La mobilisation populaire contre les dictatures du Cône sud de l'Amérique latine se poursuit. Apres les imposantes manifestations de rue de l'an passé, les travailleurs uruguayens ont organisé avec succès, le 18 janvier dernier, leur première greve générale depuis dix ans. Celle-ci couronne deux années de mobilisations populaires et creuse encore un peu plus le fossé entre le mouvement syndical et les partis bourgeois traditionnels. Nous publions ci-après un article tirant le bilan de cette grève, paru dans le numéro du 26 janvier 1984 d'Em Tempo.
Le 18 janvier 1984, l'Uruguay s'est arrêté. Les industries et les commerces ont à peine ouvert leurs portes. La circulation d'autobus et de taxis a été nulle. Celle des trains a été réduite à 20 %. Les journaux n'ont pas été publiés, et les émissions de radio ont fonctionné très irrégulièrement, seulement grâce au personnel directement lié à la direction. Seuls les services publics et les banques ont travaillé, dans la mesure où les fonctionnaires ont été soumis à une entreprise systématique de réquisition de la part des autorités gouvernementales.
La grève générale répondait à un appel du Plénum intersyndical des travailleurs (PIT) pour une augmentation salariale mensuelle de 2 500 pesos (environ depuis 10 ans
500 francs), des réajustements salariaux trimestriels, le plein rétablissement des liniers politiques, et le retour aux libertés publiques et politiques. En réponse à cet appel, des milliers de travailleurs de Montevideo et du reste du pays sont restés à la maison ou s'en furent à la plage. Le succès de cette grève générale de 24 heures, la première depuis plus de dix ans de dictature, a été reconnu par le ministre du Travail. Nestor Bolentini lui-même. Ce colonel a admis que le débrayage avait été
Grâce aux meilleures prairies du monde et à un nombre record d'entreprises frigorifiques, l'Uruguay a connu, durant de longues années, un système politique de démocratie bourgeoise résultant d'un « gentlemen's agreement » entre les secteurs politiquement et économiquement dominants.
Cependant, au début de la dernière décennie, l'ouverture de la crise capitaliste a jeté à terre quarante années de légalité constitutionnelle. Les marchés mondiaux de la viande et de la laine se sont de plus en plus fermés, du fait de leur contrôle croissant par les secteurs monopolistes. Le pétrole devenait plus cher de jour en jour. Ce fut la spirale de l'endettement extérieur, et le spectacle désolant de frigorifiques fermés. Le moment était venu de mettre un terme à la « belle époque » du peuple uruguayen. C'est ainsi que raisonnait l'oligarchie. Le 27 juin 1973 - avec le soutien du patronat, des grands propriétaires fonciers et de la petite bourgeoisie terrorisée par les actions violentes entreprises par le Mouvement de libération nationale (Tupamaros) -, cette oligarchie prit l'initiative du coup d'Etat militaire.
A partir de là, le monde allait connaître, comme en témoigne le rapport de février 1976 d'Amnesty International, l'un des appareils de répression les plus sophistiqués et efficaces jamais imaginés. Les officiers de l'armée et de la police joignirent leurs efforts pour sauver le système, en torturant au maximum les personnes arrêtées, tout en évitant leur mort.
Aujourd'hui, avec ses 1 200 prisonniers politiques, dont près de 700 enfermés à la prison Liberdad, à 50 km de Montevideo, l'Uruguay records, par rapport à une population tode 3 millions d'habitants. L'idée d'institutionnaliser ce régime d'horreur n'est pas apparue avec l'actuel gouvernement du général Gregorio Alvarez. Elle remonte à 1976, lorsque les militaires formèrent une commission civilo-militaire pour étudier les possibilités « d'institutionnalisation graduelle » de leur pouvoir.
Le projet de Constitution visant à légaliser la présence des militaires au pouvoir fut soumis à un référendum, le 30 novembre 1980. Surprise : à un moment où le mouvement syndical et populaire se trouvait désorganisé et démobilisé, et où la propagande officielle en faveur du « oui » était des plus intenses, le projet fut battu, 58% des électeurs désavouant la dictature avec un « non » sans appel.
Quand il prit la charge de président de la République, en septembre 1981, le général Gregorio Alvarez, le « guide » d'après la rumeur politique locale, partageait les plans d'institutionnalisation de la junte et, pour les poursuivre, il annonça un nouveau calendrier politique. En juin 1982, un statut des partis politiques est promulgué. Il se caractérise par des dispositions clairement restrictives: seuls sont autorisés à fonctionner les partis bourgeois traditionnels, c'est-à-dire le Parti national (Blanco) et le Parti Colorado, ainsi que la petite Union civique (catholique), qui est l'une des dissidences de la démocratie chrétienne. Toutes les formations parties prenantes du Frente Amplio (Front ample) de 1971 ont été exclues de cette réforme politique (1). Le 28 novembre de la même année, le gouvernesuite page 27 1. Le Frente Amplio, présidé par le général Liber Seregni, actuellement emprisonné, regroupait une série d'organisations autour du Parti communiste. Cette coalition d'opposition, créée en 1971, obtenait 18 % des suffrages lors des élections de cette même année.
ment a organisé des « élections internes » aux partis légaux pour désigner leurs directions, mais ce sont les « radicaux » opposés au régime qui ont été élus. Avec élections internes, la dictature essuyé son second revers en deux ans. La crise, à ce moment-là, était très profonde. Elle coincidait processus de réorganisation syndicale, la formation des commissions syndicales provisoires, et les manifestations de novembre 1981 et novembre 1982 (2).
La mobilisation du ler mai 1983, autorisée par la dictature, avait un rapport direct avec la crise qui a suivi les « élections internes ». Le pouvoir craignait en effet de polariser encore plus la situation. C'est de cette mobilisation unitaire et centralisée, avec un défilé de rue de 150 000 personnes, qu'est né le Plénum intersyndical des travailleurs (PIT), qui regroupe aujourd'hui 160 organisations syndicales. La loi du régime militaire sur les associasyndicales atomise l'organisation ouvrière puisqu'elle interdit la formation de syndicats par branches d'industrie ou d'activité. Seuls sont tolérés les syndicats par entreprise. Pourtant, dans le cadre légal lui-même, et en tirant parti de ses fissures, sont apparues les commissions provisoires, puis le PIT, embryon d'une centrale syndicale, qui, dès les premiers pas, a commencé à disputer la direction des mobilisations aux partis traditionnels.
Au cours de la manifestation du ler mai 1983, les questions les plus importantes pour la classe ouvrière ont ainsi été posées, en même temps qu'a été dressé le drapeau de l'amnistie politique. Depuis lors, le dialogue entre le gouvernement militaire et les partis politiques est suspendu. En août 1983, un million de personnes ont participé à un assourdissant « cacerolazo » (concert de casseroles). Le 27 novembre 1983, des centaines de milliers de manifestants (400 000) sont descendus dans la rue pour exiger le retour
Le 18 janvier dernier enfin, l'Uruguay s'est mis en grève générale, avec la promesse du gouvernement de ne pas réprimer cette manifestation. La préparation de la grève générale et ses conséquences ont approfondi le fossé qui se creuse, depuis la manifestation du ler mai, entre le PIT et les partis bourgeois. En effet, ces derniers ont réaffirmé leur disposition à négocier avec la dictature, alors même que, reniant ses promesses de ne pas réprimer la grève générale, la dictature a décrété, le 18 janvier 1984, la mise hors-la-loi du PIT, l'interdiction des réunions politiques et syndicales, la mise sous tutelle des syndicats, l'arrestation de dirigeants syndicaux, et le licenciement de fonctionnaires qui se sont joints à la grève.
« EM TEMPO », Sao Paulo, 26 janvier 1984. 2. Cf. Inprecor numéro 134 du 11 octobre 1982 et numéro 141 du 17 janvier 1983.