Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MAROC

Émeutes populaires contre les diktats du FMI

· Inprecor n° 166, 6 février 1984 · p. 3 · 1 132 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Maghreb Économie mondiale

L'union sacrée autour d'Hassan II mise à mal par les émeutes populaires

UELQUES jours seulement après les émeutes du pain en Tunisie (1), des révoltes populaires ont secoué pendant plusieurs semaines une série de villes du Maroc. Ce sont des manifestations lycéennes à Marrakech, rapidement suivies par des mobilisations dans les quartiers populaires de cette ville qui, dès les premiers jours de janvier, ont initié ce processus. Celui-ci s'est ensuite étendu aux villes de Nador et El-Hoceima, sur la côte méditerranéenne, au Nord-Est du pays, puis à Tétouan et dans les principales villes marocaines, les 19 et 20 janvier.

Comme en 1958 dans le Rif, en 1965 et en 1981 à Casablanca, la répression royale s'est abattue férocement : plusieurs dizaines, voire centaines, de tués, des centaines de blessés et des centaines d'arrestations, qui ne se sont pas limitées aux seuls manifestants, mais ont également touché des militants syndicaux et politiques. L'Union socialiste des forces populaires (USFP), organisation populiste petite-bourgeoise, qui croyait que le strapontin ministériel accordé à son chef — le premier secrétaire de l'USFP est en effet ministre d'Etat sans portefeuille dans le gouvernement actuel - l'immuniserait contre la répression, n'a pas été épargnée.

Ainsi, une nouvelle fois, I'« union sacrée » autour de la personne du monarque de droit divin Hassan II dans la guerre de rapine et d'annexion qu'il mène contre la population de l'ex-Sahara espagnol — « union sacrée » dans laquelle ont trempé non seulement le parti bourgeois de l'Istiklal et l'USFP, mais aussi le parti stalinien local (le Parti du progrès et du socialisme) et le groupe petit-bourgeois radicalisé du « 23 mars » -, s'avère bien fragile. Dans un pays où 45 % de la population vit, selon la Banque mondiale, au-dessous du seuil de pauvreté absolue, le gouvernement consacre 40 % du budget de l'Etat aux importations militaires destinées à alimenter la sale guerre qu'il mène au Sahara occidental. Et, pour contourner la grave crise qui frappe le pays, le même gouvernement ne trouve rien de mieux que d'appliquer les recettes du Fonds monétaire international (FMI) en diminuant les dépenses budgétai-

Le scénario est désormais classique. Après l'Egypte, la Tunisie et d'autres pays dominés, un gouvernement local tente de faire payer les frais de la crise économique à la population laborieuse, par une réduction importante de son revenu réel, déjà bien maigre. Par décret, le prix de certaines denrées de base et autres produits de première nécessité font un bond en avant considérable, passant du jour au lendemain du prix local, maintenu à un bas niveau par la subvention de l'Etat, au prix « vrai », déterminé par les mécanismes du marché mondial, subvention étatique en moins. Le gouvernement cherche ainsi à diminuer son déficit budgétaire, à juguler l'hémorragie inflationniste qui l'accable, en un mot, à « assainir » ses finances, étant bien entendu que la santé de celles-ci est toujours réalisée aux dépens de celle de la population !

Au Maroc, c'est le 27 décembre dernier que le roi Hassan II avait annoncé de telles décisions, et notamment la suppression des caisses de compensation qui subventionnent les produits de première nécessité. Dès janvier, il y eut une hausse sur l'essence, puis une augmentation importante du prix des bouteilles de butane utilisées par les familles populaires. Ajoutées à des hausses diverses (savon, bougies, etc.), à une augmentation du prix de la viande et au blocage des salaires depuis deux ans, ces décisions ont mis le feu aux poudres

Ce n'est pas là pourtant un phénomène strictement réser vé aux pays dépendants, mais bien une pratique commune à

MAROC tous les gouvernements bourgeois, aux yeux desquels la population est une abstraction comptable avant d'être une masse d'êtres humains.Ces gouvernements, dont les « technocrates » de service ne sauraient envisager de réduire les privilèges des nantis qu'ils représentent, s'en prennent toujours aux plus démunis. Mais nulle part, cette politique n'atteint les dimensions dramatiques qu'elle acquiert dans les pays dominés, pour la simple raison que dans les pays capitalistes dépendants, le revenu réel d'une fraction considérable de la population gravite autour du minimum vital, stricto sensu, et qu'en-dessous de ce minimum vital, c'est la famine et la mort ! C'est pourquoi la simple augmentation du prix du pain, par exemple, suffit à déclencher des émeutes sanglantes dans ces pays, comme en Tunisie récemment, ou en Egypte sept ans plus tôt. De cette situation concrète, ne veulent tenir compte ni les dirigeants des pays impérialistes ni les gouvernements bourgeoix locaux, qui s'évertuent à rechercher « la main de l'étranger » derrière les émeutes populaires. Ainsi, le roi Hassan II a dénoncé pêle-mêle les « marxistes léninistes », les « khomeinistes » et les « services secrets sionistes » comme responsables de ces soulèvements populaires.

De telles émeutes, le plus souvent spontanées, exprimant l'exaspération des masses populaires, peuvent certes amener des reculs partiels des gouvernements bourgeois. C'est ce qui s'est passé en Tunisie, lorsque Bourguiba a différé la hausse du prix du pain, et même au Maroc, lorsque Hassan Il est revenu. le 22 janvier, sur les décisions qu'il avait annoncées auparavant Ces émeutes peuvent aussi mettre à mal les politiques d'« ouverture démocratique » ou d'« union nationale » menées par ces gouvernements en direction de leur opposition petite-bourgeoise et réformiste. Mais le caractère inorganisé de ces mobilisations en fixe aussi les limites.

Plus que jamais, dans ces temps de crise économique et de famine à l'échelle mondiale, la révolution prolétarienne apparaît à l'ordre du jour dans les pays arriérés. Quelle autre voie, sinon, pour se dégager d'un marché mondial impérialiste qui impose son diktat ? Comment répondre autrement à l'aggravation d'une « dette », qui s'accroît encore chaque jour un peu plus, au rythme du renchérissement du dollar, monnaie dans laquelle ces dettes sont généralement libellées, et en vertu de laquelle ces pays endettés doivent, en valeur réelle, plusieurs fois les sommes empruntées (2).

C'est la rupture avec un tel système qui justifie la perspec tive de la révolution socialiste. Aucune « caricature de révolution », comme celles que proposent les courants islamistes, qui tentent de profiter de ces mobilisations contre la faim et la misère, ne sauraient prétendre s'y substituer. Car les orientations défendues par ces courants ne peuvent résoudre un problème intrinsèquement lié à la logique même du fonctionnement capitaliste. L'exemple de l'évolution présente de la situation iranienne en est une bonne illustration.

Salah JABER 27 janvier 1984. 1. Cf. Inprecor numéro 165 du 23 janvier 1984, ainsi que la rubrique « Nouvelles du mouvement ouvrier » dans le présent numéro.

2. Ainsi, le montant de la dette extérieure du Maroc, qui a atteint 11 milliards de dollars en 1983 (88 milliards de francs) représente, pour la même année, 90 % du produit intérieur brut (PIB) du pays. contre 17 % dix années auparavant.

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