Inprecor 1974–2004

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EDITORIAL

La crise du marché commun européen

· Inprecor n° 163, 19 décembre 1983 · p. 3 · 1 163 mots

Europe Grande-Bretagne France

'ECHEC lamentable de la conférence d'Athènes du début un révélateur de la crise que traverse la Communauté économique européenne (CEE). Les chefs d'Etats ou de gouvernements des dix pays capitalistes de la CEE n'ont pu se mettre d'accord sur rien, même pas sur un communiqué final enregistrant leurs désaccords. A aucun moment depuis la mise en vigueur du Traité de Rome, il y a 25 ans, l'impuissance de la bourgeoisie européenne à passer d'une confédération d'Etats bourgeois souverains à une fédération - à un Etat bourgeois supranational - n'a été aussi manifeste qu'aujourd'hui. La cause de cette impuissance n'est pas un secret pour les marxistes révolutionnaires. L'Etat bourgeois, à l'époque du déclin du capitalisme, a une double fonction d'instrument de sauvegarde du régime : une fonction économique et une fonction socio-politique.

Dans le domaine économique, l'Etat est le principal instrument de soutien et de garantie des profits du grand capital. Comme ce grand capital est de plus en plus organisé en sociétés multinationales, l'Etat national n'est manifestement plus à même de remplir ce rôle-là de manière efficace au service des « multinationales européennes ». La crise actuelle le souligne avec un éclat particulier dans des pays comme la France, la Grande-Bretagne, Italie, voire, encore un peu moins visiblement, l'Allemagne occidentale. Voilà pourquoi un Etat supranational serait économiquement utile pour la bourgeoisie. Mais, par ailleurs, à l'ère actuelle, les crises sociales et politiques explosives, relativement autonomes par rapport aux crises économiques à proprement parler, sont une menace tout aussi grave pour la survie du système capitaliste que ces dernières. Or, face à cela, la bourgeoisie a besoin d'armes politiques efficaces. A ce propos, l'idéologie « européenne » ne peut pas se subsituer, à l'étape présente, aux idéologies nationales et au « consensus » autour de la souveraineté nationale appuyée par le suffrage universel, arme idéologique clé de la bourgeoisie et des appareils réformistes, pour enfermer les masses laborieuses dans l'impasse de la collaboration de classe.

Prise dans ses contradictions, la bourgeoisie européenne se comporte comme l'âne de Buridan, qui ne sait choisir entre la faim et la soif, le foin et l'eau, et qui finit par mourir. Elle ne peut pas abandonner l'Etat souverain. Elle ne peut pas non plus abandonner les avantages économiques manifestes du Marché commun. Elle continue à hésiter entre les deux. C'est pourquoi le Marché commun survit et ne s'effondre pas. Mais c'est aussi pourquoi il survit en condition de crise prononcée.

La crise économique a aggravé la crise du Marché commun. Toute crise économique en régime capitaliste aggrave la concurrence, rend caducs des accords intercapitalistes conclus auparavant, accentue les tendances au nationalisme économique et au protectionnisme. La crise renforce les mécanismes du « chacun pour soi » et de I'« égoïsme sacré » qui sont de toute manière sous-jacents à un régime fondé sur la propriété privée, et donc la concurrence. Chaque bourgeoisie impérialiste veut exporter davantage et importer moins. Elle appelle la bureaucratie réformiste à la rescousse de cette politique. Les bureaucraties réformistes politiques et syndicales essayent de convaincre les travailleurs que c'est la seule réaction « réaliste » en période de crise. Elles passent sous silence le fait qu'en agissant de la sorte, on ne fait qu'exporter, c'est-à-dire généraliser à l'échelle européenne et internationale, chômage, austérité, réduction des salaires, démantèlement des conquêtes sociales et des acquis politiques et syndicaux de classe. Les bonnes âmes social-démocrates, à la Michel Rocard-Edmond Maire, ferment la boucle en proclamant que l'alternative anticapitaliste, socialiste, est impossible dans l'immédiat : elle « nous » ferait sortir de l'« économie ouverte », c'est-à-dire de l'économie capitaliste internationale, ce qui serait « inconcevable ».

. EDITORIAL Comment maintenir des institutions communautaires, qui des concessions et des compromis réciproques, alors que chaque bourgeoisie impérialiste s'efforce d'imposer les charges de la crise à sa classe ouvrière et à ses concurrents/ partenaires étrangers ? Voilà la quadrature du cercle. Les causes immédiates de l'échec d'Athènes sont à rechercher dans la difficulté de trouver un compromis entre les impératifs immédiats de la bourgeoisie française d'une part - efficacement défendus par François Mitterrand - et les bourgeoisies britannique et ouest-allemande d'autre part.

La faiblesse industrielle du capitalisme britannique, encore renforcée par les effets à moyen terme de la politique de Margaret Thatcher, fait que le commerce extérieur intercommunautaire de la Grande-Bretagne est largement déficitaire. Mais, en même temps, la Grande-Bretagne est le deuxième « payeur net » du budget européen, dont 60 % des ressources sont absorbées par les subsides à l'agricuture, avant tout française. Margaret Thatcher et la City ne veulent plus perdre sur les deux tableaux. Elles se battent contre les subsides - avant tout anglais — à l'agriculture.

La France souffre également d'un gros déficit de son commerce intercommunautaire, mais, en échange, elle ne subventionne pas le budget européen. Elle en profite plutôt, en termes d'ailleurs modestes. Quant à l'Allemagne, elle jouit d'un énorme surplus dans les échanges intercommunautaires : près de 5 milliards de dollars (plus de 40 milliards de FF). En échange, elle paye plus d'un milliard de dollars pour le budget de la CEE, essentiellement pour subventionner l'agriculture. Elle est prête à payer cette charge, qu'elle considère à juste titre comme une subvention à peine déguisée à ses propres exportations industrielles. Mais elle n'est pas disposée à accroître

Sans le Marché commun, la crise économique s'aggraverait considérablement dans les dix pays européens concernés. Ce qui est pire, toute chance de défendre la part actuelle de la CEE dans le marché mondial serait sapée. Or, cette part reste considérable : 54% des exportations de produits manufacturés, contre 17% pour les USA et 16 % pour le Japon, dans l'ensemble de ces exportations des pays impérialistes (pays de POCDE). Les projets de relance des technologies de pointe, promus par la CEE et réalisables seulement à l'échelle européenne, seraient voués à l'échec. Les « multinationales européennes » cèderaient de plus en plus le pas aux « multinationales américaines » et aux « multinationales japonaises ».

La résistance farouche du grand capital bancaire à tout retour à un mode d'action circonscrit au « sol national », étendu tout au plus à sa « zone d'influence » traditionnelle dans le monde, indique bien les choix du grand capital privé en la matière. Ce qui se passe dans le domaine de l'industrie d'armement, où l'interpénétration européenne des fabrications prévaut, en est un autre indice.

Mais Mitterrand ne peut facilement sacrifier ses intérêts électoraux, notamment auprès des gros producteurs et exportateurs de produits agricoles qui dominent la plupart des syndicats paysans, sur l'autel de l'intérêt économique « général » de la bourgeoisie française. Margaret Thatcher ne peut agir autrement, surtout vu l'énorme déficit des dépenses publiques britanniques, sur lequel pèsent les dépenses britanniques pour le budget européen. Le Marché commun ne s'est pas effondré, mais il restera en crise, et les bourgeoisies européennes ne pourront trouver que des « solutions » temporaires à cette crise, solutions qui deviendront vite caduques.

Ernest Mandel, 12 décembre 1983.

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