NOWA HUTA, quartier périphérique de Cracovie entourant l'immense complexe sidérurgique Lénine, qui emploie plus de 30 000 ouvriers, des affrontements très violents marquent chaque manifestation syndicale qui se produit. Ainsi, le 31 août dernier, c'est dans cette ville de Pologne que les manifestations ont été les plus nombreuses et les plus combatives. Fait nouveau, il semble que, pour la première fois, des groupes de travailleurs spécialement organisés et préparés pour la lutte, aient pris en main l'encadrement des manifestations. Nous publions ci-dessous des extraits de deux témoignagnes de participants à cette journée, qui utilisent respectivement les pseudonymes de « Cancer » et de « Mère ». Ces témoignages ont été publiés en totalité dans le bulletin du Comité de coordination du Syndicat Solidarnosc en France, Robot-
Manifestations et combats
A
nik 83, numéro 10, de novembre 1983 (1).
« UNE UNITE DE COMBAT
DES LANCEURS DE PIERRE ... »
CENTRE DE DOCUMENTATION DE SOLIDARITE DE CRACOVIE : - A partir de quel moment as-tu pris part à la manifestation ?
CANCER : - J'ai terminé mon travail à l'aciérie à deux heures et je suis sorti avec l'ensemble de mon équipe. Un cortege, fort de quelques milliers de personnes, s'est formé près de la sortie de l'usine. Le cortège marchait au milieu de la rue. D'autres personnes l'ont suivi sur les deux trottoirs.
Quand nous sommes parvenus à peu près à mi-chemin, à la hauteur du réservoir, ils ont lancé des gaz contre nous. Moi, je marchais en tête, juste après une très grande banderole qui atteignait les deux côtés de la rue, et sur laquelle était écrit « Solidarnosc ». Au début, en sortant de l'aciérie, beaucoup de gens nous attendaient déjà près de la porte, parce qu'ils savaient que quelque chose allait avoir lieu. (...)
Pendant l'accrochage dans le quartier Hutnicze, j'ai vu comment un groupe de ZOMO a été encerclé près d'un kiosque qui vendait des glaces. Ils étaient peutêtre 30 ou 40. On a réussi à les couper des autres et ils n'ont pas pu riposter. Ils étaient tous groupés, le dos au kiosque, et une véritable pluie de pierres s'est abattue sur eux, venant de l'allée. Eux, ils n'ont pu ni l'empecher ni entrer par là avec leurs voitures ou avec les camions-arroseurs, à cause des bus immobilisés. Les ZOMO étaient dans une situation si désespérée qu'ils ont commencé eux-mêmes à nous jeter les pierres qui tombaient sur eux de tous les côtés. A la fin, ils ont demandé pitié pour qu'on arrête les jets de pierre. Les gars jetaient des pierres très lourdes sur les ZOMO. C'étaient en réalité des morceaux de dalles de trottoir qu'ils avaient su habilement desceller avec deux crochets de fer. Ces crochets sont relativement petits et on peut les cacher facilement. On enfonce les crochets entre deux dalles du trottoir, on les tourne et on tire de rue à Nowa Huta vers le haut. Si on réussit à desceller une dalle, ensuite ça marche tout seul. J'ai vu à peu près vingt gars qui formaient quelque chose comme l'« unité de combat des lanceurs de pierres ». Ils avaient tous des lance-pierre, ils étaient tous groupés derrière les bus, portant des cagoules semblables à celles qu'on porte sous le casque à l'armée. Les cagoules étaient de toutes les couleurs, vertes, rouges, et couvraient entièrement le visage, ne laissant seulement que des trous pour les yeux et pour le nez. Les lance-pierre avaient été bricolés avec du fil de fer solide, et munis d'un large élastique et d'un morceau de cuir. Ils tiraient des billes de fer et ont réussi à faire pas mal de dégâts. (...) Là où on construit un hôpital, les gars ont fabriqué un barrage en utilisant des fûts de bitume pris sur le chantier de l'hôpital. Ils ont rangé les fûts le long de la route et ils les ont allumés. Les ZOMO n'ont pas pu passer par là à cause du bitume brûlant et ils se sont faits pas mal tabasser. (...)
- Avec quoi avez-vous construit les - Avec de grandes poubelles à roudalles du trottoir avant, dans l'avenue Lénine, avec les deux bus que nous avions réussi à immobiliser. Quand ils nous ont vus, les conducteurs ont tout de suite fermé les portes et sont partis. L'un d'eux est sorti lui-même et a vidé l'air des pneus. Il a dit : « Moi, je le ferai mieux que vous. » Après, il s'est assis dans le bus et il a attendu. On a tout de suite écrit en grand Solidarité sur les bus. Les gars avaient des flacons de peinture. On avait aussi quelques bouteilles contenant de l'essence. Quelques-unes ont été jetées sur des voitures de la milice, près de l'église, dans la rue Cienista, mais je ne sais pas si elles ont réussi à brûler
J'ai vu de très nombreuses personnes âgées, des grand-mères et des grand-pères. Ils attendaient sur les trottoirs quand nous avons traversé le quartier Szkolne, et ils nous ont applaudis en criant : « Vive Solidarité ! » Il y avait même des vieilseaux d'eau, des bols, des bouteilles de vinaigre et des compresses de gaze. Elles les distribuaient à ceux qui avaient mal aux yeux à cause du gaz.
que jamais auparavant on n'avait assisté à des émeutes aussi importantes. Cette fois-ci, tout le monde était préparé. Les gens avaient des moyens de se défendre : des masques, des lance-pierre, des bouteilles. C'était beaucoup plus fort que, par exemple, le ler Mai. On a l'impression que les gens
Centre de documentation de la Direction régionale du syndicat Solidarité de Cracovie. « J'AI VU DES GARS UTILISER
LA CARABINE QU'ILS AVAIENT
REUSSI A PRENDRE AUX ZOMO »
BUREAU D'INFORMATION DE SOLIDARITE DE CRACOVIE :- Est-ce que vous pensez que les participants à la manifestation étaient préparés à cette confrontation ?
MERE : - Jai l'impression que les jeunes, plutôt oui. Je les ai observés. Ils possédaient des pétards, probablement de leur propre fabrication, ou avaient-ils réussi à en piquer à l'armée, comme l'ont fait mes fils. Les jeunes ont essayé d'encourager les autres à passer à l'attaque. J'ai également vu que beaucoup de gens qui sortaient de leur travail à trois heures, ont quitté les bus ou les tramways et ont tenté de se joindre à la manifestation, quand ils ont vu ce qui était en train de se passer. (...)
Le jeune gars qui conduisait le bus (à la place du conducteur, Ndlr.) a roulé peut-être dix mètres, puis a fait demi-tour, a placé le bus parallelement aux rails de tramway et, comme ça, il a bloqué le carrefour. C'est seulement à ce moment que les gars ont vidé l'air des pneus. De cette façon, ils ont réussi à bloquer le chemin qui menait à l'église. Ils ont tout de suite commencé à faire une barricade sur laquelle ils ont accroché une banderole « Solidarité vit et vaincra ».
Deux camions-citernes contenant de l'eau pour arroser les manifestants sont arrivés près de la barricade. Ils ont été tout de suite attaqués avec des bouteilles remplies d'essence et avec des pierres, très petite distance, peut-être trois mètres. Ces camions ont été entièrement entourés par des manifestants et, à un certain moment, ils se sont arrêtés, complétement desorientes. Leurs pare-brises ont entièrement barbouillés avec de la peinture, ou quelque chose du même genre, qu'on avait jeté sur eux avec des bocaux. Un de ces camions a commencé à brûler, mais il s'est éteint par la suite tout seul. Il avait une espèce de réservoir d'eau par en-dessous. Les gens étaient très près ces camions-citernes. Ils pouvaient
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presque les toucher. J'ai vu un garçon qui tenait un torchon enflammé au bout d'un bâton - le torchon brûlait parce qu'on l'avait arrosé d'essence ou de pétrole - et il a essayé d'introduire ce torchon brûlant sous le capot du camion. Je me trouvais assez près, et j'ai vu le visage des conducteurs de ce camion-citerne. Ils étaient visiblement très effrayés. A la fin, ils ont réussi à se tirer de là et ils sont partis. En fait, ils ont réussi à s'en sortir sans dégats. (...)
Ailleurs, une partie des ZOMO s'est retirée vers une cour intérieure et sept d'entre eux sont restés sous un portail. Les gars se sont jetés sur eux, sous le portail, et c'est là que j'ai vu une bagarre au corps à corps, avec les poings. Une bousculade a eu lieu, les ZOMO n'avaient pas la possibilité d'utiliser leurs matraques ni leurs boucliers. Alors, ils ont tiré des projectiles à très petite distance pour provoquer des brûlures. Un des gars a attrapé un ZOMO qui était en train de tirer, il lui a arraché sa carabine à gaz et un autre l'a sur la tête : c'était fini pour ce ZOMO-là. C'était horrible à voir. Ils ont frappé les ZOMO sur la tête, avec leurs boucliers, à tel point que les boucliers ont craqué. Un vrai massacre. Quand tous les ZOMO sont tombés par terre, sans connaissance, les gars leur ont pris toutes les armes qu'ils portaient. Les ZOMO n'avaient plus la force de se défendre, parce que les jeunes qui les avaient attaqués avaient des pierres dans les mains, et qu'ils les frappaient avec ces pierres sur la tête, le visage, là où c'était possible. Ils étaient vraiment déchaînés. J'ai même entendu des appels à tuer les ZOMO pour venger Bogdan (Bodgan Wlosik, jeune garçon tué en octobre 1982 par les ZOMO à Nowa Huta), quelque chose de ce genre. Cela a duré vraiment très peu de temps. Toute cette bagarre n'a pas duré plus de trois ou quatre minutes. Les ZOMO ont été horriblement tabassés. L'un d'eux a voulu frapper un gars avec sa carabine. Alors, un autre gars l'a frappé en plein visage avec une pierre, et tout de suite son casque s'est cassé, son visage s'est couvert de sang, il avait les dents brisées. Les gars ont arraché le casque d'un ZOMO et ont commencé à le frapper avec son propre casque. Ils ont commencé tout de suite à leur prendre leurs armes: des carabines pour tirer des projectiles remplis de gaz, d'autres projectiles, et même des pistolets que certains d'entre eux portaient à leur ceinture.
J'ai observé deux gars : ils avaient le visage masqué par des cagoules avec des trous pour les yeux. L'un d'eux a pris une carabine à gaz et peut-être six projectiles, et l'autre a tout de suite enveloppé cette carabine dans un drapeau de Solidarité, puis ils se sont enfuis. D'autres jeunes ont examiné un pistolet confisqué à un ZOMO, ont sorti le chargeur et ont dit que le pistolet était chargé, prêt à tirer. Un peu plus tard, j'ai vu les deux mêmes gars utiliser la carabine qu'ils avaient réussi à prendre pour tirer des charges de gaz dans la direction des ZOMO. Ils continuaient à garder la carabine entourée par le drapeau et tiraient ainsi, cachés derrière un buisson. Les ZOMO ont été très surpris en s'apercevant que des projectiles à gaz tombaient sur eux, venant du côté des manifestants. Ils se sont cachés derrière leurs voitures, puis se sont retirés. Après, d'autres gens ont apporté à ces deux gars d'autres projectiles pour la carabine, et ils ont continué à tirer. Il y avait toute une file de jeunes qui voulaient tirer avec cet te unique carabine. Des gens qui regardaient tout cela ont dit que les jeunes n'auraient pas dû prendre cette arme, qu'elle pouvait tomber entre les mains de quelqu'un d'irresponsable, et qu'il fallait l'amener à l'église pour que le curé la rende à la milice. Après, quand ils n'ont plus rien eu à tirer, les jeunes sont partis vers le square, ils ont étalé leur drapeau sur l'herbe, ont démonté la carabine et ils ont montré aux autres comment la monter et la démonter et comment on s'en servait pour tirer. En somme, ils ont fait sur place une petite démonstration pour éduquer les autres. (...)
Les ZOMO traversaient les pelouses avec leurs grosses voitures, en écrasant tout, et ils ont essayé d'attraper les gens cachés dans les cages d'escalier. Quelques personnes se sont mises à crier: « On va les chasser ». Alors, tous ceux qui le pouvaient se sont précipites en direction de ce quartier. Les ZOMO ont commencé à fuir vers leurs voitures, perdant même en chemin une partie de leur équipement,
des matraques et des boucliers. (...) Ils prenaient les gens de la manière suivante : une voiture se rapprochait et ils attrapaient tous ceux qui leur tombaient sous la main. Ils ont même attrapé des gens qui étaient en train de faire leurs achats. L'important, pour eux, c'était de prendre voir moi-même que 80% des gens dont ils ont pu se saisir n'avaient strictement rien à voir avec ce qui s'était passé auparavant dans la rue, car ces personnes-là ne se cachaient pas ni ne s'enfuyaient. (...) Plus tard, des groupes de jeunes sont passés à l'action et ils avaient l'air d'être très bien organisés. Les ZOMO ne sont pas parveà les disperser, car formés de quelques dizaines nes, utilisaient une tactique que j'appellerais de « guérilla», c'est-à-dire qu'ils avançaient pour attaquer, puis se retiraient très rapidement, puis recommençaient. Un groupe pareil ne restait jamais immobile au même endroit. On m'a dit qu'on avait entendu là-bas des tirs jusqu'à minuit.
Le lendemain, j'ai beaucoup discuté à ce sujet avec les gens sur mon lieu de travail et je me suis rendu compte qu'en général ils étaient plutot contents que ce la se soit passé de cette manière, que des gens aient osé sortir dans la rue et tenir tête aux ZOMO.
Bureau d'information du syndicat Solidarité de Cracovie.