condition pour passer à une étape supérieure de l'affrontement de classes. Les perspectives centralisatrices d'une grève nationale ou d'une marche nationale sur la capitale ne peuvent se matérialiser qu'avec le renforcement de l'unité des organisations ouvrières dans le cadre du mouvement de masse apparu lors des « protestas ». C'est aussi dans ce cadre que pourra s'établir l'indispendable politique entre les différents couran is et groupes révolutionnaires indépendants ou présents au sein du mouvement socialiste. Cette confrontation politique autour d'un programme internationaliste, d'unité et d'indépendance de classe devra pouvoir déboucher sur la construction d'une alternative marxiste révolutionnaire aux directions réformistes socialistes et communis-
La résolution de cette question va être déterminante pour l'avenir du combat du mouvement ouvrier chilien. La IVe Internationale et sa section chilienne, le PSR, entendent bien prendre toutes leurs responsabilités dans ce processus politique.
Jair GIL,