Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Libération des trois soldats emprisonnés à Landau

· Inprecor n° 164, 9 janvier 1984 · p. 3-4 · 1 975 mots

France Allemagne Paix et armements

La mobilisation de solidarité internationale a fait reculer les autorités françaises tion internationaliste des jeunes partis bué aux dernières victoires. Soucieux de

'EST une procédure exceptionnelle qu'a utilisé le gouvernement français, à la mi-octobre, lorsqu'il a fait poursuivre devant le tribunal militaire de Landau, en République fédérale allemande (RFA) trois jeunes soldats proches de la

Ligue communiste révolutionnaire (LCR), pour « incitation de militaires à commettre des actes contraires à la discipline et au devoir » et pour « violation de consignes ».

Les Tribunaux permanents des forces armées (TPFA), qui avaient une longue tradition de répression au nom du miliont été dissous le 21 juillet 1982 par un vote de l'Assemblée nationale élue en juin 1981. Exception notable cependant, le gouvernement arguait alors de la situation particulière des troupes françaises stationnées en RFA pour maintenir, sous le prétexte fallacieux d'accords internationaux,

Jean-Louis MICHEL

L'accusation qui entraîna la mise au secret, puis l'incarcération de ces trois jeunes soldats à la forteresse militaire de

Landau, repose sur deux infractions au très réactionnaire Règlement de discipline générale des armées (RDGA). Il leur est avant tout reproché d'avoir signé, avec quelques 150 de leurs camarades des garnisons françaises d'Allemagne, un texte en faveur du retrait des troupes étrangères des deux Allemagnes. En outre, fut retenue contre eux leur participation aux luttes collectives des soldats (formation de comités dans les unités, édition de bulletin), un fait pourtant courant dans les unités françaises depuis une dizaine d'an-

Arrêtés le 10 octobre pour les deux premiers soldats, trois jours après pour le troisième, interrogés illégalement par les inspecteurs de la Protection et de la sécurité de la défense (PSD, héritiers de la sinistre sécurité militaire), et enfin déférés devant le TMA de Landau, ils auront passé respectivement six et huit semaines en prison. C'est en effet le 24 novembre qu'Olivier Lecour-Grandmaison et Laurent Fritz étaient mis en liberté provisoire, tandis qu'Etienne Patoor devait attendre le 9 décembre pour bénéficier de la même mesure. Ces premières victoires contre la répression militariste n'ont été obtenues qu'au prix d'une intense activité de solidarité, tant en France que dans plusieurs autres pays européens.

UNE CAMPAGNE DE SOLIDARITÉ

EXEMPLAIRE

Dès que furent connues les arrestations, la LCR et le Gruppe Internationale Marxisten (GIM), sections française et allemande de la IVe Internationale, prirent l'initiative d'organiser la solidarité.

Ce faisant, elles renouaient, cinquante ans plus tard, avec l'expérience de collabora-

Libération des trois soldats

emprisonnés à Landau

tollé (1). soldats

Pour de la paix

c/o Angela Klein Mainzer Landstr. N.147, 6000 Frankfurt 1 communistes français et allemand pendant l'occupation de la Ruhr par les troupes de l'impérialisme français, en

Cette action commune des révolutionnaires, de part et d'autre du Rhin, a grandement contribué au succès de cette campagne de défense des victimes du militarisme. En effet, il ne suffit pas qu'une revendication, qu'une exigence de masse - dans ce cas précis parmi les troupes d'occupation - soit juste pour qu'elle suscite spontanément un large soutien dans la population civile. Sans le travail d'information et de mobilisation entrepris sur place par nos camarades allemands, la campagne démocratique n'aurait sans doute pas eu l'impact qui a permis d'obtenir une libération rapide des trois de Landau. Mis à part l'Allemagne, les initiatives prises dans plusieurs pays, en particulier au Danemark, ont largement contri-

FRANCE une juridiction d'exception, le tribunal militaire de Landau.

Seule nouveauté par rapport aux anciens tribunaux militaires, des juges civils siégeraient désormais à Landau, à des fins de respectabilité évidente, mais les droits de la défense n'étaient toujours pas garantis devant ce tribunal militaire « new look ».

Peu de monde, surtout dans les rangs de la majorité gouvernementale, imaginait alors que cet arsenal répressif serait utilisé si rapidement, seulement quinze mois plus tard, contre des appelés, pour délit d'opinion. C'est la première raison pour laquelle l'inculpation d'Olivier Lecour-Grandmaison, Laurent

Fritz et Etienne Patoor devant le Tribunal militaire des armées en Allemagne (TMA) de Landau provoqua d'emblée un beau

Ils demandent le retrait des troupes étrangères des deux parties de l'Allemagne:

Ils sont emprisonnés à Landau !

LIBERTE !

Collectif de solidarité: c/o Millaud 50 bd Jean Jaurès 92110 Clichy La Garenne

Soutien financier à l'ordre de François Castaing son image de marque internationale, le gouvernement français a dû tenir compte de cette solidarité exprimée à l'étranger auprès de ses ambassadeurs.

En France même, l'activité de solidarité, initiée à la faveur d'un appel de 150 personnalités, a très vite connu un développement de masse dans les entreprises.

40 000 signatures recueillies en 40 jours, cela représente un rythme moyen de

1 000 signatures par jour. Les travailleurs des PTT (Postes, téléphones et télécommunications) notamment, qui avaient mené une longue lutte peu de temps auparavant, ont, parmi d'autres, répondu massivement à cet appel. Bien souvent, les militants du Parti socialiste, comme

1. Cf.

159 du

24 octobre 1983, et numéro 160 du 7 novembre

1983.

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ceux du Parti communiste, se sont associés, à la base, au mouvement de protestation. De nombreuses prises de position syndicales ont été adressées au ministre de la Justice, Robert Badinter, et au ministre des Armées, Charles Hernu, l'un et l'autre membres du Parti socialiste. Bien que par certains aspects moins spectaculaire que des campagnes précédentes, la mobilisation en solidarité avec les trois de Landau engendra un profond mouvement de protestation parmi les travailleurs, qui se fit très contraignant pour les partis de la majorité gouvernementale.

On retrouve là une constante de ce qui fait l'efficacité des campagnes démocratiques, surtout lorsque les réformistes sont aux affaires : il ne suffit pas d'accumuler les prises de position trop souvent formelles de personnalités démocratiques, il faut aussi construire un rapport de forces solidement enraciné à la base. Mais pour qu'il en soit ainsi, encore faut-il que les revendications avancées, au-delà de l'indignation légitime suscitée par la répression, rencontrent un assentiment de

TROUPES ETRANGERES Cette exigence centrale contenue dans la pétition signée par les trois de Landau, et désormais par plusieurs centaines de soldats français des garnisons d'Allemagne, correspond à une aspiration dans la population allemande, en particulier dans la jeunesse.

La présence des troupes des puissances impérialistes française, britannique et américaine en Allemagne fédérale d'une part, la présence des troupes soviétiques en Allemagne orientale d'autre part, témoignent en effet, trente-huit ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, du sort réservé au prolétariat allemand par les accords concluant la guerre au profit de l'impérialisme et du stalinisme.

gigantesques mobilisations de masse contre le déploiement des nouveaux missiles de l'OTAN en Allemagne fédérale trouvent directement confrontées à cette présence des armées étrangères. Ainsi, lorsque les manifestants pacifistes se mobilisent autour des bases où seront déployés les missiles de croisière et les fusées Pershing, ils se trouvent en face de soldats étrangers. Les soldats français, et sans aucun doute ceux des autres forces d'occupation, vivent, quant à eux, dans la situation d'inconfort moral et matériel propre aux exilés. Les états-majors, français et américain notamment, cherchent à les dresser contre le mouvement de masse antiguerre, n'hésitant pas à les armer, à leur distribuer des munitions, comme cela s'est passé au mois d'octobre dernier dans de nombreuses garnisons, pour faire face « aux attaques terroristes des pacifistes » ... Dans ces conditions, l'exigence d'un départ des troupes étrangères combine tout à la fois une aspiration immédiate parmi les soldats et une revendication de haut niveau portée par des secteurs de plus en plus nombreux du mouvement antiguerre.

Confronté au déploiement effectif des nouveaux missiles de l'OTAN, le mouvement antiguerre a tout intérêt à s'adresser aux soldats étrangers pour les convaincre que le mouvement de masse n'est pas dirigé contre eux, comme s'efforcent de le leur faire croire les officiers réactionnaires, mais qu'au contraire il défend aussi leurs intérêts en luttant contre la militarisation qui les déporte loin de chez eux et les destine à devenir de la chair à neutrons dans les plans de guerre impéria-

Ce qui vaut pour les troupes étrangères en Allemagne vaut aussi pour les troupes nationales, et cela d'un bout à l'autre de l'Europe capitaliste. Aux Pays-Bas, par exemple, le refus de quelques soldats, au printemps 1982, de garder les sites « nucléaires » ou « nucléarisables » a rencontré un écho considérable, non seulement parce que la répression s'est heurtée à une très large riposte, mais aussi parce qu'il a permis au mouvement de masse d'intégrer dans sa stratégie d'opposition un appel aux soldats hollandais les exhortant à se solidariser avec les travailleurs et la jeunesse en lutte contre l'implantation des missiles de croisière US Résultat pratique de cette initiative, le 29 novembre dernier, une centaine de soldats en uniforme ouvrait la gigantesque manifestation d'un demi-million de Hollandais

De la même manière, la lutte des femmes de Greenham Common, en Grande-Bretagne, n'a pas manqué d'avoir un écho parmi les soldats des garnisons britanniques, qui sont pourtant des professionnels. L'initiative des soldats français en Allemagne s'inscrit dans ce cadre. L'affaire de Landau atteste que les gouvernements impérialistes perçoivent le danger que représenterait pour eux un engagement croissant des soldats aux côtés du mouvement antiguerre. La participation - à des degrés et avec des objectifs, il est vrai, très divers - de soldats hollandais, allemands, grecs et français aux dernières grandes mobilisations de l'automne en porte témoignage: Le mouvement antiguerre, les jeunes travailleurs sous l'uniforme, et la classe ouvrière ont, en revanche, tout à y gagner.

La campagne de solidarité avec les trois soldats de Landau et, au-delà, avec l'ensemble des soldats et garnisons étrangères stationnés dans ce pays qui veulent rentrer chez eux, est désormais

INTERCONTINENTAL PRESS

POLOGNE

SOPRATE LETAT DE GUERRE

CONTRE LE CARDAROC MOUVEMENT DES CuRS porteuse de trois enjeux principaux.

Le premier tient à la suite qui sera réservée aux poursuites judiciaires engagées par le tribunal militaire. Obtenir l'abandon des poursuites, ce serait contraindre le gouvernement français à reconnaître que les faits qui ont motivé l'inculpation de ces trois soldats (signature de pétitions, participation à un comité de soldats) ne constituent en aucune manière un délit. Il faut imposer, à cette occasion, l'exercice effectif des libertés démocratiques d'information, d'expression et d'organisation dans les bases militaires et les casernes, et créer de la sorte un précé-

Le second enjeu concerne l'existence même du TMA de Landau comme juridiction d'exception. L'inculpation de nos trois camarades, leur détention arbitraire durant près de deux mois montrent à quel point le maintien de ce tribunal constitue un danger permanent pour les libertés. Il s'agit done d'exiger sa dissolution définitive.

Le troisième enjeu tient enfin à la position, exprimée par les soldats eux-mêmes, dans la pétition. Revendiquer le départ des troupes étrangères des deux Allemagnes, à l'heure où les négociations sur la réduction mutuelle des arsenaux conventionnels (2) sont suspendues après plus de dix ans de palabres, c'est opter pour un objectif de lutte centrale pour le mouvement antiguerre en Europe. Celuici, en soutenant les soldats, ne s'y est pas trompé. Refuser la présence des troupes étrangères dans les deux Allemagnes, c'est tout à la fois refuser le déploiement des nouveaux missiles nucléaires et la menace permanente pour les libertés que reprétroupes d'occupation, à l'Ouest comme à l'Est.

Ce sera l'immense mérite de l'action courageuse des trois soldats de Landau et de leurs camarades d'avoir posé publiquement ces problèmes, aujourd'hui parmi les plus décisifs de la lutte pour la paix et les libertés, contre le militarisme.

Jean-Louis MICHEL 21 décembre 1983. 2. Négociations MBFR (Mutual and Balanced Force Reduction, Réduction mutuelle et équilibrée des forces). Ces négociations, ouvertes depuis 1973 et réunissant des dizaines d'Etats, à l'exception notable de la France, avaient entre autres objectifs affichés, la réduction des troupes stationnées en Europe centrale en général, et en Allemagne en particulier.

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