CTOBRE 1982 marque l'ouverture d'une nouvelle étape dans l'histoire récente de la Bolivie. Le renversement du régime militaire issu du coup d'Etat du 17 juillet 1980 du général Garcia Meza et l'arrivée au gouvernement de l'Union démocratique populaire (UDP) - coalition regroupant le Parti communiste de Bolivie (PCB), le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) du vice-président Paz Zamora et le
Mouvement nationaliste révolutionnaire de gauche (MNRI) —, sous la présidence de
Hernan Siles Suazo, sont l'aboutissement d'une montée des luttes. Celles-ci ont commencé en novembre 1981, avec la mobilisation des mineurs de Huanuni pour des revendications salariales et la reconnaissance de leur syndicat, pour l'amnistie générale et
Fin août 1982, la Fédération syndicale des travailleurs des mines de Bolivie
(FSTMB) proclame une grève de 48 heures. Ce sont ensuite les mineurs de Huanuni qui prennent à nouveau l'initiative d'une grève illimitée. Les ouvriers industriels de Cochabamba entrent en lutte à leur tour, alors que les paysans organisent des barrages de routes. Le 16 septembre 1982, à la demande des mineurs de Siglo XX et de Catavi, la Centrale ouvrière bolivienne (COB) lance un appel à la grève générale. Le pays est paralysé. Les militaires annoncent alors le départ du général Vildoso mis en place à la tête de l'Etat en juillet 1982. Le ler octobre, le Parlement élu le 29 juin 1980, et dont l'installation avait été empêchée par le putsch du général Garcia Meza, est convoqué pour sanctionner l'avènement de Siles Suazo à la présidence de l'Etat et la forma-
Aujourd'hui, Berri ne se montre « radical » qu'à l'égard de Gemayel en personne, qu'il rend responsable des récents événements. Il se montre en même temps extrêmement soucieux d'empêcher tout débordement dans le sens d'un démantèlement de l'Etat bourgeois. Il a insisté pour que la gendarmerie et la police libanaise, voire même les troupes de l'armée libanaise sous le commandement d'officiers musulmans, se chargent de rétablir l'ordre bourgeois à Beyrouth-Ouest. Il se montre particulièrement respectueux des institutions légales, en insistant pour que tout changement politique suive les voies prévues par la Constitution, et passe donc par un Parlement élu en 1972, toujours prorogé depuis, et composé des représentants les plus pourris de la classe dirigeante libanaise d'avant le déluge, le même Parlement qui a élu à la présidence de la République Elias Sarkis en 1976, Béchir Gemayel, puis son frère Amine, à une écrasante majorité, en 1982.
C'est encore Nabih Berri qui réclame aujourd'hui, avec le gouvernement de
Mitterrand, l'intervention des forces de l'ONU, non plus comme forcetampon entre le Liban et Israël, mais comme force d'appoint aux forces libanaises « légales », pour le maintien de l'ordre bourgeois dans le pays, les troupes de l'ONU étant seules susceptibles d'être acceptées par les masses libanaises dans leur ensemble. Une telle intervention ne peut qu'être rejetée, d'autant plus qu'elle pourrait encourager les tentations partitionnistes de la fraction extrémiste du camp phalangiste.
C'est dans ce contexte que le Groupe communiste révolutionnaire (GCR), seclibanaise de la IVe Internationale, participe aux derniers événements pour le renversement d'Amine Gemayel et pour le retrait des troupes impérialistes du Liban. Nos camarades sont présents à Beyrouth, où ils participent à des activités de défense, aux côtés du PC libanais, avec lequel le GCR entretient des relations. Ils sont également présents dans la montagne, au sud-est de la capitale, où ils participent à des activités du même type avec la gauche libanaise, des forces de la résistance palestinienne, et les forces druzes de Walid Joumblatt.
L'évolution actuelle de la situation au Liban remet à l'ordre du jour la revendication d'une Assemblée constituante, dans le cadre du renversement du pouvoir d'Amine Gemayel. Cette situation devrait permettre à la Résistance palestinienne - les forces de la dissidence participent activement aux combats en cours - de se rétablir dans les camps de Beyrouth, en passant outre à l'opposition de Berri à son retour. Ce n'est qu'à ces conditions que les masses libanaises pourront profiter d'une victoire dont elles ont payé le prix, au lieu qu'elle ne serve, une fois de plus, que les intérêts des leaderships bour-
Get qu'au remodelage d'un Etat bourgeois qui leur restera opposé.
Salah JABER, 23 février 1984.
BOLIVIE
Rétrospective des
15 premiers mois de
la réintégration de tous les travailleurs licenciés pour des raisons politiques. tion d'un gouvernement de l'UDP, qui avait remporté 40 % des voix en 1980. Livio MAITAN
Pour bien comprendre la crise de 1982, il est utile de revenir succintement sur la période du régime instauré par le général Hugo Banzer, à la suite du coup d'Etat du 21 août 1971.
DE LA FAILLITE DE LA « MODERNISATION »
AU GOUVERNEMENT DE L'UDP
Le régime de Banzer a pu bénéficier de conditions relativement favorables - la grave défaite infligée au mouvement ouvrier, la neutralisation, dans une large mesure, des paysans, une conjoncture économique caractérisée par une hausse des prix des matières premières, et l'essor de la production du pétrole - et compter sur le soutien d'un bloc social composé de la bourgeoisie minière, d'une bourgeoisie agraire liée au capital financier international, de la bourgeoisie industrielle, bancaire et commerciale, et sur l'appui de l'impérialisme. Dans ce contexte, il s'efforça de stimuler un processus de restructuration et de « modernisation » analogue à celui qu'avaient connu d'autres pays latino-américains depuis la fin des années 1950. Certains résultats ont été atteints par cette politique, et des mutations se sont produites. Entre 1971 et 1976, le revenu national a augmenté en moyenne de 6 % par an. L'étain est resté la production de base du pays, mais son importance dans les exportations a baissé, passant de 44,6 % du total des exportations en 1970 à 30 % en 1976, alors que la part du pétrole est passée de 6 à 25% (1). Par ailleurs, la fusion des minerais commence désormais à se faire sur place, tandis qu'une industrie pétrochimique et une industrie du fer se développent aussi en Bolivie. Le secteur de la construction a enregistré un certain essor, notamment dans la capitale. D'importants travaux d'infrastructure ont
C'est dans cette période que la strucsocio-économique semi-coloniale s'est parachevée par une combinaison de formes d'arriération et de dépendance traditionnelles et de formes plus modernes de concentration et de pénétration du capital impérialiste, non seulement nord-américain, mais aussi japonais, britannique et allemand. La pénétration du capital étranger et son contrôle sur des secteurs d'activité économique importants se réalisent aussi bien par des investisse ments directs que par des prêts, la concession de licences, l'introduction d'une technologie relativement avancée, l'approvisionnement en matières premières n'existent pas sur place, l'« aide » 1. Il faut préciser que le secteur minier est décisif en ce qui concerne la création de ressources financières par l'exportation. production minière dans son ensemble ne participait, en 1978, qu'à raison de 7,3 % à la formation du PNB et contribuait à l'emploi de 5,2 % de la population active. Les secteurs de l'agriculture et de l'élevage ensemble représentaient 16% du PNB et 45 % de la population active (VJM de la Cueva, Bolivia : Imperialismo y Oligarchia, La Paz, 1983, p. 170). En 1982, la production d'étain employait 4,7 % de la population active et participait pour 6 % au PNB. Mais sa contribution financière représentait les 35 % des revenus de l'Etat (cf. le Monde, 31 janvier 1984).
de différentes institutions internationales. Des bourgeois boliviens sont assez souvent associés aux entreprises des multinationales.
Le processus de modernisation a connu assez rapidement un essouflement. Les contrecoups de la crise économique internationale de la moitié des années 1970 ont opéré avec un certain retard mais, par la suite, ont accéléré et multiplié les tensions et les contradictions du « modèle » banzérien, et la modeste croissance qui s'était produite, fut bloquée, voire annulée. Les répercussions politiques furent inévitables : le régime s'est son instauration.
La période qui s'étend de la fin de 1977 au coup d'Etat militaire de juillet 1980 représente un interlude caractérisé par une relance des luttes de masses, une réorganisation du mouvement ouvrier et paysan, et l'affirmation de l'UDP, qui a obtenu une majorité relative lors de trois élections successives (juillet 1978, juillet 1979 et juin 1980). Le coup d'Etat du général Garcia Meza, du 17 juillet 1980, constituera la riposte de l'aile la plus réactionnaire de l'armée et des secteurs des classes dominantes les plus impliquées dans l'accumulation sauvage stimulée par la production et le trafic de la drogue, désireuses d'imposer une solution contre-révolutionnaire du style du coup d'Etat militaire argentin de 1976. Mais la situation bolivienne de 1980 n'est pas identique à celle de l'Argentine quatre années auparavant. Le mouvement ouvrier est déjà dans une phase de recomposition et de renforcement, apres quelques années d'accumulation de forces. Des tendances nouvelles se sont esquissées dans le mouvement paysan, et le contexte latino-américain est considérablement modifié. Garcia Meza ne compte que sur le soutien d'une partie des classes dominantes. Il se heurte à la méfiance de l'impérialisme, qui ne le considère pas comme un interlocuteur durable; il doit faire face au mécontentement croissant de couches petites-bourgeoises déçues dans leur espoir de bénéficier des bienfaits d'une « société consommation », et il ne réussit pas à écraser l'opposition ouvrière et paysanne. Son règne ne durera qu'une année, après quoi il sera remplacé par le général Celso Torrelio à la tête de la junte, lequel cèdera la place au général Vildoso, en juillet 1982.
C'est donc dans une atmosphère de consensus assez généralisé que s'ouvre ce qu'on appelle en Bolivie le « processus démocratique ». La base de ce consensus est un compromis politique qui comporte le respect du verdict des élections de 1980, par l'avènement de Siles Suazo à la présidence de la République et l'entrée en fonction des deux chambres élues. L'UDP, qui n'a remporté que la majorité relative en 1980, est minoritaire au Sénat et ne possède qu'une toute petite majorité de deux élus à la Chambre des députés.
En d'autres termes, la bourgeoisie et l'armée acceptent l'instauration de Siles Suazo pour deux raisons. D'une part, parce qu'elles ont peur d'une explosion incontrôlable du mouvement de masse — il ne faut pas oublier qu'initialement les mineurs ont refusé ce compromis et ont poursuivi leur grève — et, d'autre part, parce qu'elles sont en condition d'utiliser les mécanismes parlementaires pour contrôler le président et l'empêcher de prendre toute décision qu'elles considéreraient comme inacceptable.
En effet, avant l'acceptation du compromis de la désignation de Siles Suazo par le Parlement sur la base des résultats
1980, le mouvement de masse revendiquait des élections immédiates, et les mineurs en particulier insistaient sur la revendication de la garantie d'un salaire minimum vital. Lorsque les mineurs décidèrent de continuer la grève, malgré la décision de la direction de la COB d'y mettre fin, Juan Lechin, le vieux dirigeant de la confédération syndicale, menaça de laissèrent la direction de la FSTMB libre de prendre une décision sur l'avenir de leur lutte, en lui accordant leur confiance. La FSTMB décida alors d'arrêter la grève.
Dans ce sens, le gouvernement de l'UDP, et surtout Siles Suazo, jouent un rôle bonapartiste. Leur force relative réside dans le fait que, dans l'incertitude sur ce que serait l'après-Siles Suazo, personne de le renverser. Les différentes organisations ou regroupements politiques et économiques préfèrent défendre leurs intérêts respectifs en exerçant toutes sortes de pressions pour arracher des concessions ou pour annuler, dans la pratique, telle ou telle mesure gouvernemen-
LES QUINZE MOIS DU RÉGIME En fait, les quinze premiers mois du gouvernement de l'UDP, depuis sa formation jusqu'à la fin de 1983, ont été marqués par des tensions et des conflits croissants à tous les niveaux. Il en est découlé une situation d'extrême instabilité, qui s'est encore aggravée récemment, avec la gouvernementale de décembre Durant toute cette période, il est possible de distinguer les cinq étapes suivantes dans la crise sociale et gouvernementale :
- La phase allant d'octobre 1982 au début de janvier 1983 comporte une réorganisation et un réalignement des différentes classes et couches sociales et des différentes forces politiques. Les masses populaires exploitent les conditions favorables créées par le « processus démocratique » pour reconstruire ou renforcer leurs organisations et ont un préjugé favorable envers l'UDP. C'est pourquoi elles ne se mobilisent pas activement. Sous prétexte que le régime militaire lui a laissé un lourd héritage, Siles Suazo en profite pour faire passer une série de mesures économiques qui provoquent une hausse d'environ 60 % du coût de la vie (3).
- Une seconde phase, de janvier à mars 1983, s'ouvre ensuite avec une crise politique. Le MIR quitte le gouvernement, ce qui - au-delà des manœuvres démagogiques auxquelles s'adonne surtout son dirigeant, Paz Zamora, vice-président de la République — élargit les marges de manœuvre des forces conservatrices et réactionnaires. C'est depuis lors que s'esquisse la perspective d'un coup d'Etat « constitutionnel », à savoir le remplacement de Siles Suazo à la suite d'un vote des deux Chambres. Cette menace ne s'est jamais concrétisée jusqu'ici, mais elle constitue
Frappées de plein fouet par la crise économique, les masses populaires chanau gouvernement. Elles recommencent à se mobiliser, à organiser des grèves et même des occupations d'usine, à discuter dans des assemblées ou des congrès syndicaux sur les perspectives, les méthodes de lutte, etc. Les mesures économiques gouvernementales du mois de mars 1983 ne comportent que des concessions partielles faites aux travailleurs. Elles prévoient seulement des réajustements chaque fois que la hausse des prix atteint 40 %. Le mécontentement des masses travailleuses s'accentue, alors que le gouvernement est par de nouveaux conflits inter- Une troisième étape s'ouvre mois d'avril 1983 et se clôt le 21 août de
2. Cf. Inprecor numéro 166 du 6 février 1984.
3. Cf. à ce sujet le texte du Parti ouvrier révolutionnaire-Combate (POR-Combate) publié dans Inprecor numéro 145 du 14 mars 1983.
la même année. Sous la pression des masses travailleuses, la COB prend ses distances par rapport au gouvernement. Dans une déclaration adoptée par son plénum du 5 avril, elle l'accuse de « suivre l'orientation du système bancaire impérialiste et du Fonds monétaire international » et de prendre des mesures « au profit des privilégiés et au détriment des ouvriers ». C'est le point de départ d'un processus de radicalisation qui se développera au cours des mois suivants et dont les manifestations les plus significatives seront : le déclenchement de luttes de presque toutes les catégories de travailleurs utilisant des méthodes de mobilisation de plus en plus percutantes ; l'offensive de la FSTMB, qui occupe le siège de la Corporation minière bolivienne (Comibol) pour imposer la cogestion ouvrière majoritaire ; la mobilisation et la politisation croissante des paysans, qui se reflètent dans le second congrès de leur confédération du mois de juillet dernier (4).
Cette situation débouche sur une nouvelle crise politique, plus sérieuse encore que celle de janvier 1983. Malgré toutes les tentatives de conciliation, une rupture ouverte se produit entre le MIR et Siles Suazo. C'est dans ce contexte que la COB et la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB) revendiquent leur participation à la direction du pays, sous la forme d'un cogouvernement. Le 2 août, la COB organise des manifestations dans tout le pays. Le président Siles Suazo, acculé à la défensive, se déclare prêt à traiter avec la COB le problème de la participation de celle-ci au gouvernement.
Il est alors difficile de savoir si Siles Suazo ne fait qu'amorcer une manœuvre tactique ou s'il a effectivement l'intention de conclure un tel accord. Toujours est-il que sa déclaration radicalise davantage la situation. Toutes les forces sociales et politiques se mobilisent et prennent résolument position. Le 9 août, la COB présente un plan économique de mesures urgentes, dont l'adoption éventuelle par le gouvernement impliquerait un changement de ligne radical. La Confédération de l'industrie privée convoque une assemblée extraordinaire qui s'oppose avec véhémence aux propositions de la COB et réclame « un dialogue national avec la participation de tous, pour concrétiser un programme de salut ». Le FMI fait savoir que la visite prévue d'une délégation est remise jusqu'à ce que la situation politique se soit clarifiée. Des secteurs militaires lancent, eux aussi, un signal d'alarme par le truchement d'une déclaration de l'ancien président Padilla, qui appartient pourtant à l'aile modérée des forces armées. La contre-offensive conservatrice atteint finalement son but: le 21 août, Siles Suazo rejette tout accord de cogouvernement avec la COB.
- Une quatrième phase se développe ensuite, de la fin du mois d'août 1983 jusqu'à la mi-décembre, date à laquelle éclate la dernière crise gouvernementale. Le 30 août, la COB organise une nouvelle mobilisation. Après avoir rejeté la participation de la COB au gouvernement, Siles
Cue
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EL PIERI A GODIERN AL. GOBIERNO Suazo ne veut pas pour autant un affrontement majeur avec l'organisation ouvrière et fait quelques concessions. Le 9 septembre — avec retard sur l'échéance du 31 juillet fixée auparavant par les mineurs — il fait approuver le décret sur la cogestion ouvrière majoritaire dans la Comibol. Le 22 du même mois, il signe un accord avec la CSUTCB, qui avait relancé la mobilisation sur ses revendications. D'autres accords sont réalisés par la suite, notamment avec la COB, sur la réorganisation du système des transports. Toutefois, le plus souvent, le gouvernement ne tient pas ses engagements. Il vise par contre à utiliser la cogestion dans la Comibol surtout pour amener les mineurs à accepter de payer le prix de la crise de la société
Pour sa part, la droite devient plus agressive. Elle exploite au mieux - de son point de vue - le rapport de forces existant au Parlement, et surtout dans l'une des deux Chambres élues, le Sénat, en harcelant le gouvernement par des interparlementaires Avec la complicité de l'armée, elle monte des opérations démagogiques sur de prétendues actions de guérilla en préparation, les inventant de toutes pièces ou amplifiant des événements insignifiants. Ainsi, le 26 octobre dernier, une dizaine dont quelques personnes originaires d'autres pays latino-américains, ont été arrêtés sous l'accusation de préparer un foyer de guérilla à Luribay, dans le département de La Paz. Le but des forces réactionnaires est de pousser le gouvernement à prendre des mesures de répression contre l'extrême gauche, et de discréditer la gauche du MIR, dont l'un des dirigeants, Rospigliosi, est présenté comme un complice des guérilleros.
Les organisations patronales et des comités « civiques » de nature douteuse, ne d'attaquer le gouvernement et d'entraver la mise en application de ses décisions. Ainsi, les patrons ont refusé, pendant toute une période, de rémunérer le congé hebdomadaire du dimanche, malgré une décision gouvernementale en ce
PUEBLU L'accueil du président Siles Suazo en octobre 1982. (DR) sens. De même, en novembre, ils ont refusé de payer les réajustements salariaux correspondant à la hausse des prix qui avait sensiblement dépassé les 40 %.
Toutes ces campagnes n'ont guère d'effet sur l'activité des masses. L'objectif politique de cogouvernement est mis à l'écart depuis le 21 août, et la revendication d'un minimum salarial avec échelle mobile n'a pas abouti. La conséquence en est que les luttes ouvrières et les mobilisations populaires se situent sur le terrain des revendications partielles et se développent par secteurs. Les mineurs — ceux de Huanuni en premier lieu - sont encore une fois à l'avant-garde. Ils lancent une nouvelle action à partir de fin septembre. Les travailleurs industriels font grève à leur tour, notamment à Cochabamba. Les paysans se mobilisent à plusieurs reprises. Les travailleurs des transports, des banques, des hôpitaux, des transports routiers, les instituteurs et les médecins, entrent aussi en lutte, en ayant recours à des méthodes d'action plus ou moins dures, parfois pendant des semaines, pour arracher leurs propres revendications, concernant fondamentalement des aug-
Les mesures économiques gouvernementales du 17 vembre, qui comportent une augmentation du taux de change du dollar et des rie de denrées alimentaires de base, représentent un stimulant supplémentaire à la mobilisation. Les petits entrepreneurs se battent eux aussi pour leurs revendications catégorielles.
4. Le principal quotidien de La Paz, Presencia, a publié au mois de juillet 1983 une série d'articles dressant un tableau d'ensemble des conflits qui se sont produits pendant un peu plus de six mois. Il y en aurait eu 554. Les méthodes de lutte furent des plus variées, allant des proclamations de l'Etat d'urgence et des préavis de grève, aux grèves, aux arrêts généralisés du travail dans des villes et des régions, aux barrages de grandes routes, de chemins de fer et d'aéroports. Au sujet des luttes et des revendications des mineurs, reporter à Inprecor numéro 147 du 11 avril 1983 et au numéro 153 du 20 juin 1983. Sur le congrès de la CSUTCB, voir Inprecor numéro 160 du 7 novembre 1983.
- A la mi-décembre s'ouvre enfin une nouvelle phase de politisation et de centralisation des luttes. Alors que le gouvernement démissionne après un vote de censure du Sénat, la COB, qui avait déjà appelé à une première grève après les mesures du 17 novembre, et craignant les conséquences négatives de la fragmentation des luttes et des phénomènes de débordement, reprend l'initiative à l'échelle nationale. Elle proclame une grève générale de 48 heures, les 13 et 14 décembre, qui obtient un succès incontestable. emementale, Siles Suazes a finalement recomposé son gouvernement en confirmant la plupart de ses ministres à leur poste. En même temps, la COB a relancé la mobilisation. Une grève de la faim a été organisée, d'abord à La Paz, ensuite dans d'autres villes. Des milliers de dirigeants et militants syndicaux y ont participé. Des conquêtes partielles importantes ont ainsi été arrachées à la suite d'un accord avec le gouvernement. Celles-ci concernent une augmentation de salaire de l'ordre de 57 %, un blocage pendant quatre mois du prix des denrées alimentaires de base (sucre, farine, riz huile), l'organisation de l'approvisionnement populaire, la gestion des mines d'or par la Comibol (donc sous gestion ouvrière majoritaire). Par contre, la revendication du salaire minimum avec échelle mobile n'a pas été acceptée. Les paysans, grâce à de nouvelles luttes, ont eu gain de cause en ce qui concerne le droit de commercialiser directement leurs produits, d'importer des machines agricoles, d'organiser leur système de transports.
Pour leur part, les patrons de l'industrie ont décidé, dans un congrès extraordinaire, de paralyser l'activité de leurs entreprises pendant 48 heures, pour protester contre les décisions du gouvernement en matière économique. La crise sociale et politique reste donc entière et ouverte. LA CRISE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
L'ensemble de ces conflits sociaux et politiques se sont produits sur la toile de fond d'une situation économique qui n'a
1982, le produit national brut (PNB) a diminué de 7,43 % par rapport à l'année précédente. Le taux annuel d'inflation a largement dépassé les 220%. La dette extérieure a dépassé les 2,5 milliards de dollars (20 milliards de francs).
L'année 1983 n'a enregistré modification importante de cette situation. Les mêmes tendances ont continué à opérer. De surcroît, le pays a été durement éprouvé par les fléaux sociaux combinés de la sécheresse dans certaines régions et des inondations dans d'autres : le tiers de la superficie totale du pays a été atteinte et les dégâts se chiffrent à un milliard de dollars environ (8 milliards de
Les chiffres officiels de 1983 n'ont pas encore été communiqués. D'après des estimations de fin d'année, le PNB aurait diminué au cours de cette année-là de 10 % et le produit par tête d'habitant serait tombé de 25 % par rapport à 1979. En gros, l'économie du pays en serait revenue à l'état dans lequel elle se trouvait il y a vingt ans. L'inflation a atteint, en 1983, le taux annuel de 300 %. Selon la COB, au mois de juillet dernier déjà le pouvoir d'achat des travailleurs avait diminué de 57 % par rapport à octobre 1982 !
Il faut plus particulièrement souligner le fait que la crise de la production de l'étain reste extrêmement sérieuse. D'après la presse bourgeoise bolivienne, la production de la Comibol serait aujourd'hui au niveau de 1962, et même inféde 36 % pour l'étain, de 33 % pour l'argent, et de 27% pour le plomb — au niveau de production de 1952. La production de 1983 serait du tiers inférieure aux prévisions. Or, les pertes financières avaient déjà été de l'ordre de 45 millions
360 millions francs) en 1981 et de 133 millions de dollars (900 millions de francs) en 1982. La Bolivie risque de perdre sa place de quatrième producteur mondial d'étain, au profit du Brésil (5).
La crise de l'ENAF (entreprise nationale de fusion des minerais) n'est pas moins significative. L'ENAF entra fonction en 1977-1978, ce qui fut salué à l'époque comme un événement majeur de l'histoire économique du pays. Cette année, cette société a frisé la catastrophe et, au mois de juillet 1983, l'ENAF avait besoin de 65 millions de dollars (520 millions de francs) pour relancer sa producdes pertes pour l'année 1983 serait de 100 millions de dollars (800 millions de francs). Le pétrole avait aussi nourri les espoirs les plus audacieux au début de l'ère Banzer. Pourtant, la société nationale de production pétrolière, gnies étrangères, et fait les frais du maintien d'un bas prix « politique » de l'essence sur le marché national, qui comporte une perte sèche de 11,10 dollars (environ 90 francs) par baril.
Quant à l'industrie, elle est restée 5. Ces données économiques ont été rapportées par la presse bolivienne, 25 décembre 1983. En ce qui concerne l'étain, des sources de la FSTMB confirment la crise ; même la mine de Huanuni, dans le passé la plus rentable, enregistrerait à l'heure actuelle un passif d'un million de dollars par mois (8 millions de francs). Les causes fondamentales d'une telle crise résident dans le fait que pendant une longue période il n'y a pas eu la rénovation technologique nécessaire, ce qui a provoqué une augmentation sensible des prix de revient. De plus, l'Etat a opéré un véritable drainage des ressources à l'avantage du secteur privé. Selon les déclarations récentes de F. Escobar à l'hebdomadaire politique Aqui, la Comibol a vendu, au cours des trente dernières années, l'équivalent de 18 milliards de dollars (144 milliards de francs) de minerais, dont les 80 % sont allés à des firmes privées par l'intermédiaire de l'Etat. Par ailleurs, les gouvernements successifs n'ont envers l'entreprise nationalisée. faut ajouter que les mineurs travaillent et vivent dans une crise très grave. Le secteur de la construction, en particulier, a connu un écroulement. est difficile quences de la crise économique sur la situation de l'emploi. Il n'y a aucun doute que le chômage et le sous-emploi s'accroissent constamment. Mais les chiffres fournis par différentes sources varient et ne sont certainement pas exacts. Certains estiment qu'il y aurait 200 000 salariés au chômage et 800 000 travailleurs en situation de sous-emploi. Le taux de chômage serait passé, selon d'autres sources, de 5,6 % de la population active en 1979 à 7,4 % en 1981 et à 12,4 % en 1982. Et il aurait encore augmenté davantage en 1983 (6). D'après les statistiques fournies par les entrepreneurs privés, le potentiel productif industriel ne serait exploité qu'à 50 % de sa capacité.
Il ne faut pas, par ailleurs, minimiser les conséquences qu'ont sur l'économie bolivienne des phénomènes pervers, comme le trafic de drogue, la contrebande et le vol de minerais. Le trafic de drogue n'a pas diminué à la suite de l'avènement du nouveau régime. Dans les régions de Santa Cruz, et encore plus de Cochabamba, existent désormais de véritables zones franches où le commerce de la drogue s'effectue sans aucun contrôle ni limite. Le ministre de l'Intérieur a pu constater lui-même cette situation dans l'une de ces zones, en se rendant incognito dans le village de Shinhota, dans le département de Cochabamba. Il est évidemment difficile de connaître le montant de ce trafic. D'après certaines estimations, les devises ainsi obtenues équivaudraient environ au double de celles que rapporte la vente de l'étain. D'autres ont calculé plus précisé ment qu'en 1981 les ventes de drogue à l'étranger ont assuré pour les trafiquants une rentrée de 1,336 milliard de dollars (environ 10 milliards de francs) (7).
Dans une étude remarquable, René Bascopé Aspiazu écrit que trois dates marquent l'histoire économique de la Bolivie : le début de l'exploitation de l'argent, en 1545, le début de l'exploitation de l'étain, en 1904, et le début de l'exploitation de la cocaïne, sous Hugo Banzer, en 1976. Pablo Ramos a souligné, lui aussi, le rôle des coca-dollars dans cette dans des conditions ne favorisant pas leur productivité. Pour plus de détails sur les prix de revient et les cours sur le marché mondial, se référer au Monde du 31 janvier 1984.
6. Selon des chiffres fournis par l'Institut national de la statistique (INE), la population active serait de 1 964 000 personnes sur une population totale atteignant les 6 millions. non salariés représenteraient 1 355 400 personnes, 200 000 salariés environ travailleraient dans le secteur public, 300 000 environ dans le secteur privé. Il faut aussi tenir compte d'une très forte émigration économique. Selon Presencia du 4 novembre 1983, il y aurait 1,4 million de Boliviens à l'étranger. D'après des statistiques du Bureau international du travail (BIT), 13 % de la population bolivienne aurait émigré depuis 1945, soit 40 % de la population active.
7. La Veta Blanca, René Bascopé Aspiazu, La Paz, 1982. Siete Anos de Economia Boliviana, Pablo Ramos, La Paz, 1980. D'après Bascopé, il existe un lien étroit entre la crise de la production du coton et l'essor du trafit de drogue.
pé le démontre, que la tentative d'intégrer une tendance a la décomposition du tissu dernière période. Il est vrai, comme Bascol'économie « criminelle » dans le système économique et financier de l'Etat a finalement échoué. Cela n'empêche que les coca-dollars continuent d'enrichir des couches sociales, notamment dans certaines régions, et que des Boliviens appartenant aux classes dominantes disposent de centaines et de centaines de millions de dollars provenant du trafic de la drogue et déposés dans des banques aux Etats-Unis. Cela représente, en tout cas, un élément de distorsion économique majeur.
Quant à la contrebande, elle ne concerne pas seulement des denrées alimentaires telles que le sucre, la viande et le pain, mais aussi, sur une échelle considérable, le pétrole et ses dérivés, l'or, et, pour ce qui est des importations, les voitures. D'après le préfet de La Paz, où le pain a manqué pendant des semaines, 30 quintaux de pain étaient acheminés illégalement chaque jour au Pérou, au mois de juillet dernier. Avec le même pays a lieu un commerce illicite de 10 000 litres de kérosène par jour. La plus grande partie de la production de caoutchouc et de châtaignes est aussi exportée illégalement. Par ailleurs, au cours d'une seule année, 20 000 voitures seraient entrées en fraude dans le pays (le total des véhicules recensés, toutes catégories confondues, était de 177 000 unités en 1982). La contrebande de l'or aurait atteint, en 1983, la somme de 41 millions de dollars (328 millions de francs). Le vol de minerais a aussi atD'après les calculs des dirigeants syndicaux, à Huanuni par exemple, où la production mensuelle officielle 500 tonnes dans le passé et est réduite maintenant à 200 tonnes, les vols atteindraient les 100 tonnes.
En d'autres termes, il existe en Bolivie encore plus que dans d'autres pays, une véritable économie parallèle. Ajoutons que même au niveau de l'économie officielle se multiplient les phénomènes de spéculation commerciale et financière en rapport avec l'inflation, les hausses de prix et le double taux de change du dollar (8).
Les nouveaux dirigeants de l'UDP au balcon du palais gouvernemental, fin 1982. (DR)
Tous ces phénomènes économique. Cela se répercute non seulement sur les conditions de vie des masses, mais provoque en même temps des déchirements au sein des classes dominantes. Ainsi, les contlits se multiplient entre le secteur privé et le secteur d'Etat, entre les représentants de l'industrie et ceux de certains entrepreneurs privés et les banques, et au sein même de ces différents secteurs.
Les entrepreneurs privés reprochent ainsi à l'Etat de gaspiller ses ressources. Selon eux, au cours des vingt dernières années, l'Etat aurait fait des investissements à peu près égaux à ceux du secteur privé qui, pourtant, assurerait 80 % de la production. Les propriétaires des mines de petite et moyenne dimension se plaignent constamment des conditions qui leur sont imposées. Des conflits très vifs, à coups de communiqués publiés dans la grande presse, ont secoué récemment l'Unagro, l'une des compagnies sucrières les plus importantes.
Des différenciations et des affrontements politiques reflètent cette réalité. Les forces conservatrices misent surtout, à l'heure actuelle, sur l'alliance entre l'Action démocratique nationaliste (ADN) du général Hugo Banzer et le Mouvement narévolutionnaire (MNRH) de Paz Estenssoro et leurs appendices. Mais si elles sont d'accord dans d'obstruction qu'elles mènent contre le gouvernement de l'UDP, ces deux formations n'ont pas de projet commun à moyen terme, dans la mesure où chacune d'elles se veut la véritable direction de rechange. De surcroît, à l'intérieur de tous les partis et regroupements bourgeois s'affrontent tendances, cliques et groupes de pression rivaux. Dans ce contexte de décomposition économique et sociale, la bourgeoisie est plus que jamais incapable de se donner un parti qui la représente à l'échelle nationale. Le rôle important que jouent, y compris sur le terrain politique, les organisations économiques patronales, en est d'ailleurs une éclatante confirmation.
Siles Suazo exploite ce vide politique et se maintient au pouvoir en l'absence d'une alternative concrète à court terme. Mais sa base principale, l'UDP, a été sérieusement affaiblie par le départ du MIR, une formation de type petit-bourgeois à ses origines et alors dotée d'une idéologie socialisante, qui joue à l'heure actuelle un rôle de plus en plus douteux favorisant la réaction. L'UDP tend désormais à s'effriter. Le président Siles Suazo ne peut donc véritablement compter que sur le soutien de deux partis, le MNRI et le PCB, à part le fantomatique Parti démocrate-chrétien (PCD), dont des représentants ont été intégrés au gouvernement. Le parti du président, le MNRI, est une formation extrêmement hétérogène, allant de personnad'aventuriers politiques ayant dans le soutien au coup d'Etat de novembre 1979 à des représentants de la petite bourgeoisie radicalisée et à des dirigeants ouvriers et populaires. Ses chefs de file et ses tendances s'affrontent publiquement, en ayant parfois recours à la violence physique. Le cadre organisationnel commun est donc presque inexistant.
Le « parti » de l'économie « criminelle » dispose, pour sa part, d'instruments de pression, de corruption et de chantage très puissants. Ce « parti » n'est pas dépourvu d'une base sociale, dans la mesure où les secteurs impliqués dans la production, la transformation primaire, le trafic de drogue et la contrebande représentent pas qu'une minorité exiguë
Les contrebandiers, par exemple, comptent sur la solidarité des commerçants qui vendent les marchandises de contrebande. Lorsqu'il y a quelques mois des ouvriers d'une fabrique de chaussures se sont mobilisés contre la contrebande qui menaçait leur travail, ils se sont effectivement heurtés à la résistance d'une couche de commerçants. Les tras'efforcent d'avoir le soutien de couches paysannes qui, tout en étant exploitées par eux, ont peur que les projets internationaux de destruction des cultures de coca ne les condamnent à la misère. Ces grands trafiquants de drogue disposent de moyens puissants. La chute du régime militaire les a certainement affaiblis, mais ils peuvent tout de même mettre au défi le pouvoir de l'Etat et comploter contre les précaires institutions démocratiques
8. Fin 1983, un dollar valait officiellement 500 pesos, mais au moins 1 200 au marché parallèle. Les importateurs, qui obtiennent des devises au taux officiel, peuvent soit les utiliser, en partie au moins, pour spéculer sur le marché des changes, soit importer effectivement, en vendant ensuite leurs marchandises à un prix établi sur la base du taux de change parallèle.
9. Un épisode symbolique s'est produit au mois de juillet 1983. Un trafiquant très connu, Robert Suarez, a demandé une entrevue au président Siles Suazo. Celui-ci refusa. Suarez mit alors au défi le gouvernement de venir le chercher, en prévenant qu'il disposait même pour sa défense d'avions dotés de missiles. Le ministre de Intérieur confirma à la même époque que les trafiquants de drogue avaient « un pouvoir économique et militaire qui, dans de nombreux cas, dépasse les possibilités de l'Etat lui-même » (Presencia, 5 juillet 1983).
La question se pose donc de savoir si la crise actuelle pourrait déboucher sur un énième coup d'Etat militaire. Il va sans dire qu'il existe toujours en Bolivie des individus, militaires et civils, qui se préparent pour une telle échéance. Toutefois, un coup d'Etat militaire ne semble pas être à l'ordre du jour immédiatement, et cela pour trois raisons fondamentales : d'abord, parce que les militaires sont très sérieusement discrédités, même aux yeux des classes dominantes et des couches peti.es-bourgeoises, après une hégémonie qui a duré presque vingt ans ; ensuite, parce que la classe ouvrière a récupéré toute sa force politique et organisationnelle et, surtout, parce que l'attitude des paysans a radicalement changé par rapport à 1971 ; enfin, parce que le contexte de la situation latino-américaine, et des pays du cône particulier, n'est pas favorable à de telles solutions militaires.
NOUVEL ESSOR
DES ORGANISATIONS OUVRIERES
ET POLITISATION DES PAYSANS
L'évolution économique sous le régime de Banzer a comporté ments relatifs dans la composition de la classe travailleuse et d'autres couches de la population exploitée. Plus précisément : le secteur des ouvriers de l'industrie et de la construction s'est renforcé par rapport aux mineurs et, parmi ces derniers, le pourcentage des travailleurs des mines privées, petites et moyennes, a augmenté (10) ; le développement de l'agro-industrie a accru le nombre des salariés agrialors que les paysans pauvres sont davantages appauvris; les travailleurs sont devenus plus nombreux ; le poids de la petite bourgeoisie, dite moderne, a augmenté par rapport à celui de la petite bourgeoisie traditionéconomique a bloqué ou considérablement ralenti Le secteur de l'industrie et de la construction a été durement frappé. Les paysans ont continué à se paupériser, les masses déshéritées ont grossi davantage. Les mineurs continuent donc à constituer le contingent prolétarien le plus substantiel, disposant d'une importante cohésion interne et géographiquement concentré Faut-il rappeler ici que cette concentration géographique a été en même temps l'élément de force et de faiblesse du prolétariat bolivien. L'élément de force, dans la mesure où les mobilisations d'ensemble des mineurs en sont facilitées et où les zones minières échappent périodiquement au contrôle direct du pouvoir central, mais élément de faiblesse aussi, dans la mesure où les mineurs se trouvent relativement éloignés du centre politique du pays et ne peuvent pas peser sur le troisième pôle, celui de la région de Santa Cruz, citadelle traditionnelle des forces les plus réactionnaires et berceau des coups d'Etat militaires.
Une crise économique, qui fait des ravages sans précédent et provoque une décomposition croissante du tissu social peut, à la longue, avoir des effets négatifs sur le potentiel combatif des masses. En fait, elle a provoqué un certain désarroi dans des couches populaires déshéritées peu politisées, et même des tendances centrifuges et des conflits entre différentes catégories de travailleurs (11). Toutefois, cette crise s'est produite et développée dans un contexte qui, depuis la fin de 1977, est caractérisé, en règle générale, mouvement des En fait, la combativité des ouvriers, des autres couches travailleuses et des paysans pauvres s'est exprimée à maintes reprises d'une façon spectaculaire et elle est allée de pair avec une prise de conscience croissante des enjeux politiques.
Tout cela s'est traduit par une relance du rôle de la COB. Comme à ses heures les plus glorieuses, celle-ci n'est pas seulement une organisation syndicale qui regroupe l'écrasante majorité des travailleurs. Elle assume en même temps la défense des intérêts des travailleurs sur le terrain politique et, surtout au niveau local, elle apparaît comme un embryon de pouvoir alternatif. En fait, les locaux de ses directions départementales, par exemple dans une ville comme Santa Cruz, sont visités à longueur de journée par des délégations non seulement de travailleurs, mais plus généralement de citoyens qui posent des problèmes multiples, dont la solution semblerait beaucoup plus du domaine des autorités politiques que des directions syndicales. Qui plus est, les syndicats sont intervenus directement à plusieurs reprises, y compris par l'organisation de piquets, pour contrôler les prix et sanctionner des commerçants spécula-
Face au gouvernement de l'UDP, après une première période d'attentisme, la COB a pris une attitude de contestation, voire d'opposition ouverte. Pour sa part, la FSTMB a mené la première bataille politique majeure en avançant la revendication de la cogestion ouvrière majoritaire dans les mines. Cette revendication allait aussi bien au-delà de la cogestion que du contrôle ouvrier basé sur le droit de veto, (que les mineurs avaient arraché dans les années 1950) et impliquait le droit des travailleurs à prendre en main la direction de l'entreprise. Elle a été soutenue par l'action directe des travailleurs, à savoir l'occupation de la Comibol. Au mois d'août, la direction de la COB a présenté un plan de mesures économiques. Elle a réclamé la participation prépondérante des travailleurs au gouvernement par le truchement de leur centrale syndicale, la cogestion ouvrière majoritaire dans les entreprises de l'Etat et para-publiques, le contrôle ouvrier sur l'industrie privée, la distribution et la commercialisation des base par les mécanismes de l'Etat, les travailleurs et les magasins populaires, le contrôle de l'Etat sur les stocks existants et leur commercialisation immédiate et directe, la cogestion paysanne majoritaire en ce qui concerne les programmes de développement rural dépendants de l'Etat, un moratoire de la dette extérieure, la création d'un Institut du commerce extérieur pour rationnaliser, développer et contrôler les importations et les exportations. Indépendamment du flou de certaines formules et des intentions manœuvrières de certains dirigeants syndicaux, c'est là un programme de revendications transitoires. La lutte pour sa réalisation stimulerait une dynamique de mobilisation anticapitaliste.
L'évolution des masses paysannes et de leur organisation est encore plus significative. La réforme agraire de 1953 avait signifié l'élimination des grands propriétaires fonciers traditionnels et la distribution de terres aux paysans. Il est vrai que cela n'avait pas comporté une amélioration notable de leur niveau de vie, encore moins la solution réelle de leurs problèmes. Tout de même, les paysans avaient soutenu le régime du MNR de Paz Estenssoro qui avait pris ces dispositions et, par la suite, étaient restés dans leur majorité passifs lors des crises politiques les plus importantes. L'élément nouveau des dernières années réside dans le fait que, sous l'effet d'une paupérisation croissante et de la répression, les paysans ont enterré le pacte militaro-paysan. Comme date symbolique de ce tournant, qui aboutit à la fin de la prétendue alliance entre les militaires et les paysans, on peut citer la date de janvier 1974, lorsque Hugo Banzer fit massacrer des paysans dans la région de Cochabamba. Les paysans se sont organisés de plus en plus nombreux dans une confédération syndicale créée en 1979, la CSUTCB, intégrée à la COB. Ils ont commencé à jouer de nouveau un rôle croissant dans les conflits sociaux et politiques. Le deuxième congrès de la CSUTCB a reflété très clairement la politisation de très larges couches paysannes et l'émergence de jeunes cadres dotés d'un esprit combatif très élevé. Certaines luttes paysannes ont déjà été des succès, le gouvernement ayant dû faire certaines concessions et des conquêtes importantes ayant été arrachées, dont l'application de la législation du travail à des catégories de travailleurs des campagnes qui en étaient auparavant exclues. Qui plus est, la CSUTCB a affirmé de la façon la plus explicite son autonomie par rapport au gouvernement et aux partis bourgeois, et revendiqué sa participation au cogouvernement en tant que force indépendante, au même titre que la COB (12).
10. Cela est allé de pair avec, entre autres, un accroissement de l'importance de la capitale. La manifestation la plus spectaculaire de cet accroissement fut le développement du quartier « El Alto », qui dépasse les 200 000 habitants, en majorité des ouvriers et des « marginaux ».
11. Un conflit s'est produit entre les fonctionnaires de l'Etat, qui exigeaient l'horaire de travail continu, et la COB, peu disposée à soutenir une catégorie qui apparaissait comme relativement privilégiée. Des prises de position opposées de la part de différentes organisations se sont aussi produites, par ailleurs, à propos des barrages de routes. Cette méthode de lutte a été adoptée non seulement par les paysans, mais aussi par d'autres catégories.
12. Les expériences douloureuses avec le MNR et les régimes militaires amènent, à vrai dire, les dirigeants et les cadres paysans à se méfier de toutes les formations politiques, y compris celles se réclamant du mouvement ouvrier et des idées révolutionnaires.
La signification de l'idée de cogouvernement, avancée aussi bien par la COB que par la CSUTCB, mérite d'être soulignée. La formule en tant que telle peut être discutée, et, si elle se traduit dans la pratique, personne ne saurait exclure à priori qu'elle ne débouche pas sur une forme de collaboration de classe. Il est vrai, par ailleurs, comme l'a rappelé pour ses propres raisons Juan Lechin, que l'idée n'est pas entièrement nouvelle. Elle avait déjà été avancée dans les années 1950 et en 1970-1971. Mais dans le premier cas, le résultat avait été la participation au gouvernement, comme représentants de la COB, de dirigeants de la gauche du MNR, et, dans le second cas, la COB avait soutenu sans y participer le gouvernement du général Juan José Torres. En d'autres termes, l'organisation des travailleurs avait renoncé à son indépendance de classe. Aujourd'hui, la revendication de cogouvernement implique surtout que la COB et la CSUTCB ne se considèrent pas comme représentées par lUDP et le président Siles Suazo, mais qu'elles veulent représenter elles-mêmes, d'une façon autonome, les ouvriers et les paysans au gouvernement. Ainsi, elle contribue à une prise de conscience par les masses de la nature de classe des affrontements et des enjeux politiques et recèle, de ce tait, un potentiel anticapitaliste. Bourgeois boliviens et impérialistes l'ont d'ailleurs compris et ont violemment réagi lors de la crise d'août 1983.
PROBLEMES ET PERSPECTIVES
DE LA SITUATION ACTUELLE La première question que l'on peut se poser est de savoir s'il existe, à l'heure actuelle, une situation pré-révolutionnaire en Bolivie. En partant des éléments d'analyse indiqués ci-dessus, et si l'on applique les critères traditionnels des marxistes révolutionnaires, on ne peut que répondre par l'affirmative. Il est incontestable, en effet, que la crise actuelle est sans précédent depuis 1952 et qu'elle tend à s'aggraver à tous les niveaux. Elle débouche sur une radicalisation et une politisation des masses qui marquent un progrès qualitatif par rapport à toute autre période.
Cette radicalisation et cette politisation se sont traduites par des actions et des prises de position des grandes organisations syndicales. Dans une large mesure, ces prises de position ont été cependant le résultat de pressions croissantes de la base, voire de véritables débordements. Ainsi, la direction de la COB a été constamment sous la pression de ses organisations de branches les plus importantes, dont la FSTMB et la ouvriers de l'industrie. De sévères critiques lui ont été adressées, par exemple parce qu'elle aurait délibérément freiné les mobilisations de masses dans les semaidu mois d'août 1983. La FSTMB elle-même a été à plusieurs reprises débordée par ses structures syndicales de base. Déjà en octobre 1982, les mineurs avaient continué à faire grève, après même que la direction de la COB ait décidé de suspendre l'action. Plus récemment, en septembre 1983, la mobilisation été relancée dans les mines, contre l'avis de Juan Lechin et indépendamment de toute décision de la direction nationale de la FSTMB, qui a même été accusée de vouloir isoler les dirigeants locaux des mineurs de Huanuni. Dans cette ville, une majorité s'est même exprimée contre la cogestion ouvrière majoritaire, de crainte qu'elle n'amène à la collaboration de clas. se, et les organismes de cogestion provisoire n'ont pas été mis sur pied. Il faut dire, toutefois, que cette majorité a été le résultat d'une convergence entre l'opposition d'extrême gauche et le PCB, ce dernier étant favorable à une forme de cogestion, mais hostile a la cogestion ouvriere majo-
Cet article n'a certes pas la prétention de proposer une ligne d'orientation pour les marxistes révolutionnaires boliviens. Ces derniers, organisés dans le Parti ouvrier révolutionnaire unifié (PORU), ont défini leurs conceptions et orienta tions dans les textes adoptés par leur congrès d'unification du mois de juillet 1983 (13). II nous paraît toutefois nécessaire de rappeler que, même à cette étape, subsistent dans le mouvement ouvrier deux conceptions erronées.
La première est celle défendue par le Parti ouvrier révolutionnaire de Guillermo Lora (POR-Lora), qui fait de la proclamation de la nécessité de la dictature
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du prolétariat l'axe principal de sa politique actuelle, qui débouche donc sur un propagandisme dogmatique. La seconde est beaucoup plus dangereuse, dans la mesure où ceux qui la défendent, en premier lieu le PCB, ont, au contraire du POR-Lora, une influence de masse. Elle comporte une théorisation du « processus démocratique » dans une optique de révo-
C'est la justification expliquer sa participation à l'UDP et au gouvernement de Siles Suazo.
Dans un débat sur l'« approfondissement du processus démocratique », l'un des dirigeants du PCB, Ramiro chea a notamment décrit le « profil du projet populaire, démocratique, anti-impérialiste comme modèle étatique, qui répond aux exigences non seulement de la classe ouvrière, des paysans, des couches moyennes urbaines, mais aussi de larges précisé, d'un « programme partagé dans un pouvoir qui est aussi partagé » (14). Or, en partant de l'analyse d'une crise économique et sociale dont la profondeur n'est contestée par personne, la conclusion qui s'impose est la suivante : aucun changement réel ne pourra intervenir sans l'adoption de mesures comme la nationalisation des mines de dimension moyenne, des secteurs industriels-clé, des banques, des grands réseaux commerciaux, sans une nouvelle réforme agraire, sans la destruction d'un appareil d'Etat qui, même après les nationalisations d'avril 1952, est fondamentalement au service des classes dominantes et a exploité le secteur économique nationalisé au profit du secteur privé, national et international. Des transformations structurelles anticapitalistes s'imposent. Les luttes ouvrières et paysannes doivent donc être axées sur des revendications transitoires. C'est sur ce terrain, beaucoup plus que sur celui de la caractérisation de la nature de la révolution, que des précisions sont nécessaires.
Aussi bien les syndicats ouvriers que la confédération paysanne ont avancé des revendications qui représentent un progrès par rapport au passé. Mais, en dernière analyse, leur contenu réel sera déterminé par la dynamique d'ensemble de la mobilisation des masses populaires.
Par exemple, le projet de loi agraire fondamentale présenté par la CSUTCB est fondé sur la communauté paysanne de base. Or, si un tel projet se traduit dans la pratique par un gouvernement représentant les forces ouvrières et paysannes anticapitalistes, le caractère central de la communauté paysanne comportera une dynamique de marginalisation des entreprises capitalistes dont, en principe, le projet prévoit pourtant la survivance. Si, par contre, la nouvelle réforme agraire se réalise sans changement qualitatif cadre socio-politique, l'agriculture capitaliste ne sera pas fondamentalement frap-
13. Cf. Inprecor numéro 157 du 26 septembre 1983.
14. Cf. Unidad, organe du PCB, première semaine de mars 1983.
pée et la restructuration sur la base communautaire ne permettra pas aux paysans d'améliorer substantiellement leurs conditions d'existence. Quant à la cogestion majoritaire de la Comibol, elle recèle, elle aussi, des dangers. Si elle est conçue dans une optique de maintien du statu quo, elle restera soit lettre morte, soit elle ris-• quera d'amener les mineurs ou leurs représentants à accepter une logique de productivité capitaliste, donc à accepter une politique d'austérité très sévère comme seule issue à la crise économique. Si, par contre, elle est conçue comme une revendication transitoire, les mineurs partiront du point de vue qu'il faut briser les obstacles représentés par le mode d'accumulation capitaliste et les choix socio-économiques imposés par les gouvernements bourgeois, y compris ceux du MNR des années 1952, et seront donc amenés à aborder le problème du pouvoir.
Finalement se pose la question de savoir par quels instruments les ouvriers et les paysans pourront lutter efficacement dans une perspective révolutionnaire de prise du pouvoir. Sur ce terrain, la contradiction traditionnelle entre la force des organisations syndicales et la faiblesse extrême des organisations politiques se réclamant du mouvement ouvrier n'a pas été surmontée. L'émergence de l'UDP comme pôle centralisateur de l'opposition ouvrière et paysanne, entre 1970 et 1980, avait pu faire croire qu'une phase nouvelle s'était ouverte en de domaine. Mais l'UDP n'était qu'une coalition électorale de forces sociales différentes et, aujourd'hui, elle n'est pas considérée par la grande majorité des masses exploitées comme leur instrument de lutte réel.
Des courants politico-idéologiques ont avancé à plusieurs reprises l'idée que la COB pourrait diriger elle-même la lutte pour la prise du pouvoir. Une telle idée est par exemple esquissée par Filemon Escobar, dirigeant mineur qui pendant une longue période s'est réclamé du trotskysme, dans un article publié par l'hebdomadaire Aqui, de fin février 1983.
En d'autres termes, la COB pourrait jouer en même temps un triple rôle : son rôle propre de centrale syndicale, le rôle d'organe de dualité de pouvoir, et le rôle de parti révolutionnaire. C'est une hypothèse que, pour notre part, nous ne sommes pas disposés à accepter. Tout d'abord parce qu'aucune expérience de révolution victorieuse ne l'autorise. Toutes les révolutions ont démontré la nécessité d'un instrument de direction et d'organisation des masses spécifiquement politique. Ni la révolution cubaine ni la révolution nicaraguayenne ne constituent une exception en la matière. En second lieu, la COB avait une force comparable à celle dont elle dispose aujourd'hui dans la période qui a suivi l'insurrection de 1952 et en 1970-1971, à savoir en d'autres échéances cruciales de la lutte pour le pouvoir. Pourtant, non seulement elle n'a pas pris la tête de ces luttes, mais elle s'est même avérée incapable d'empêcher la reconstruction de l'Etat semi-colonial et l'instauration du régime autoritaire du général Banzer. Le 29 avril 1980, la COB signait un pacte de non-agression avec l'état-major militaire, pacte qui constituait un engagement commun à respecter le verdict des élections de juin 1980, l'activité de la COB et les institutions militaires. Pourtant, cela n'a pas empêché le coup d'Etat du général Garcia Meza du 17 juillet.
Le problème se pose encore plus concrètement. En règle générale, la COB a adopté des orientations politiques reflétant, en dernière analyse, celles des partis dont les membres jouaient un rôle décisif dans sa direction, à tour de rôle le MNR, des formations centristes, et le PCB. Actuellement, la majorité de cette direction appartient au PCB, qui a un poids très grand y compris dans la FSTMB. Il est vrai qu'indépendamment de la composition de la direction, c'est Juan Lechin qui a joué un rôle majeur dans la conduite de la COB. Mais, justement, Lechin n'est pas un nouveau-né. Faut-il rappeler ce qu'il a fait dans les années 1950, lorsqu'il était encore membre du MNR, pour canaliser et freiner les luttes révolutionnaires ; qu'il a ensuite même été vice-président de la République en 1960, en pleine « normalisation » menée par le régime du MNR ; qu'en 1970-1971, il a appuyé le gouvernement du général Torres; qu'en 1980, après avoir accepté d'être le candidat d'un front d'organisations ouvrières pour les élections de juin, il s'en est retiré à la dernière minute; qu'en juillet 1980, il a même accepté d'apparaître à la télévision pour appeler les travailleurs à mettre fin à la grève contre le coup d'Etat du général Garcia Meza. Le leader des paysans, Genaro Flores, sans avoir le palmarès peu brillant de Lechin, n'est pourtant pas non plus un personnage sans ambiguité politique. Il est l'expression de l'esprit combatif des paysans et il a pesé sur l'adoption des orientations positives actuelles de la CSUTCB, mais il continue d'être membre du Mouvement révolutionnaire Tupac Katari (MRTK), un mouvement aux conceptions réformistes gradualistes.
En conclusion, il n'est pas question de contester ou de minimiser le rôle que la COB a joué au cours des derniers mois et va continuer à jouer dans la prochaine étape de la mobilisation des masses, mais il n'en découle pas pour autant que la tâche de construction du parti révolutionnaire ne se pose plus. Les marxistes révolutionnaires boliviens la considèrent, au contraire, plus urgente que jamais.
Le congrès de la COB, qui s'ouvrira le ler mai prochain, constituera donc une échéance importante. La COB peut et doit jouer un rôle central dans l'organisation et la centralisation des luttes des ouvriers, des paysans et des autres couches exploitées des masses populaires pour leurs revendications immédiates et pour des objectifs transitoires, de même que dans la construction d'organismes de pouvoir populaire et, ce qui n'est pas moins important, dans l'organisation de l'autodéfense contre toute menace de coup d'Etat militaire. Mais elle ne pourra accomplir ces tâches qu'en surmontant ses faiblesses et ses contradictions. Elle doit notamment se donner des structures et un mode de fonctionnement permettant à tout moment l'expression démocratique de la volonté de sa base. Elle doit aussi rénover sa direction par la promotion de cadres ayant fait leurs preuves dans les luttes de ces dernières années et capables de rompre avec tout ce qu'il y a de négatif dans les traditions de la COB. Cela implique notamment de lutter contre lespontanéisme, le flou organisationnel, un maximalisme revendicatif masquant, d'une part, l'absence d'une orientation révolutionnaire conséquente et, d'autre part, le hiatus entre les déclarations verbales des dirigeants et leur pratique réelle. Cela signifie aussi se donner les moyens de pallier à l'impréparation du mouvement ouvrier face aux affrontements décisifs.
Livio MAITAN, 31 janvier 1984.