_ que de louri Andropov, qui succéda à Leonid Breine en L existe un hiatus entre ce qu'a été réellement la politioctobre 1982 à la tête de l'Union soviétique et du PCUS, et la popularité qu'il avait apparemment acquise auprès de couches assez larges de la population, c'est-à-dire y compris auprès de personnes auparavant très critiques envers la politique de la bureaucratie, avant de décéder à son tour au début du mois de février 1984. La différence entre la façon dont les Soviétiques parlaient de Brejnev et celle dont ils parlaient d'Andropov était frappante. Cet hiver, on disait à Moscou avoir deux craintes essentielles : celle de la guerre et celle qu'Andropov ne meure et ne soit remplacé par Constantin Tchernenko ... A cet égard, il convient peut-être de rappeler qu'Andropov fut chargé pendant de longues années, au sein de la centrale de contre-espionnage, le KGB, du département de « désinformation ». Il n'empêche cependant qu'il fut assez largement respecté durant les quinze mois de son régne.
Certaines des mesures que fit adopter Andropov peuvent tout bonnement être considérées comme des tentatives de gestion économique bureaucratique apparemment « raisonnables ». N'est-il pas, en effet, préférable que les ouvriers ne soient pas saoûls sur leur lieu de travail, que l'absentéisme disparaisse, que la discipline au travail soit renforcée ... Il n'y a bien évidemment dans ces décisions aucun contenu « socialiste », même si leur effet, au cas où elles seraient appliquées, pourrait néanmoins être bienfaisant pour l'économie en général et accroître ainsi le niveau de vie des populations. C'est cela que les médias soviétiques ont tout particulièrement souligné, voulant les faire apparaître sous un jour socialement positif. Toutefois, les brigades de travailleurs de choc, par exemple, mises en place dans de nombreuses expériences agricoles et aussi industrielles, fonctionnent selon un modèle aux antipodes d'une société socialiste, et accroissent les inégalités de salaire et les inégalités sociales.
La coïncidence entre ces mesures et une conjoncture économique plus favorable que précédemment a conduit l'économie soviétique sur la voie d'un léger renouveau : la croissance nulle, ou même négative dans certains secteurs, est devenue légérement positive. C'est cette situation, dont les conséquences sociales positives ne sont évidemment pas perceptibles, qui a assuré à Andropov sa popularité. La purge qu'il a opérée dans l'appareil d'Etat ressemble bien entendu aux purges effectuées dans le passé dans des circonstances analogues. Mais contrairement à la période brejnévienne, la presse d'URSS a expliqué de manière détaillée les tenants et les aboutissants de certaines de ces exclusions ... Il n'y avait là rien de nouveau par rapport à l'ère de Nikita Khrouchtchev, il s'agissait même d'un coup de balai plus timide, mais il ne reste déjà souvent plus que des réminiscences de cette période de l'histoire de l'URSS. Le ton employé par les journaux sonnait juste aux oreilles d'une grande partie de la population, lorsque ceux-ci décrivaient les malversations d'un Elisséev, directeur du Gastronom No 1, et de son épouse, directrice du Goum (grand magasin de Moscou). Et d'autant plus juste encore, quand ils annonçaient les sanctions prises à leur égard, ainsi que l'exécution dudit Elisséev. Cette purge a été ressentie comme plus « vraie » que d'habitude, plus efficace, et elle a par conséquent contribué à renforcer Timage de marque positive de Iouri Andropov, secrétaire sion publique des problèmes de l'éconoA y regarder de plus près cependant, changement important par rapport au le décalage entre le discours et la prati- mutisme précédent, mais aucune des meque de Iouri Andropov saute immédiate- sure prises par le défunt secrétaire général ment aux yeux. Certes, la simple discus- du PCUS ne représente un début de solu-
URSS général du PCUS. Que cette purge ait été organisée pour permettre à Andropov d'inverser en sa faveur le rapport des forces au sein même du comité central du PCUS n'était un secret pour personne, mais l'idée était répandue que s'il avait choisi ce mode spectaculaire, c'était bien la preuve de son honnêteté.
A la fin du « règne » de Brejnev, la corruption et la décadence submergeaient la totalité des organes centraux du pouvoir, à l'exception bien entendu du KGB (cf. le dossier sur l'URSS publié dans Inprecor numéro 139 du 20 décembre 1982). L'arrivée d'Andropov au pouvoir, à la fin de 1982, dans un contexte de guerre froide avec les Etats-Unis savamment entretenu encore une fois par les médias officiels d'URSS, a sans doute contribué au changement d'attitude des masses vis-à-vis du représentant du pouvoir central. L'échec soviétique dans les négociations sur le désarmement a été transformé en argument clé dans la propagande intérieure. « Oui, le danger de guerre mondiale existe, et l'ennemi principal, c'est les Américains. Regardez Grenade, regardez l'Amérique centrale », tel fut le langage officiel tenu à la population. L'axiome suivant lequel le « danger américain » d'aujourd'hui est égal au « danger allemand » d'hier est systématiquement utilisé afin de pousser la population à serrer les coudes autour du parti et de son chef, et à accepter une stagnation, voire une régression de la consommation. Seules de larges couches de la jeunesse n'ayant pas vécu la dernière guerre restent imperméables à cet argument et considèrent par contre le mode de vie américain comme un modèle.
On a souvent dit d'Andropov qu'il connaissait de nombreuses langues, que ses premiers articles économiques étaient des contributions de haut niveau, bref, qu'on avait affaire à un homme cultivé. Personne en URSS ne s'imaginait qu'il y aurait de profonds changements idéologiques, mais l'utilisation d'un nouveau style était ressenti positivement. Désormais, par exemple, l'idée était officiellement acquise que l'URSS n'était
BELE pas encore dans la phase du « socialisme développé », mais seu-
lement au commencement de la route qui y mène. Une telle modification, assez inhabituelle puisqu'elle soulignait plutôt une régression, traduisait à nouveau au niveau de beaucoup de personnes l'honnêteté du secrétaire général. Et ce nouveau réalisme officiel sapait en même temps les arguments des dissidents critiquant le socialisme réel, puisqu'on n'était qu'au début du chemin ...
Dans la population moscovite, il se racontait également qu'au moment de son entrée en fonction, Andropov avait convoqué tous les membres de sa famille pour leur expliquer, eu égard au poste qu'il occupait désormais, qu'il ne les recevrait jamais à propos d'une éventuelle requête personnelle qu'ils auraient à formuler. En fait, peu d'anecdotes circulaient sur le compte d'Andropov - le contraste avec Brejnev, notamment au cours des dernières années de sa vie, était saisissant sur ce point -, parce que, précisait-on, c'était un honnête homme. Voilà l'image que l'ancien chef du KGB a réussi à donner de lui-même aux Soviétiques. Elle a cependant du mal à supporter la comparaison avec la réalité de la politique de l'ex-secrétaire général du PCUS.
Natacha BRINK, 12 février 1984. tion de ces problèmes. soviétique est apparue comme un A la mort de Leonid Brejnev, en novembre 1982, une chose était son successeur: des modifications étaient nécessaires dans le fonctionnement du système, s'il voulait
essayer de sortir le pays d'une crise qui affectait désormais tous les terrains, nomique, politique, social. De cette constatation à la tentation de présenter Iouri Andropov comme un libéral, partisan de transformations profondes, il n'y avait là qu'un pas que beaucoup ont alors franchi. Pourtant, une autre chose était tout aussi certaine il y a quinze mois : la paralysie de la politique soviétique au cours des dernières années du règne de Leonid Brejnev n'était pas le produit de la paralysie mentale et physique de ce dernier, mais celui d'un appareil figé dans la défense de ses privilèges, s'y accrochant avec énergie, au risque d'étouffer le fonctionnement du régime qui les garantit.
Iouri Andropov, lui-même produit de cet appareil, n'était pas le conscient de cette réalité. La modération et les hésitations de sa politique apparaissent comme le reflet d'un équilibre précaire entre la nécessité d'initier les transformations indispensables et sa conscience des dangers qu'il y avait — pour l'appareil et le système dans son ensemble -à remettre en cause les positions acquises et les intérêts constitués. Quinze mois représentent une courte période pour juger une politique. C'est une période néanmoins suffisante pour apprécier dans quel sens allaient les mesures proposées, suffisante pour affirmer que Iouri Andropov n'avait rien d'un réformateur. On ne effet prétendre réformer profondeur - même dans une optique bureaucratique — le système économique de la société soviétique, sans s'attaquer frontalement à des secteurs entiers de l'appareil, sans faire émerger et s'appuyer sur des couches plus radicales de la société, sans modifier profondément le discours idéologique. Toutes choses que le successeur de Brejnev s'est bien gardé LA NÉCESSAIRE TRANSFORMATION
DU MÉCANISME ECONOMIQUE Andropov est arrivé au pouvoir actaillée sur mesure. C'est dans le domaine de l'économie que beaucoup s'attendaient à en voir rapidement les effets. La nécessité d'opérer une transformation du mécanisme de gestion économique, correspondant au passage d'une croissance extensive à une croissance intensive, est affirmée depuis longtemps par les dirigeants soviétiques. Elle a donné lieu à une nombreuse littérature et à de tout aussi nombreuses lois d'application. L'objectif affirmé était le passage à une utilisation rationnelle des ressources qui n'étaient plus inépuisables, la stimulation de l'initiative des entreprises pour accroître la rentabilité des investissements, l'intéressement des travailleurs à un meilleur fonctionnement du système.
Depuis le début des années 1960, chaque nouveau plan quinquennal a donné lieu à l'adoption d'une série de mesures plus ou moins étendues :
- 1965 : réforme Kossyguine-Libermann. C'était la première du genre, et sans doute la plus élaborée. Elle proposait que l'activité des entreprises soit désormais jugée sur la production réalisée (vendue) et que les fonds alloués pour les investissements ne soient plus gratuits mais taxés
- 1969 : les mesures adoptées prévoient la recentralisation de l'élaboration du plan et des prises de décision de production, ainsi qu'une modification du système d'allocation des primes.
- 1973 : formation des unions industrielles appelées à se substituer aux directions de branche, et formation des unions de production.
- 1979 : recentralisation entre les mains du Gosplan (direction du plan) et relance de l'organisation du travail en brid'Andropov, une année avant l'élaboration du nouveau plan quinquennal, s'inscrivent donc dans la continuité politique suivie jusqu'ici.
Aucune des mesures présentées ci-dessus n'a pourtant permis de surmonter la crise structurelle du mécanisme éconosoviétique, et les propositions d'Andropov ne s'y prêtaient pas non plus.
Les mesures de 1965, qui avaient soulevé tant d'espoirs chez les réformateurs, en URSS et dans les démocraties populaires, ont vite montré leurs limites. D'un côté, elles restaient enfermées dans le cadre du système de planification bureaucratique, qui multipliait les entraves l'autre, elles ne réussissaient pas à mobiliser les travailleurs, qui demeuraient exclus de tout droit de décision réel, à quelque niveau que ce soit. Un autre élément a contribué à leur échec : c'est à cette date que commençait le processus de consolidation du pouvoir absolu de Leonid Brejnev, dû en grande partie à sa capacité de garantir aux membres de l'appareil une sécurité fondée sur le clientélisme, en oppoaux critères de promotion impliqués par la réforme, fondés sur l'efficacité.
Les mesures économiques ultérieures portent toutes la marque de l'appareil et visent à réaffirmer la prédominance de la bureaucratie politique (1). Elles ont multiplié les instances intermédiaires pléthoriques, les contrôles tâtillons, les modifications permanentes des objectifs, comme le décrivait récemment un partisan des mesures d'Andropov : « En pratique, l'indépendance et la responsabilité des directeurs d'entreprises et de collectifs de travail a peut-être décliné au cours des dernières années. En voici une série d'exemples. A l'entreprise Suerdlou de Léningrad, 8 à 10 indices de réalisation du plan devaient être observés au cours de la seconde moitié des années 1960 ; aujourd'hui, leur nombre est passé à 20 ou plus. (...) Le système de distribution des primes au personnel est devenu beaucoup plus compliqué. Il est incompréhensible non seulement par les ouvriers, mais également par les directeurs. » (2) On en connaît les conséquences souvent décrites : dissimulation des capacités réelles de production, révision en baisse du plan, etc. « La prolifération des indices », conclut l'article cité ci-dessus, « gêne l'initiative des collectifs, limite l'utilisation des ressources et produit des contradictions qui empêchent le développement de l'efficacité de la production ».
Cette situation a créé une véritable crise du système de gestion bureaucratique - la « paralysie » dont ont parlé les experts à la mort de Brejnev - qui se répercute sur tous les plans. Les plus visibles d'abord : chute de la production industrielle, qui stagne autour d'un taux de croissance de 1,5 à 2% ces dernières an• nées ; crise agricole ; stagnation des revenus par habitant. Cette stagnation des taux de croissance réduit d'autant les marges de manœuvre de la bureaucratie. Certains choix, comme le maintien ou la hausse du budget militaire, se feront obligatoirement au détriment d'autres, par exemple des investissements pour moderniser l'appareil de production, de la disponibilité des biens de consommation sur le marché ... Ceci entraîne à son tour des répercussions sociales, en remettant en cause des avantages acquis (croissance régulière du niveau de vie, « droit à la paresse » ), qui jouent un rôle essentiel dans le mécanisme d'identification des travailleurs au système.
C'est face à une telle situation que s'est trouvé Andropov à la fin 1982. Proposer des modifications du système de gestion n'était vraiment pas alors un signe d'audace, mais une nécessité pour la survie même du système. Mais, dès son intronisation, Andropov soulignera le caractère limité, expérimental de son action dans ce domaine, indiquant d'emblée qu'il n'enpas bouleverser les positions acquises par la bureaucratie. Il ne parlera jamais lui-même de « réforme » et insistera à plusieurs reprises sur le fait que, dans le domaine de l'économie, « il est nécessaire d'agir avec circonspection, de faire si nécessaire des expériences, d'évaluer et de prendre en compte les expériences des pays frères » (3). Cette dernière référence fait penser à la Hongrie, bien sûr, mais elle n'est restée, jusqu'à la mort d'Andropov, qu'une référence verbale.
LE RAPPORT DE NOVOSIBIRSK ...
Dans un système où le contrôle de l'appareil du parti et de l'Etat est la clé du pouvoir, Andropov se devait de renforcer sa base en s'y créant une clientèle. La stabilité des cadres dirigeants sous Brejnev - dont l'image-symbole est la gérontocratie au pouvoir - a bloqué les possibilités d'ascension sociale pour un nombre important de cadres expérimentés qui, n'ayant pas de perspectives de promotion dans l'appareil bureaucratique central, s'identifient de plus en plus à des secteurs limités (régions, branches, entrepri-
1. La création des unions industrielles et des unions de production allait dans un sens opposé, mais elle a vite été remise en cause par les craintes des ministères de branche face au gigantisme des regroupements ainsi créés, qui portaient ombrage à leur pouvoir.
3. Pravda, 23 novembre 1983.
ses). Ces responsables, qui ont pu acquérir, contrairement à la génération en place au sommet, une formation et une spécialisation plus poussée, ont une conscience plus aiguë des problèmes de gestion économique, des blocages et des gaspillages existants. Qu'ils aient vu avec Andropov la possibilité à la fois de garantir leur propre ascension et de favoriser un fonctionnement plus efficace et rationnel du système ne fait guère de doute. Ce qui n'en fait pas pour autant des partisans de réformes radicales.
Pourtant, l'existence d'un tel courant réformateur parmi les chercheurs, les sociologues, les économistes soviétiques est attesté par les informations relatives à une réunion tenue à Moscou en avril 1983. Plus d'une centaine de sociologues, d'économistes, de philosophes, l'égide d'un Institut de Novosibirsk de l'Académie des sciences, ont entendu un rapport de la sociologue Tatiana Zaslavskaya (4). La nouveauté et l'importance de ce rapport ne résident pas seulement dans la critique sans concession de l'état présent de la gestion de l'économie, « qui a peu changé depuis cinquante ans », et où poussé comme des champignons au cours des dernières décennies. Leur personnel occupe de nombreuses niches très confortables, avec des responsabilités mal définies ... mais des salaires tout à fait agréables ». Elles ne résident pas non plus dans les réformes proposées, technocratiques, visant à réintroduire l'allocation des ressources par les mécanismes du marché. La nouveauté de ce rapport tient à la place prédominante qui y est faite à la dimension politique et sociale de la réforme indispensable de l'économie soviétique (5).
« On peut faire passer l'économie d'une phase extensive à une phase intensive de développement seulement si toutes les ressources sociales et tout le potentiel créatif des travailleurs peuvent être mobilisés », affirme Tatiana Zaslavskaya. Et elle ajoute : « Les problèmes de direction et d'organisation viennent au premier plan à cause de la taille et de la complexité du système économique. Ces problèmes ne peuvent être résolus par une ou plusieurs personnes qui détiennent les rênes et "savent tout". La solution de ces problèmes exige un large échange d'idées et d'informations. Tant que ces conditions (information complète, réflexion sans préjugés, liberté créatrice) ne sont pas remplies — pas seulement pour des individus mais pour les masses — toute discusl'orientation scientifique de la production restera lettre morte. »
On est loin des mesures de rafistolage technique et des décrets coercitifs d'Andropov. Le sort même fait à ce rapport illustre bien combien le secrétaire général défunt était étranger à toute velléité de réforme. Alors qu'en 1965 les propositions des professeurs Libermann et Trapeznikov avaient donné lieu à un vaste débat public, souvent très avancé, le rapport de Tatiana Zaslavskaya n'a pas même été diffusé parmi les spécialistes, et on a appris récemment que son auteur avait été mise quelque peu sur la touche.
... ET LES MESURES D'ANDROPOV
Le successeur de Brejnev a opté pour une toute autre voie, et le caractère de sa campagne contre la corruption et pour la discipline du travail ne suffit pas à lui conférer un caractère novateur. C'est volontairement que ces deux thèmes ont été associés dans la presse. Il s'agissait en fait de les identifier dans la tête de la population, à juste titre choquée par une corruption qui, sous Brejnev, avait pris un caractère endémique. Pour Andropov, la dénonciation de la corruption et la répression des personnalités les plus identifiées avec ces pratiques, avait un triple avantage. Elle devait permettre à la fois de réprimer effectivement les exemples les plus scandaleux qui représentaient à terme un risque social, d'éliminer certains gêneurs, et d'offrir des boucs émissaires aux travailleurs. Le nettoyage du ministère de l'Intérieur, du Commerce et de celui des Chemins de fer, a répondu à ces objectifs. L'amélioration certaine du fonctionnement de ces organismes après la purge a été portée au crédit de Iouri Andropov, qui n'a cependant rien fait pour extraire à la racine ce mal qui ronge le système bureaucratique.
La campagne sur la discipline du travail et les mesures prises pour renforcer celle-ci ont, par contre, une portée plus durable. Il faut rappeler qu'il s'agit-là, de longue date, d'un cheval de bataille des autorités soviétiques, qui voient dans le renforcement de la discipline un moyen essentiel de renforcer la productivité du travail. Selon les experts soviétiques, de 15 a 20% des pertes de la production sont le résultat de pertes dans l'utilisation du temps de travail (soit du fait de l'absenteisme et de l'ivresse des travailleurs, ou de la mauvaise organisation de la production). En outre, selon les critères soviétiques, deux millions de postes de travail n'ont pas trouvé de postulants l'an
Les contrôles spectaculaires organisés au cours du premier trimestre 1983 dans les magasins et divers établissements publics visaient à frapper l'opinion et à établir un parallèle avec la campagne en cours contre la corruption. Si ces contrôles ont vite été abandonnés, la campagne a permis l'adoption d'un décret qui se révèle un instrument législatif de contrôle et de répression des travailleurs, dont on n'a sûrement pas encore mesuré toute la portée. Ce décret (6) prévoit trois grandes
— la pénalisation économique pour les absences injustifiées ou les cas d'ivresse au travall amputation du salaire, re duction du congé annuel, transfert à un poste de travail moins bien rémunéré) ;
- l'ivresse au travail est désormais un motif de rupture du contrat de travail de la part de l'administration ;
— le troisième type de dispositions n'est pas directement lié aux manquements à la discipline. Le décret prévoit en effet que les travailleurs seront pénalisés économiquement en cas de malfaçons et que, dorénavant, ils devront donner un préavis de deux mois s'ils désirent changer d'entreprise, et ils ne conserveront tous leurs droits à la retraite que si le délai entre deux emplois n'excède pas trois semai-
Ainsi, sous couvert de lutte contre l'absentéisme et l'ivresse (7), ce décret a entraîné une modification du Code du travail soviétique, en limitant la liberté de mouvement des travailleurs. Signalons enfin que ces mesures frappent en premier lieu les femmes (contraintes à l'absentéisme pour faire la queue dans les magasins) et les jeunes (les plus susceptibles changer souvent d'emploi). Il s'agit aussi - est-ce un hasard ? - des deux catégories de travailleurs les plus enclines à la protestation (les femmes, précisément à cause des difficultés d'approvisionnement, et les jeunes, sur lesquels le discours idéologique des autorités n'a aucu-
La vaste campagne de presse menée à cette occasion - alliant les références à la situation de tension internationale, la dé nonciation assez radicale de la mauvaise organisation de la production, et la lutte contre la corruption -, de même que les tentatives de mobilisation sociale pour contrôler la discipline (utilisation des jeunesses du PCUS, les Komsomols, en Ukraine par exemple), ont pu masquer dans un premier temps le caractère essentiellement répressif de ce décret. Il a pourtant été confirmé, et amplifié même, par les autres mesures prises dans le do. maine de l'organisation du travail
Il s'agit en premier lieu de la nouvelle loi sur les collectifs de travail (8). Elle stipule que, sous la direction des organes locaux du PCUS, les collectifs de travail doivent appliquer les décisions du parti, exécuter les décisions gouvernementales, contribuer à l'augmentation de la productivité, à la réalisation du plan et au renforcement de la discipline du travail. Dans le domaine des « droits », les collectifs pourront proposer des mesures facilitant la réalisation des engagements et stimuler l'« émulation socialiste » entre les travail-
L'autre mesure concerne la relance de l'organisation du travail en brigades ré munérées selon la production effectivement réalisée (9). C'est la mesure la plus significative prise dans le domaine de l'agriculture où, à ce jour, plus de 60 %
4. Il s'agit de l'Institut d'économie et d'organisation de la production industrielle du département de Sibérie de l'Académie des sciences de Novosibirsk. Les citations sont tirées de la version parvenue à l'ouest et publiée par Archiv Samizdata, 28 août 1983.
5. Dans ce sens, ce rapport ressemble plus aux propositions des réformateurs tchèques du Printemps de Prague qu'à celle des dirigeants hongrois.
6. Pravda, 7 juillet 1983. 7. Il ne s'agit pas ici de minimiser la gravité de ce problème, mise en relief par les chiffres d'une récente enquête officielle, qui montre qu'une famille soviétique dépense en moyenne 10 % de ses revenus mensuels pour l'achat de vodka, et jusqu'à 30 % dans certaines zones rurales.
8. Pravda, 19 juin 1983. 9. Pravda, 4 décembre 1983.
de la main-d'œuvre est organisée dans ce type de brigades (10). Il s'agit d'un moyen efficace pour renforcer la discipline du travail et la concurrence entre ouvriers. Ainsi, la brigade est rémunérée selon la tâche effectuée, et, en son sein, le « brigadnik » — qui est le responsable du parti - distribue les primes en fonction de ce qu'il juge avoir été la contribution
Jusqu'ici, la résistance des travailleurs à ce type d'organisation a été assez forte, comme le note l'organe des syndicats, qui admet que nombreux sont ceux qui préfèrent changer d'usine plutôt que d'entrer dans une brigade (11). Mais cette possibilité devient de plus en plus limitée, du fait du décret sur la discipline d'une part, et de l'extension du travail en brigades de l'autre. On pourrait cependant assister à haitée de cette nouvelle forme d'organisation du travail. En effet, dans une situation où l'ensemble du processus de production reste soumis aux mêmes aléas (mauvaise planification, non livraison des matières premières ou des pièces), les travailleurs des brigades qui verraient leurs salaires réduits, car ils ne peuvent pas réaliser la production, pourraient avoir tendance à rechercher les responsables de cette situation et à exprimer collectivement leur mécontentement sur le lieu de travail. N'est-ce pas ce que craint ce responsable syndical qui écrit : « L'inaction forcée d'un ouvrier affecte négativement la production, diminue sa productivité et, en conséquence, ses gains. Mais toute une brigade immobilisée ou sous-utilisée ne représente pas seulement une perte économique, mais également un grand mal so-
A l'ensemble de ces mesures de contrôle dans le domaine de l'organisation du travail, il convient d'ajouter l'adoption de nouvelles lois répressives, en premier lieu la loi du ler octobre 1983, qui autorise les directeurs des camps de travail à prolonger sans jugement les peines des prisonniers placés dans ces institutions. Cette mesure ne concerne pas seulement les « dissidents » - ce qui suffirait à la dénoncer. Elle risque d'être utilisée contre des milliers de jeunes accusés de « hooliganisme » ou de « parasitisme », que l'on pourra ainsi garder à l'abri comme on le souhaite.
UNE « EXPÉRIMENTATION
ÉCONOMIQUE » Les mesures économiques tout au long de l'année 1983 sont entrées en vigueur le ler janvier 1984 (13). Elles visent, par une série de mécanismes, étendre le champ des prises de décision indépendantes des entreprises, afin de stimuler l'initiative des managers et d'accroître ainsi la production. Désormais, l'activité des entreprises sera jugée sur la base de la production vendue, de la qualité des produits et de l'introduction de nouvelles technologies. Les directeurs ne toucheront pas de primes si le plan n'est pas réalisé. En revanche, ils conserver une part plus importante du profit réalisé et utiliser plus librement le fonds salarial, en particulier la part des économies de main-d'œuvre réalisées par la rationalisation de la production. Il s'agit-là de mesures essentiellement techniques et partielles, qui ne modifient en rien le lourd mécanisme d'élaboration bureaucratique du plan et n'apportent aucune gad'amélioration de l'ensemble processus de production. Ce caractère partiel est souligné par le fait qu'il s'agit d'un « système expérimental », dont l'application est limitée à deux ministères de branches sur soixante pour l'ensemble de l'URSS, et à trois ministères de branches pour les petites Républiques. L'incidence de ces mesures sur l'ensemble de l'économie s'annonce d'ores et déjà assez res-
On a beaucoup parlé des modifications intervenues à des postes importants de l'appareil du parti et de l'Etat. 35 premiers secrétaires régionaux du parti sur 158 ont été remplacés, ainsi que 19 ministres sur 84. Comparé à l'immobilisme brejnévien, cela représente un mouvement significatif de cadres dirigeants. On ne saurait pourtant l'identifier à un nettoyage de l'appareil. Andropov a essentiellement profité d'échéances « naturelles » (conférences du parti et départs dus à l'âge) pour faire monter quelques « jeunes » et s'assurer du même coup leur
La réalité de la politique d'Andropov apparaît donc sensiblement différente de l'image qu'il a réussi à en donner. Bien loin d'apporter des réponses et des solutions aux problèmes de la société soviétique des années 1980, il a contribué à mettre plus en évidence encore le caractère structurel de la crise de la domination bureaucratique.
LES RECULS INTERNATIONAUX
Cette impression, qui ressort d'une étude de la politique intérieure d'Andropov, est confirmée par le bilan de la politique soviétique sur la scène internationale. L'image d'une Union soviétique à l'ofsur tous les fronts n'existe que dans les organes de presse occidentaux en mal de guerre froide. Bien au contraire, au cours des dix-huit mois passés, l'URSS a enregistré sur ce terrain des reculs significatifs, quand ce ne sont pas des échecs
On ne peut certes en attribuer la resà Andropov; il s'agit-là d'une tendance initiée sous le règne de son prédécesseur. Andropov n'a fait que confirmer l'incapacité des dirigeants soviétiques à réagir face à la noude l'impérialisme américain sous la direction de Ronald Reagan.
Un des objectifs de cette offensive est précisément de faire pression sur l'URSS, afin que son aide militaire et ses manœuvres diplomatiques ne favorisent pas les mouvements anti-impérialistes, en Amérique centrale et au Moyen-Orient en particulier. Sur ces deux terrains, Reagan semble pour l'instant gagnant. Et l'aide que l'URSS apporte aux combattants salvadoriens, aux Palestiniens et à l'Etat syrien correspond juste à ce qu'il faut envenimer ultérieurement ses rapports avec les Etats-Unis (14). Elle a assisté sans réagir, même diplomatiqueà l'invasion de Grenade et à la transformation de cette île en protectorat américain. Enfin, l'installation des Pershing Il et des missiles Cruise en Europe occidentale représente sans doute l'échec le plus grave de la diplomatie soviétique, qui avait longtemps tablé sur les dissensions entre Européens et Américains pour faire avancer sa politique.
Parallèlement, Andropov n'a pas réussi à sortir son pays du piège afghan, malgré toutes les rumeurs concernant son opposition à l'invasion soviétique de décembre 1979. Dans la situation de tension internationale actuelle, aucune solution politique qui satisfasse les Soviétiques ne semble en vue, et les USA n'ont bien entendu aucun intérêt à en favoriser une. L'insistance avec laquelle les médias soviétiques exaltent la tâche « internationaliste » des soldats de l'Armée rouge en Afghanistan, les efforts déployés pour former des élites locales - envoi sur place de techniciens, de médecins, d'enseignants, formation de cadres afghans dans les universités soviétiques - vont plutôt dans le sens d'une poursuite de l'occupa-
C'est à la lumière de ce bilan de la politique d'Andropov, au plan intérieur et au plan international, qu'il faut apprécier les problèmes de succession. nologues » subtils se sont déjà efforcés de voir dans la nomination de Constantin Tchernenko à la succession d'Andropov l'échec de ceux qui avaient favorisé la venue au pouvoir de ce dernier, il y a quinze mois. Paradoxalement, à vouloir concentrer tous les problèmes de la direction soviétique sur les affrontements de personnes - qui, certes, existent -, on risque de ne pas saisir la crise du système soviétique dans toute son ampleur, et l'incapacité de la bureaucratie, toutes « sensibilités » réunies, à y apporter une
La nomination du vieillard Tchernenko n'en est qu'un symbole supplémentaire. Et on peut, sans grand risque d'erreur affirmer qu'à sa mort prochaine, le bilan ne sera pas sensiblement différent de celui qu'on vient de dresser ici.
Marina BEK, 22 février 1984.
10. Pravda, 5 décembre 1983.
11. Sovetskue Profsoyuzy numéro 6, 1982.
12. Sotsialiski Troud numéro 2, 1983.
mesures ont été publiées dans la Pravda du 7 juillet 1983, et le décret d'applica-
14. Des officiels américains confiaient cet été à un journaliste de Radio Free Europe leur conviction que « le Kremlin préférerait essuyer un recul stratégique en Amérique centrale plutôt que de risquer une confrontation militaire RFE-RL Bulletin, 17 août 1983.