Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRENADE

Témoignage de Don Rojas sur la crise du New Jewel Movement

· Inprecor n° 165, 23 janvier 1984 · p. 5-10 · 6 997 mots

Amérique centrale France

L bien-être social, réa cation et la libération) encore en vie parmi ceux qui étaient 'UN des seuls dirigeants du New Jewel Movement (NJM, Mouvement pour le proches du Premier ministre Maurice Bishop assassiné par des éléments de l'armée, le 19 novembre 1983, est Don Rojas. Il fut l'éditeur du principal journal de l'ile, le Free West Indian, et secrétaire du Premier ministre. Ayant lui-même échappé à la mort le 19 novembre, il a ensuite été arrêté avec sa famille, puis déporté à la Barbade par les forces d'occupation impérialistes américaines. Don Rojas s'est ensuite rendu au Canada où il réside actuellement. C'est lors d'un meeting dans une université de

Montréal, le ler décembre dernier, qu'il a pu présenter publiquement son analyse des événements qui ont directement précédé l'invasion de l'île par les troupes américaines.

Et c'est à l'issue de cet entretien qu'Intercontinental Press, revue socialiste révolutionnaire, revue bimensuelle publiée à New York, a obtenu l'interview de Don Rojas. Celleci constitue un des tout premiers témoignages de membres du NJM sur la situation qui prévalait dans ce parti aux mois de septembre et octobre derniers. C'est à ce titre tion globale du gouvernement et la demande de suppression de ces mesures (3).

Cette lutte ne doit pas être menée seulement par les masses plébéiennes en révolte quotidienne contre la misère, car elle rejoint celle du syndicat pour le maintien du pouvoir d'achat, le refus de toute forme d'austérité et de tout pacte social que la bourgeoisie veut arracher à la direction de l'UGTT.

Ces explosions populaires contre la hausse des prix sont le prolongement, sur un autre terrain, des luttes de 1983 des travailleurs, souvent victorieuses d'ailleurs, pour le renouvellement des conventions collectives.

L'alliance nécessaire entre les militants syndicaux, qui représentent une force importante, et les couches paupérisées des villes et de la campagne, permettra seule d'ouvrir la voie à un renversement du régime de Bourguiba au pouvoir depuis l'indépendance de la Tunisie.

Enfin, le mouvement ouvrier international doit exprimer sa solidarité. Syndicats et partis doivent se situer sans conditions aux côtés des revendications des masses tunisiennes.

En France en particulier, la réaction des partis et syndicats du mouvement ouvrier a été lamentable. Le gouvernement de François Mitterrand, quant à lui, a envoyé un message de sympathie à Habib Bourguiba et a interdit toute manifestation de solidarité avec les masses populaires tunisiennes, ce que même Giscard d'Estaing n'avait pas osé faire précédemment, en janvier 1978 et au moment des émeutes de Gafsa, en 1980. Le Parti socialiste (PS) voit d'un mauvais œil la déstabilisation des régimes qui sont des piliers de sa politique néocoloniale et s'est donc abstenu de tout commentaire. Le Parti communiste (PCF), pris entre le soutien au parti frère en Tunisie et le réalisme gouvernemental, ne s'est joint à aucune initiative.

La Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section française de la IVe Internationale, aura donc été la seule organisation en France présente dans les manifestations aux côtés des centaines de Tunisiens, pour réclamer :

-la suppression définitive des mesures économiques du gouvernement Bourguiba-Mzali,

- le soutien aux luttes pour le maintien du pouvoir d'achat et contre l'austérité,

- la libération immédiate de tous les prisonniers encore détenus,

- l'instauration sans conditions des libertés démocratiques, et pour dénoncer les plans dictés par le FMI et l'impérialisme.

René MASSIGNON, 12 janvier 1984. 3. La seule organisation ayant réagi publiquement dans ce sens a été le Rassemblement de la gauche socialiste (RGS), regroupement de différentes forces de gauche et d'extrême gauche, qui se bat actuellement pour sa légalisation.

Les racines de la crise du New Jewel Movement que nous en publions de très larges extraits ci-dessous.

« INTERCONTINENTAL PRESS » :

-Il n'y a pas longtemps, vous avez déclaré dans une interview que les événements ayant conduit au renversement du Gouvernement révolutionnaire populaire (GRP) de Grenade relevaient d'une erreur de jugement fondamentale et d'une d'ambition

Pourriez-vous revenir sur l'évolution politique qui a abouti aux événements du 19 octobre 1983?

DON ROJAS : — Je pense qu'il faut remonter jusqu'en juillet 1982 pour trouver les racines de la crise qui a submergé le parti et la révolution. C'est à cette époque que Bernard Coard a démissionné du bureau politique du comité central du

New Jewel Movement. Cependant, tout en renonçant à ses responsabilités au sein du parti, il a conservé ses fonctions de ministre des Finances et de vice-Premier ministre. Selon ses dires, il a démissionné parce qu'il n'était pas satisfait du style de travail et des priorités que lui fixait le comité central. C'est la seule raison qu'il ait

Don Rojas lors d'un meeting à Grenade. (DR)

TCNL

GRENADE donnée. Le comité central lui a alors demandé de s'expliquer de façon plus précise et plus concrète sur sa démission, ce qu'il a refusé de faire.

C'est cela qui a amené certains membres du comité central à penser, à ce moment-là, qu'il était inadmissible que Bernard Coard refuse avec arrogance de s'expliquer sur sa démission. adopté une position plus souple sur la manière d'aborder son refus d'expliquer sa position au comité central. On peut même dire qu'ils ont adopté une position sentimentale. Quelle ironie donc, quand on pense que ce sont les mêmes personnes qui ont accusé de sentimentalisme ceux qui, parmi la population, soutenaient Maurice Bishop. Certains ont même été plus loin : ils ont également qualifié de sentimentale la réponse du del Castro à l'arrestation et à l'assassinat de Maurice Bishop (1).

Un certain nombre de ceux qui ont adopté cette position vis-à-vis de la démission de Coard provenaient de l'Organisation pour la libération et l'éducation révolutionnaires (Organization of Revolutionary Education and Liberation, OREL). Dans un sens, ils avaient été formés par Coard et le percevaient comme une sorte de mentor. L'OREL se présentait comme une organisation marxiste révolutionnaire, mais je ne crois pas que ses membres se caractérisaient comme tels. Lorsque le NJM s'est formé, en 1973, l'OREL a fusionné avec le MAP (2)

1. Don Rojas utilise systématiquement les prénoms des dirigeants du New Jewel Movement. Pour une meilleure compréhension des événements pour un public francophone, nous avons systématiquement remplacé les prénoms par les noms des personnes citées dans toute l'interview.

2. Le Movement for Assemblies of the People (MAP) et le Joint Endeavour for Welfare, Education and Liberation (Jewel), deux organisations qui se sont formées en 1972 à Grenade et qui ont participé à la conférence de fondation du NJM, en 1973.

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et le Jewel, et est devenue partie intégrante du NJM. Cependant, ils ont toujours maintenu une sorte de clique au sein du NJM, dans les années 1970 mais aussi après la révolution de 1979.

Entre octobre 1982 et septembre 1983, Coard en a profité pour consolider son influence et son autorité au sein du parti et pour promouvoir au sein du comité central et à des postes clés des gens issus de l'OREL. Trois d'entre eux ont été bureau politique. Aujourd'hui seulement, que Coard a joué habilement au cours de cette période, utilisant son prestige et son influence pour développer et rassembler des forces autour de lui. Il s'agissait d'une politique systématique de sa part. Ainsi, lorsqu'il s'est décidé à prétendre officiellement à la direction du parti, il avait déjà constitué une base d'influence solide au sein du comité central et parmi les militants de base du parti.

Bien qu'il faille remonter jusqu'en juillet 1982 pour retrouver les racines du problème, c'est en fait la proposition émanant de partisans de l'OREL d'établir une co-direction du NJM entre Coard et Bishop, qui a joué le rôle de catalyseur pour faire éclater la crise. Cette proposition avait été présentée au cours d'une session extraordinaire du comité central, à la mi-septembre 1983. Avant la session, absolument personne n'avait indiqué cette proposition serait à l'ordre du jour. Les militants de base n'en savaient rien, et Bishop lui-même également. Pas la moindre allusion n'était venue indiquer que cette proposition serait présentée. Rétrospectivement, on s'aperçoit que cela faisait partie du « plan de bataille » élaboré par Coard et ses partisans. Lorsque Liam James a présenté la résolution, la surprise a été complète. La résolution appelait au retour de Coard au comité central et au bureau politique et à la formation d'une co-direction dont il serait membre. Une fois la proposition présentée, les partisans de Coard ont déclaré à la session du 16 septembre que la « crise » traversée par la révolution était soi-disant due essentiellement à une faiblesse de Bishop à diriger le comité central. Le ministre des Affaires étrangères, Unison Whiteman, et le ministre de l'Agriculture, George Louison, ont alors soutenu qu'une direction collective impliquait la responsabilité collective et donc que cette responsabilité ne pouvait être imputée au seul Bishop ou à tout autre camarade, mais partagée par tous. De façon correcte, ils ont également fait remarquer, avec Maurice Bishop, qu'une analyse des problèmes concernant la révolution, le parti et le pays en général, se devait de prendre en compte les conditions matérielles objectives et la nature des relations entre le parti et les masses. Le lien existant entre ces problèmes matériels et une direction faible, la planification de l'économie, les bas niveaux de productivité et les insuffisances dans le secteur d'Etat, les difficultés concernant la planification financière, etc. - toutes choses dont Coard était directement responsable - a été soigneusement passé sous silence.

Bernard Coard. (DR)

Plus tard, lorsque Bishop fut placé en surveillée, moins de quatre semaines après la session de septembre me », « one-manism » et « culte de sa propre personne » sont les accusations portées contre lui. Elles étaient donc en contradiction totale avec les précédentes accusations d'hésitation, d'indécision, de faiblesse de direction, montrant ainsi qu'il ne pouvait s'agir là que d'opportunisme.

La proposition de co-direction, telle qu'elle fut présentée au comité central, n'aurait jamais pu fonctionner. Maurice Bishop le percevait très clairement. La position qu'il a exprimée au comité central et au parti était qu'il n'avait absolument rien contre le principe même de la proposition, et que, s'il s'agissait d'une décision majoritaire du parti, il resterait fidèle au principe du centralisme démocratique et se soumettrait au résultat du vote sur cette question. Mais il désirait une discussion plus approfondie sur l'application concrète de cette proposition de co-direction, ne comprenant pas très bien, à l'instar de nombreux membres du parti, comment celle-ci allait fonctionner. Il n'y avait eu aucun précédent de ce genre dans notre parti à Grenade, de même qu'à notre connaissance dans aucun des partis de gauche avec lesquels nous entretenons des relations. Et, sans s'en cacher, il sentait que cette proposition, telle qu'elle avait été l'aurait privé de toute influence dans les organes dirigeants du parti. A mon sens, si la proposition avait été mise en œuvre comme elle fut originellement présentée, cela aurait conduit non pas à un partage égal du pouvoir entre eux deux, mais à faire de Coard le leader de facto du parti.

Les partisans de Coard ont fait alors proposition, selon laquelle Bishop resterait Premier ministre et Coard deviendrait le leader du parti. Cependant, dans le contexte qui est le nôtre, où le parti est l'instrument qui guide la politique de l'Etat, la force qui donne la voie à suivre pour la révolution, cette proposition revenait à transférer le pouvoir réel de Bishop à Coard. La fonction de Premier ministre aurait été symbolique et cérémonielle, du type de celle que Paul Scoon, le gouverneur general, assumait jusqu'à ce que les Américains n'en fassent un dictateur au petit pied.

La direction conjointe aurait également été impossible à mettre en œuvre parce que le peuple grenadien ne l'aurait pas acceptée, du fait du manque de popularité de Coard parmi les masses. Pour une part, l'image que les ouvriers et les paysans avaient de Coard était fausse, mais pour une part aussi elle était juste. Cependant, ce facteur négatif était une réalité à prendre en compte. Cette image ne pouvait être transformée rapidement et facilement. Elle était celle d'un homme brillant, impitoyable, et il n'était pas perçu comme le type de dirigeant politique qui avait lutté pour les masses et s'était sacrifié pour elles à l'instar de Bishop, de Whiteman et des autres. En 1973 par exemple, Bishop et les autres avaient été passés à tabac par le gang des Mangoustes d'Eric Gairy et avaient failli en mourir. Au cours des années 1970, le harcèlement et la violence étaient constamment employés contre eux. Coard, qui enseignait hors de Grenade à l'université des Antilles, n'avait donc pas été soumis à tout cela et n'avait pas été victime des exactions de Gairy au même titre que les autres (3).

Les partisans de Coard ont ajouté que cette proposition de co-direction serait considérée comme relevant strictement du domaine interne au parti et qu'il ne serait pas nécessaire d'en faire état publiquement. A mon sens, il était inconcevable qu'une question aussi fondamentale que celle de la direction du NJM ait pu rester du domaine interne. Il s'agissait d'une supercherie naïve. En aucun cas la population ne l'aurait acceptée.

Fin septembre, après la session du comité central, Maurice Bishop, George Louison, Unison Whiteman et d'autres camarades, sont partis en délégation officielle en Hongrie et en Tchécoslovaquie. Jusqu'à ce qu'il revienne de ce voyage, je ne pense pas que Bishop percevait l'étendue du complot tramé par des gens aussi proches de lui. Quand nous sommes revenus, il est apparu clairement que la situation s'était considérablement détériorée, peut-être même au point que Maurice Bishop ne puisse plus la contrôler. En l'absence de Bishop, Coard avait rempli les fonctions de Premier ministre. Il dirigeait l'Etat, le pays, le parti. Contrairement à la tradition, quand Maurice Bishop est revenu à Grenade, les membres du comité central n'étaient pas à l'aéroport pour l'accueillir, mis à part Selwyn

3. Parmi les exactions des hommes de mains (gang des Mangoustes) du dictateur Eric Gairy, renversé en mars 1979, il y eut l'assassinat du père de Maurice Bishop, Rupert Bishop, en 1974, et le « dimanche sanglant » du 18 novembre 1983, au cours duquel six dirigeants ont été presque battus à mort.

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Strachan, le ministre de la Mobilisation

Nous étions arrivés un samedi. Tout le dimanche et le lundi, aucun de ces camarades n'est venu s'entretenir avec Maurice Bishop. Bernard Coard, en tant que Premier ministre par intérim, se devait de lui faire un rapport sur ce qui était survenu au cours de son absence, de même que Liam James, chef de la sécurité. Mais aucun d'entre eux n'est venu faire le point

- Que pensez-vous des analyses selon lesquelles derrière les dissensions au sein du comité central se cachaient de profonds différends idéologiques Bernard Coard et Maurice Bishop ?

- Je vais tenter d'éclaircir ce qui tourne autour de la question des différends idéologiques entre Coard et Bishop, entre ceux qui étaient partisans ou loyaux à Coard, et ceux qui étaient partisans ou loyaux à Bishop.

Il y a eu tant d'interprétations crapuleuses, tant d'interprétations simplistes - essentiellement dans la presse bourgeoic'en est consternant. Finalement, il n'est pas étonnant qu'ils « modéré » et Coard comme un marxiste dur, prosoviétique, etc. Il s'agissait clairement de tenter d'utiliser le renversement de la révolution à Grenade et la mort de Maurice Bishop pour ternir l'image du socialisme et des mouvements révolutionnaires à travers le monde. Ce sont les mêmes éléments qui, quelques mois auparavant, présentaient Maurice Bishop comme un dangereux marxiste, un chef totalitaire, un dictateur. Quelle hypocrisie!

A mon avis, il n'y avait aucun différend idéologique fondamental entre Bernard Coard et Maurice Bishop. Il n'y avait pas de différend fondamental sur les principes idéologiques et sur les objectifs ultimes du processus révolutionnaire, à savoir la création d'un Etat socialiste à Grenade. Il y avait probablement des nuances ou des différends mineurs sur des questions d'approche, de méthodologie, de tactique et, peut-être, sur le style de direction. Mais, je le répète, sur les questions fondamentales, il n'y en avait aucun. Je pense que les contradictions qui existaient au sein du parti à cette époque étaient secondaires et auraient pu être réglées pacifiquement. Mais, dans la confusion qui s'est installée, elles ont été mises en avant de telle façon que la contradiction essentielle, entre la révolution et l'impérialisme, a été oubliée. Et, de ce fait précisément, le danger que constituait pour la révolution elle-même l'approche de Coard et de ses partisans, a échappé, a été ignoré ou mal compris. Je ne sais pas quel esc le terme qui convient le mieux.

Coard et ses partisans affirmaient réorientation plus léniniste du parti. Mais il n'y a eu aucune tentative pour parvenir à un consensus sur ce que cela signifiait exactement. Que signifiait concrètement donner un fondement plus léniniste au parti ? Maurice Bishop et le reste des camarades n'auraient eu aucune difficulté à accepter ce concept si cela signifiait davantage de discipline et d'organisation dans le travail et les normes de la vie du parti, dans l'élaboration, cans l'application des principes fondamentaux sur lesquels le parti avait été construit, dans la compréhension du centralisme démocratique, dans l'adhésion au principe de la critique et de l'auto-critique. S'il s'était agi de cela, alors je ne pense pas qu'il y aurait eu de résistance, et en tout cas pas de la part des militants de base. Mais je pense que Lénine était une couverture visant à masquer ce qui était en réalité une volonté de pouvoir.

Coard et ses partisans ont également déclaré qu'ils n'étaient pas satisfaits du rythme qui présidait à l'évolution du processus révolutionnaire. Là encore, c'est une question dont on peut débattre. Je ne pense pas qu'ils avaient une approche diascientifique déterminants d'un processus révolutionnaire. Celui-ci n'est pas seulement déterminé par le facteur subjectif. Il est déterminé par un équilibre entre le facteur objectif et le facteur subjectif, par cette dynamique qui joue sur le temps. A mon sens, le rythme avait été adopté était correct. Il y avait de nombreux considérants que devait prendre en compte une analyse sérieuse et approfondie de l'étape présente révolution, du rythme auquel elle évoluait, etc.

Nous devions aborder la question dans le contexte d'une approche graduelle vers la construction du socialisme, particulièrement dans un pays comme le nôtre, avec l'héritage qu'avaient laissé le colonialisme, le néocolonialisme et le « gairysme ». Nous devions prendre en compte le entourés de forces hostiles, en considération la situation géopolitique d'une région que l'impérialisme US considère comme son arrière-cour. Je crois que la révolution en était encore au stade démocratique, anti-impérialiste et était en train d'avancer vers un stade de développement d'orientation socialiste. Avec le parti contrôlant le pouvoir d'Etat dans l'intérêt des travailleurs, le processus de transformation des rapports capitalistes de production et de propriété en rapports socialistes avait commencé. Ce processus devait être de longue durée, tout comme la lutte contre l'impérialisme lui-même, tout comme la lutte pour la libération nationale, tout comme la lutte anti-Gairy.

Et la lutte pour la construction du socialisme à Grenade devait être aussi de longue durée. Elle devait prendre en considération des facteurs tels que la corrélation et l'équilibre des forces dans la région, mais aussi dans le reste du monde. La révolution grenadienne ne pouvait se développer comme si elle était isolée de Ratissage après l'intervention US à Grenade. (DR) ce qui se passait autour d'elle et à travers

Cependant, d'une certaine manière, l'idée que ce processus n'avait pas un rythme assez rapide était l'objet d'un débat idéologique au sein du parti et avait opéré une sorte de clivage. Certains pensaient qu'il fallait lui donner un rythme plus rapide, d'autres plaidaient pour une approche plus rationnelle et scientifique, moins idéaliste de la question. Quelle ironie de penser que jusqu'à l'année dernière, Coard lui-même avait l'habitude de prononcer des mises en garde contre le danger ultra-gauchiste. Nous disions souvent dans le parti que l'ultra-gauchisme était le bras droit de l'impérialisme, et nous faisions remarquer, à juste titre, qu'il servait davantage à élever la conscience de classe de la bourgeoisie que celle de la classe ouvrière.

A mon avis, l'ultra-gauchisme aboutit aussi, dans la marche de la lutte des clasà un transfert de l'initiative, de la classe ouvrière aux forces de la réaction. Cela leur donne la possibilité d'être plus ouvertement agressives et place la classe ouvrière sur la défensive. En 1980 par exemple, Bernard Coard a justement accusé d'ultra-gauchisme le petit groupe organisé autour des frères Budlhall (4).

4. Au cours de la campagne contre les gros planteurs de marijuana, en avril 1980, des groupes liés aux planteurs ont essayé de susciter une opposition au gouvernement. Certains d'entre eux, dont un dirigé par Kenny Budlhall et son frère, se sont donnés une couverture de gauche, essayant de miner le régime en l'accusant de ne pas promouvoir assez vite des réformes sociales, d'être corrompu, etc.

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Les Budlhall sont maintenant devenus des anticommunistes acharnés. Ils parcourent désormais les rues de Grenade pour étaler leur propagande de pacotille, anticommuniste et antiprogressiste. Bernard Coard se faisait aussi l'avocat de la nécessité, à ce stade précis du processus révolutionnaire, de former des alliances tactiques entre la classe ouvrière et certains éléments patriotes de la petite bourgeoisie rurale et urbaine, cela parce que le caractère de classe fondamental de notre société est petit-bourgeois. La composition de classe du parti lui-même était essentiellement petite-bourgeoise, des petits bourgeois radicaux qui, en évoluant, avaient abandonné les intérêts de leur classe pour ceux du prolétariat. C'est Coard lui-même qui, d'ordinaire, défendait la nécessité de construire ces alliances tactiques et, au cours de cette période, elle était devenue une des cinq priorités de la ligne du parti.

Puis, quelques mois plus tard, Maurice Bishop était accusé d'être petit-bourgeois, Unison Whiteman d'être social-démocrate et de représenter l'aile droite au sein du parti. Pour la première fois, et à notre grande surprise, nous entendions parler d'une aile droite au sein du parti. Toutes ces accusations, totalement nuées de fondement, n'étaient qu'une façon pratique, opportuniste et machiavélique d'atteindre le but que s'était fixé Coard : devenir le chef du parti. Ils ont également accusé Bishop, et à nouveau sans qu'aucune preuve n'en soit donnée, d'« individualisme » et de « culte de sa propre personne ». C'est sans doute là la plus faible des accusations. Tous ceux qui connaissaient Maurice Bishop savaient qu'il était peut-être le plus modeste, le moins arrogant de tous les dirigeants du parti. C'était aussi le plus accomodant et probablement le partisan le plus convaincu du principe de direction collective. A d'innombrables occasions, lorsqu'on lui présentait des propositions, il répondait qu'avant de prendre une décision, il devait consulter le bureau politique ou le comité central. Il lui arrivait aussi de répondre : « Pourquoi ne pas soumettre cette idée plutôt à Bernard ou aux autres camarades », Unison, Strachan ou d'autres? Cette accusation-là était donc parfaitement grotesque. Elle n'avait aucun poids et les membres du parti ne pouvaient pas y croire. Et que dire de l'accusation selon laquelle il avait adopté des attitudes de dictateur ...

- Ces accusations portées contre Maurice Bishop ont-elles été présentées au parti au cours de cette période ?

- Le 13 octobre, c'est-à-dire le lendemain de la mise en résidence surveillée de Maurice Bishop, une assemblée de tout le parti a été convoquée, probablement pour en discuter. Nous pensions tous que l'objet de cette assemblée était de voter sur la question et de parvenir ainsi établir une sorte de consensus au sein du parti et de trouver une ligne susceptible d'expliquer aux masses la raison pour laquelle Maurice Bishop était en résidence surveillée.

L'assemblée a duré très longtemps, près de six heures, mais elle ne s'est conclue sur aucun vote concernant ces propositions. Et celles-ci n'ont pas seulement concerné la question d'une direction conjointe, mais aussi l'exclusion de Maurice Bishop du parti lui-même et sa traduction devant une cour martiale. Des accusations très graves ont été portées contre lui sans qu'aucune preuve ne soit avancée au cours de l'assemblée. Le parti fut aussi informé que Bishop avait été placé en résidence surveillée parce qu'il avait autorisé la propagation d'une rumeur selon laquelle Bernard Coard voulait l'assassiner. Ainsi, à leurs dires, il était en état d'arrestation, non pas parce qu'il avait violé un des principes du centralisme démocratique en refusant soi-disant de se soumettre à une décision majoritaire du comité central, mais parce qu'il avait répandu cette rumeur ... Maurice Bishop est intervenu pendant plus de quarante minutes pour se défendre. Il acceptait les critiques, comme il l'avait déjà fait en d'autres occasions, sur des points concernant certaines faiblesses au sein du parti et le processus révoutionnaire. Je n'ai jamais entendu aucun autre dirigeant — et certainement pas Bernard Coard - procéder à une auto-critique devant la moindre assemblée du parti. Là, il s'agissait d'une as semblée du parti tout entier. Maurice Bishop y déclara : « Je rassemblerai toute l'honnêteté dont je suis capable pour re jeter la responsabilité d'avoir propagé cette rumeur, comme vous le prétendez. » Puis il ajouta : « Si j'avais réellement voulu jeter le trouble et la dissension au sein du parti, j'aurais pu trouver des moyens plus habiles que de propager une rumeur aussi grossière. » Mais on ne procéda à aucun vote et aucune orientation ne fut donnée sur la ligne à adopter en ces circonstances. Nous avons alors posé la question : « Même si nous acceptions ces accusations comme étant fondées, et tout porte à croire le contraire, quelle devrait être l'orientation unifiée nous aurons demain à défendre pour expliquer aux masses grenadiennes que leur dirigeant se trouve en résidence surveillée ? »

Le lendemain, lorsque les membres du parti se sont trouvés face aux masses — il n'y avait eu aucune annonce officielle faisant état de la mise en résidence surveillée de Bishop —, il leur a été extrêmement difficile de leur expliquer la situation. La confusion générale, la consternation et la colère furent la réaction spontanée des masses. Le vendredi matin, des centaines de personnes se sont réunies autour du bâtiment du Free West Indian (principal journal de l'ile, Ndlr.). Une forte agitation dominait et il s'avéra très difficile de les convaincre que Bishop avait violé une décision du comité central, etc. La réponse des masses était la suivanc'est de la foutaise. Vous a fait tout ce que vous dîtes, alors il faut lui laisser la possibilité de venir nous parler. On veut le voir et l'entendre. Nous, on le connaît depuis un bout de temps. Il a lutté avec nous. Il nous défendait. En 1973, il a failli y rester, quand le gang des

Mangoustes de Gairy l'a passé à tabac. Et Bernard Coard, où était-il quand cela s'est passé ? Et quand le père de Maurice a été abattu en 1974? Si Maurice a vraiment fait quelque chose, les masses se chargeront du problème. »

C'est Selwyn Strachan qui est descendu pour essayer de leur parler, et il a commis l'énorme erreur - ce n'était pas la première qu'il faisait, comme en témoigne son passé — d'annoncer que c'était désormais Bernard Coard qui était Premier ministre du pays. Les gens l'ont purement et simplement chassé de la ville. La colère était terrible. Le jour même, Strachan s'est rendu à l'aéroport international pour essayer de parler aux travailleurs. Ceux-ci lui ont répondu : « Nous n'acceptons pas ce que tu dis. Nous voulons voir et entendre Bishop en personne, et inutile de revenir sans lui. » Et il a obtenu une réponse identique de la part des travailleurs de l'usine d'électricité.

- Pensez-vous qu'il y d'éviter le dénouement final auquel les événements que vous décrivez ont abouti ?

- Les événements survenus avant, pendant et après la mise en résidence surveillée de Maurice Bishop ont été une manifestation folle de gauchisme. J'entends par là que ces camarades avaient perdu toute notion du lien entre ce qu'ils faisaient, ce qu'ils disaient, et la réalité objective. Bernard Coard aurait pu prévenir cette avalanche s'il avait agi en marxiste responsable et mûr. Il aurait pu avertir que ce qui arrivait menaçait la survie même du processus révolutionnaire.

Je pense que les choses se sont détériorées très rapidement au cours de ces deux semaines. Le parti a quasiment per du tout soutien parmi les masses. Et la désillusion est également venue frapper de nombreux militants de base, que la démagogie de Coard avait réduits au silence. L'évolution dans ce domaine a été vérita-

Il s'agissait d'une situation folle. Lorsque Louison et Whiteman ont tenté de négocier avec Coard et Strachan pour trouver une solution pacifique à cette impasse, Coard a été jusqu'à déclarer à Louison qu'ils étaient prêts à faire perdre cinq ans au processus révolutionnaire, parce qu'ils étaient convaincus que perdre cinq ans aujourd'hui conduirait en définitive à en gagner dix par la suite. Je ne peux pas comprendre ce genre de logique, mais telle était leur ligne. Louison a dit alors à Coard : « Les gens vont continuer à manifester leur désapprobation. Qu'est-ce que vous allez faire ? Qu'allez vous répondre ? » Et il a obtenu la réponse suivante : « Ils peuvent organiser des mar ches, manifester, nous ne les en empêcherons pas. Mais ils se fatigueront un jour ou l'autre. Gairy les a laissés agir de la sorpresque quotidiennement pendant deux mois, en 1973 et 1974. La même chose est arrivée à Trinidad en 1970. Les masses se fatigueront et la vie reprendra son cours normal. Et nous poursuivrons le processus révolutionnaire sur une orientation plus marxiste et plus léniniste. » La

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situation s'était détériorée au point d'en arriver à ce type de démence.

Ecoutez, sans les masses il ne peut y avoir aucune révolution. Si vous n'avez pas des secteurs du parti et des forces armées de votre côté, si les travailleurs ne sont pas avec vous, comment concevoir de continuer à construire la révolution ? Cela défie toute logique. Cela défie l'histoire et les idées du marxisme-léninisme. Dans une certaine mesure, la crise aurait pu être évitée si Coard et ses partisans avaient fait preuve de sagesse et de bon sens. Coard avait beaucoup d'influence et d'autorité au sein du NJM. Intellectuellement, il était très capable, très brillant, c'était un excellent organisateur, bref un homme qui avait de nombreuses qualités. Mais il était mu par une profonde ambitin personnelle et par la quête du pouvoir.

Maurice Bishop n'aurait jamais fait le type d'erreurs commises par Coard en ce qui concerne les relations avec les masses. Rétrospectivement, il faut vraiment se poser des questions sérieuses quant à sa formation idéologique. S'il avait été ce marxiste-léniniste conséquent qu'il était supposé être, alors je pense qu'il n'aurait pas fait l'erreur fondamentale de se méprendre sur l'état d'esprit et la réponse des masses grenadiennes et d'adopter une attitude de mépris à leur égard.

Malheureusement, Coard et ses partisans ont laissé leur égo et leur propre ambition prendre le dessus sur une analyse rationnelle de la question. Coard en particulier a permis qu'une vague d'ultragauchisme fou submerge le parti devienne incontrôlée. Celle-ci s'est développée au point que, objectivement parlant tout au moins, cela donne à l'impérialisme une excuse présentable pour intervenir et écraser la révolution grenadienne. A juste titre, Fidel Castro avait mis en garde Coard, Strachan, le général Hudson Austin et d'autres, contre cette éventualité, dans sa déclaration condamnant les assassinats, le lendemain même.

A mon sens, le massacre survenu à Fort Rupert et le couvre-feu draconien qui a été mis en place par la suite n'étaient pas des actes relevant de la lutte des classes, pouvant être justifiés par des principes ou sur la base d'une nécessité historique. Tout comme l'invasion elle-même, il y a eu des crimes commis contre le peuple et la révolution grenadiens. Mais seul le peuple grenadien, et non pas les forces d'occupation ou leurs marionnettes, a le droit de dispenser une justice révolutionnaire envers les auteurs de ces crimes monstrueux.

- Vous avez dit, tout à l'heure, que le processus révolutionnaire se développait, selon vous, à un rythme correct. Pensez-vous que cela était vrai également en ce qui concerne le développement des organisations de masse, des conseils de district, etc. ?

- En tant que dirigeant du parti, Maurice Bishop lui-même était très ferme sur la question de la création de structures dans le parti, dans les organisations de masse et dans les conseils de district et de zone, structures qui pouvaient permettre aux ouvriers et aux paysans, aux femmes, d'exprimer leurs opinions, mais également que (5).

Le système des conseils, en dépit de problèmes et de difficultés, fonctionnait plutôt bien, et ceci jusqu'à l'invasion. On en était, bien sûr, au stade expérimental. L'hôpital bombardé par les avions US à Grenade : 50 morts. (DR) Il n'y avait jamais eu de précédent dans toute l'histoire de Grenade et de la Caraï-

C'était un système étroitement contrôlé et qui pouvait être modifié suivant la manière dont il se développait. C'était certainement le grand espoir de Maurice Bishop que ce système de conseils au niveau local, au niveau du village et du district, soit institutionnalisé en tant qu'ordu pouvoir populaire. Nous espérions tous le voir devenir partie intégrante du cadre de travail légal définitif de la révolution, inscrit dans la nouvelle constitution populaire que nous étions en train

D'un point de vue organisationnel, il y avait encore des faiblesses dans les organes de démocratie populaire tels que les conseils de zone et de district. Ces faiblesses ne se posaient pas tant en terme de volonté des masses à y participer qu'en termes de fonctionnement et d'organisation internes. Dans certains cas par exemple, il y avait des assemblées sans ordre du jour ou sans président de séance. Les gens réagissaient alors ainsi : « Pourquoi deurions-nous venir à cette assemblée pour discutailler des heures sans parvenir à rien ? Les problèmes on peut tout autant en parler entre nous. Il faudrait avoir un cadre structuré pour trouver la solution. » Ainsi, les pressions venaient de la base elle-même, ce qui était une manifestation de bonne santé très positive.

Après coup, on s'aperçoit que le processus de décentralisation du pouvoir se développait plus rapidement au sein de la communauté qu'au sein du parti lui-même. (...)

- Comment se fait-il que la fraction de Coard ait pu tout simplement envisager de se maintenir au pouvoir après l'arrestation et l'assassinat de Bishop ?

— Je pense que même si l'invasion n'avait pas eu lieu, Bernard Coard, le général Austin, Strachan, Ewart Layne, James, et tous ceux qui composaient cette fraction, auraient été incapables de poursuivre le développement du processus révolutionnaire tel que nous le connaissions.

A lui seul, le parti, qui est numériquement faible, n'aurait pas pu mener à bien la révolution, même avec le soutien des militaires. Mais on peut même s'interroger sur l'éventualité de ce soutien : après les événements du 19 octobre, il y avait une telle démoralisation au sein des forces armées qu'une mutinerie aurait certainement éclaté quelques jours plus tard. Ils auraient été incapables de diriger le pays, parce que cela aurait été un pays sans peuple et sans révolution. La situation qui se serait développée à Grenade aurait vu les travailleurs abandonner tout l'enthousiasme, l'énergie, l'effort et le travail volontaire dont ils avaient fait preuve pendant quatre ans et demi pour construire la révolution.

militaire révolutionnaire n'aurait pas pu rassembler autour de lui plus de 2% de la population après les événements du 19 octobre et l'instauration du couvre-feu. L'économie aurait immanquablement connu une halte. Grenade aurait été totalement isolée dans la région. Les sanctions annoncées par la Communauté de la Caraibe (Caricom) et l'Organisation des Etats de la Caraibe orientale, qui entourent notre ile, auraient eu très rapidement un effet désastreux sur un pays aussi petit que Grenade. Tout le trafic aérien et naval avait été supprimé. Grenade aurait été totalement isolée du reste

Je pense qu'en dépit des menaces, il y aurait eu des manifestations de résistance. Les travailleurs se seraient sans doute rendus sur leurs lieux de travail, mais je doute fort qu'ils y auraient produit quelque chose. La résistance passive se serait projets de nouvelle constitution, Inprecor numéro 160 du 7 novembre 1983, et à Epices, organe du comité de solidarité avec le

Pierre-Brossolette, 92 240 Malakoff, France).

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exprimée par toutes sortes de moyens. Les écoles n'auraient pas fonctionné. Peut-être les lyéens y seraient-ils allés à la pointe du fusil, mais ils n'auraient rien fait.

Ainsi, d'un point de vue économique, social, politique et diplomatique, le régime ne pouvait pas espérer survivre. Ils n'auraient certainement pas pu se tourner vers Cuba pour demander de l'aide, parce que le Parti communiste cubain et Fidel Castro avaient fait comprendre, dans les termes les plus clairs et les plus durs possible, qu'ils condamnaient les événements survenus le 12 et le 19 octobre, c'est-à-dire la mise en résidence surveillée et l'assassinat de Maurice Bishop. Ainsi, le pays serait resté sans amis, sans voisins, mais surtout sans peuple pour le soutenir.

Cela vaut la peine de faire remarquer que les quinze membres du conseil militaire révolutionnaire, Coard, Strachan, de même qu'Austin, soit se sont rendus aux envahisseurs yankees, soit ont été capturés sans résistance. Et ce sont les mêmes qui, dans une vaine et ultime tentative de rassembler les masses pour résister à l'invasion, le 25 octobre au matin, ont appelé le peuple grenadien à combattre jusqu'à ce qu'il ne reste plus « un seul homme, une seule femme, un seul enfant ».

- Quelles sont les leçons les plus importantes que vous tireriez du renversement du gouvernement des ouvriers et des paysans à Grenade ?

- A mon sens, la fraction dirigée par Bernard Coard a commis une série d'erreurs fondamentales. La plus importante est qu'ils n'ont pas su apprécier l'état d'esprit et la conscience du peuple de Grenade à cet instant précis. Ils ont été victimes de leur subjectivisme dans leur peuple. La première leçon à tirer est que la lutte des classes ne peut être menée par un parti ou une armée qui, de leur propre fait, se sont coupés des masses.

Leur ultra-gauchisme infantile, non scientifique et sans bornes, a également ouvert la porte à la contre-révolution, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.

de droite ont commencé à manifester une certaine vitalité avant même que Maurice Bishop ne soit assassiné. Par exemple, la manifestation des lycéens qui sont allés, le 18 octobre, sur le terrain de l'aéroport international afin de le fermer pour un certain temps, l'a montré clairement. Sur les affiches, il y avait des slogans tels que «"C" comme Coard, comme communisme, comme corruption ». C'était une indication dangereuse que la droite avait commencé à bouger et à saisir l'opportunité de la mise en résidence surveillée de Maurice Bishop pour exciter et susciter des sentiments anticubains, antisocialutionnaires dans certains secteurs de la

Au cours de la manifestation spontanée du vendredi matin, lorsque les masses se sont rendues au domicile de Maurice

Travailleurs cubains emprisonnés sur l'aéroport de Point Salines. (DR) Bishop et l'ont libéré, certains de ces provocateurs de droite se montraient très actifs dans la foule, tentant de stimuler des sentiments anticubains et anticommunistes. Le dirigeant syndicaliste Vincent moi-même, camarades, avons saisi cela très rapidement et en avons fait part à Bishop, alors que nous descendions la rue Lucas vers le fort. Il s'est montré très préoccupé à ce sujet. C'était moins de deux heures avant qu'il ne soit assassiné. Maurice Bishop m'a demandé d'essayer de téléphoner pour atteindre le monde extérieur. Il voulait qu'il soit dit clairement que le président Fidel Castro et le Parti communiste cubain n'étaient absolument pas impliqués dans cette crise et que le peuple grenadien pouvait résoudre seul ses problèmes, sans interférence ou intervention extérieures. Il est donc clair que les éléments de droite ont vraiment commencé à se mobiliser activement à Grenade à partir du moment où Bishop s'est trouvé en résidence surveillée. Si j'insiste sur ce point, c'est pour montrer, d'un point de vue théorique, que l'orientation de Coard a fourni objectivement les conditions aux opportunistes de droite pour fourvoyer et tromper le peuple de Grenade. (...)

Pour finir, j'aimerais vous faire part de quelques idées personnelles sur les priorités, les tâches et les défis auxquels sont désormais confrontés les révolutionnaires et les progressistes de la Caraibe.

tout, il est indispensable de s'engager sur la voie d'une analyse politique sérieuse, qui ne soit pas passionnelle : il faut identifier et expliquer les erreurs commises par le NJM, en faisant la part des facteurs subjectifs et des facteurs objectifs qui y ont conduit, il faut en saisir et en tirer les leçons pour permettre d'affiner et d'enrichir la théorie révolutionnaire et son application créative dans la pratique révolutionnaire. Les conquêtes, les symboles positifs et l'exemple de la révolution grenadienne doivent continuer à nous guider et à nous inspirer, et nous devons activer la lutte contre l'impérialisme et tout ce qui le sert : le racisme, le colonialisme et le fascisme.

Nous ne devons pas être démoralisés par le recul tragique qu'ont signifié le 19 et le 25 octobre (assassinat de Bishop et invasion US, Ndlr.) Nous devons au contraire faire preuve de toujours plus de ré. solution, d'optimisme, de confiance, en continuant à exiger le retrait immédiat de toutes les troupes étrangères à Grenade et la fin de la colonisation US de notre pays. Nous devons exiger que prenne fin la campagne de harcèlement, d'intimidation et de violence contre le NJM et contre les partisans et les sympathisants de la révolution. Il faut aussi condamner la campagne réactionnaire qui, sévissant à travers toute la Caraibe, exploite les événements survenus à Grenade pour attaquer toutes les forces progressistes des mouvements ouvrier et anti-impérialiste.

Aujourd'hui, nous devrions consacrer toute notre énergie au travail de solidarité avec nos camarades au Nicaragua, qui attendent une invasion imminente soutenue par les Etats-Unis, dans laquelle seront peut-être même engagées directement les troupes US. L'heure est à l'unité de toutes les forces révolutionnaires et progressistes à travers le monde. Il est temps de dépasser tout fractionnalisme et sectarisme, et de se rassembler dans un large front anti-impérialiste pour la paix, la justice et le progrès social.

Propos recueillis par Steve WATTENMAKER, Intercontinental Press, New York, 26 décembre 1983.

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