L'analyse du PSR sur les
premières "protestas"
(...) Ce sont les travailleurs du cuivre qui se sont chargés de mettre à nu la dramatique réalité de la dictature. La Confédération des travailleurs du cuivre (CTC) est l'organisation la plus importante du prolétariat chilien, organisant environ 24 000 travailleurs concentrés en quatre centres miniers. Par leur nombre et par le fait qu'ils travaillent dans le secteur clef de l'économie, ces travailleurs ont maintenir les meilleurs niveaux de salaire, et s'ils ont perdu certains de leurs acquis, ils ont mieux résisté pendant ces années noires aux attaques du système. La CTC est l'un des rares syndicats organisés au niveau de la branche d'industrie. (...) A partir de 1981 cependant, les travailleurs du cuivre ont renoué des relations avec les restes dispersés du mouvement syndical et modifié leurs rapports avec le gouvernement. (...) C'est alors que Rodolfo Seguel fut élu à la présidence de la CTC.
La nouvelle direction a assumé sa tâche au moment même où la situation économique s'aggravait, où la vie syndicale se ranimait, et où s'éveillait l'activité d'opposition politique. Sous l'influence de ces facteurs s'est réuni le congrès de Punta de Tralca, qui décida d'appeler à une grève des mines de cuivre pour le 11 mai. La décision se transforma en un surprenant détonateur social, ce qui contribua à reléguer dans l'ombre sa nature limitée et ses caractéristiques opportunistes. La CTC n'appela pas à une grève générale mais, plus prudemment, à un débrayage des syndicats du cuivre, afin d'obtenir le soutien d'autres syndicats considérés comme significatifs, tels que ceux du charbon ou de la marine. On insista sur le caractère pacifique du débrayage, dont le but serait non pas de provoquer un affrontement, mais d'attirer l'attention des autorités. Cette initiative semblait compter sur l'appui patronal et s'inscrivait plus ou moins explicitement dans la ligne du pacte social.
Indépendamment de ses limites réelles, l'accord de la CTC réveilla et galvanisa les initiatives des travailleurs. Plusieurs organisations syndicales se joignirent à l'initiative. Un vent vivifiant parcourut les bases syndicales qui se reconnurent dans cet appel. (...) Mais pendant les journées de préparation du débrayage on a pu constater que les sommets syndicaux manquaient d'influence significative sur les syndicats tion efficace.
réussi à éparpillés et qu'ils ne contribuèrent guère à une mobilisa-
Le 7 mai au matin, dans un climat d'incertitude, on prit connaissance de la déclaration de la CTC suspendant l'appel à la grève et transformant le 11 mai en une journée de « Protesta Nacional Pacifica ». (...)
DE LA JOURNÉE DU 11 MAI ... Une fois le débrayage décommandé, le sort de la « Protesta Nacional » paraissait aléatoire, malgré la formation autour de la CTC d'une direction se proposant de l'organiser. Les premières heures du 11 mai n'étaient pas à l'optimisme. Au cours de la journée, la situation a pourtant changé, atteignant son apogée le soir. Le mécontentement populaire, l'emportant sur les facteurs contraires, prit la forme d'une manifestation d'ampleur, agressive et déterminée. (...)
Le 11 mai vit deux manifestations significatives de protestation de classes sociales différentes qui, sans concertation préalable, se retrouvèrent dans la gouvernement. Les endroits où se déroulèrent ces manifes tations sont symboliques de ces différences sociales, tant du point de vue de leur localisation dans la ville que des moyens de lutte utilisés. Alors que les secteurs cossus se livraient à des concerts de klaxons automobiles ou de casseroles dans leurs appartements, dans les quartiers populaires, hommes et femmes descendirent dans la rue et dressèrent des barri-
La différence entre ces manifestations va au-delà de l'aspect descriptif. Dans les quartiers populaires, l'agitation s'enracine dans l'exaspération, et la mobilisation se nourrit de l'énergie de milliers de travailleurs industriels dont le sentiment de classe reste vif et dont les actions concrètes dé passent les limites d'une protestation pacifique. Dans l'autre camp, il n'en fut pas ainsi. La bourgeoisie proprement dite se confondit, pour un moment, avec les petits-bourgeois mécontents, débordant peut-être sans y penser ses réelles intentions, et à coup sûr, celles de ses directions éventuelles Ces couches se trouvaient sous l'influence de la Démocratie chrétienne, qui recherche obstinément le terrain de la conciliation et du compromis: une démocratie limitée capable de contenir les débordements révolutionnaires. (...)
Les 13 et 14 mai, avec une brutalité révélatrice de l'irritation du gouvernement, la répression se déchaîna contre les quartiers ouvriers et les bidonvilles. A la tombée de la nuit se multiplièrent les opérations punitives, les perquisitions, les contrôles d'habitations, l'arrestation de centaines d'habitants. Le critère politique et de classe de cette répres-
sion fut évident, puisque ces mesures ne furent pas appliquées aux beaux quartiers. La réaction officielle s'exprima par le discours de Pinochet, retransmis par la télévision nationale le soir du 13 mai. Ce discours, rendu publie seulement en partie, a constitué la toile de fond de la réunion de haut niveau des autorités administratives et militaires pour analyser la situation du pays et estimer la portée des événements. Il dessina un ensemble de mesures pour faire face aux périls, désamorcer les protestations futures, briser l'unité dans l'action par des mesures économiques et sociales avantageant les classes moyennes. (...) On annonça une augmentation de 5 % des rémunérations du secteur public, un abaissement des intérêts pour les débiteurs hypothécaires pendant quatre ans. Dans un autre discours, Pinochet ressuscita son projet de constituer, pour l'appuyer, un mouvement civilo-militaire. (...)
... A CELLE DU 14 JUIN La CTC, auréolée du prestige de l'action de mai devint l'axe du mouvement d'opposition. C'est autour d'elle que se recompose et s'élargit une Direction nationale des travailleurs (Comando Nacional de Trabajadores) qui organise une nouvelle protestation pour le 14 juin. (...) Le mouvement de protestation s'amplifiait et s'organisait. Un nombre considérable de corporations et d'associations professionnelles s'y joignaient, tandis que les syndicats ouvriers se préparaient cette fois à y participer par une paralysie effective des centres de travail. Dans les universités, les étudiants se mobilisaient et leurs débats témoignaient d'une politisation croissante. Dans les quartiers ouvriers, le spontanéisme et la réaction instinctive cédèrent le pas à la préparation responsable : les militants occupèrent leur poste, coordonnant les secteurs dans la perspective de modifier le sens des actions.
L'absentéisme dans les lycées fut important, alors que des centaines d'étudiants se retranchaient derrière des barricades dans les universités. Les moyens de transport disparurent des rues. Dans les entreprises industrielles, les travailleurs encore trop inquiets pour se lancer dans la grève, trouvèrent des formes variées de participation reflétant leur soutien accru au mouvement. S'il est exagéré de parler d'un abandon généralisé des travaux, cela se produisit certaines entreprises, et dans celles où le travail continua, on put noter l'absentéisme, la lenteur du travail et le climat de solidarité. A nouveau, les quartiers ouvriers occupèrent le devant de la scène. Au fil de la journée, la véhémence se fit plus forte. Barricades et feux fermèrent l'entrée des « poblaciones », les croisements de rues, jusqu'au cœur des quartiers, menté. (...)
dans moyens d'action. (...)
démentant ainsi qu'il puisse s'agir d'actions de groupes isolés sans rapports avec les habitants. Des piquets de travailleurs et d'habitants contrôlèrent les allées et venues, les entrées et sorties de véhicules, empêchant l'entrée de provocateurs et d'éléments étrangers au secteur. Après leur travail, les ouvriers retournèrent chez eux pour contribuer au développement de ces actions. Le spontanéisme de la journée de mai était dépassé. Il y eut autre chose de différent en ce 14 juin. La protestation s'atténua dans les couches élevées de la société, de même que l'intensité de leur participation. (...) Entre la première et la seconde protestation l'engagement prolétarien et populaire a aug-
Agressée, la dictature a réagi violemment, ajustant la cible. De l'attaque indiscriminée contre les « poblaciones», elle déplaça son offensive vers les travailleurs organisés et leurs dirigeants connus. à savoir les travailleurs du cuivre et la CTC. L'attaque fut synchronisée. En tant qu'entrepreneur, gouvernement licencia 1 000 travailleurs, tandis que la justice arrêtait les dirigeants. Rendant la CTC responsable, le gouvernement fit arrêter Rodolfo Seguel. Les travailleurs du cuivre répondirent en déclarant la grève générale des secteurs sous leur responsabilité et en appelant le reste du mouvement ouvrier à soutenir cette grève défensive. (...) Tout le potentiel répressif se mit en mouvement pour empêcher et écraser cette grève défensive. (...) La base des travailleurs du cuivre, sous la pression matérielle et psychologique, avec ses dirigeants emprisonnés et en procès, victime elle-même de licenciements massifs, fut contrainte à la retraite. La grève s'effrita, faute d'appui suffisant pour résister à la répression féroce, après qu'elle eut montré sa force et sa dé-
La proximité dans le temps des différentes étapes de la mobilisation et la vitesse de leur enchaînement pousse à les confondre dans un tout et à perdre de vue la nature propre de chacune. Mai, juin et la grève du cuivre apparaissent comme un phénomène continu, alors qu'ils ne le sont pas. Il y a une rupture entre ces manifestations, et le présent et l'avenir de la lutte des classes. Entre les unes et les autres, la signification de l'action se modifie, d'un double point de vue. Au-delà de son caractère défensif, la grève n'est déjà plus une protestation d'alliance de classes sur des objectifs vagues et généraux. C'est une mobilisation du prolétariat organisé avec sa propre direction reconnue, qui utilise ses
Parti socialiste révolutionnaire (PSR) Santiago du Chili, juillet 1983.