Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

JAPON

Halte à la violence sectaire dans le mouvement ouvrier

· Inprecor n° 169, 19 mars 1984 · p. 28, 27 · 2 068 mots

Japon et Corée IVe Internationale

Faire cesser les agressions des "'Chukaku" contre la LCRJ la lutte contre l'Etat bourgeois et ses re- qui explique en grande partie la combati-

JAPON

Le 9 janvier dernier, quatre membres de la Ligue communiste révolutionnaire du Japon (LCRJ), section japonaise de la IVe Internationale, étaient sévèrement agressés par des commandos du groupe Chukaku (Noyau central), une organisation centriste de gauche en plein processus de dégénérescence sectaire et qui, depuis une dizaine d'années, s'est fait une spécialité des affrontements violents avec d'autres groupes révolutionnaires. effet, elle a même adopté une structuratype clandestin. Ces actions avaient été minutieusement coordonnées, puisqu'elles ont visé simultanément deux camarades de Tokyo et deux autres camarades de la LCRJ de la section d'OsakaKobé. Le lendemain, c'est un militant de l'organisation de jeunesse de la LCRJ qui était à son tour sauvagement agressé par un commando du même type. Les cinq militants trotkystes - un travailleur de l'imprimerie, un ouvrier d'usine, un employé municipal, un permanent de la LCRJ et un étudiant ont tous été attaqués par des groupes de cinq à six personnes, agissant dans le cadre d'une campagne d'agressions planifiées destinée à causer de sérieux dommages physiques. Les militants agressés ont été hospitalisés pour de longs mois pour des fractures des jambes et, dans un cas, une grave fracture du crâne. Ils risquent de conserver de sérieuses séquelles physiques de ces agressions pour le restant de leurs jours.

Le groupe Chukaku, responsable de ces actes de violence dignes des pires pratiques des staliniens et des sociaux-démocrates, a été l'une des plus grosses organisations de la gauche révolutionnaire japonaise issue de la recomposition politique du milieu des années 1960. Bon nombre des groupes apparus alors ont été sérieusement démantelés par de véritables guerres intestines, les « uchigeva », qu'ils se sont livrées durant les années 1970, après la retombée des vastes mobilisations anti-impérialistes de la jeunesse. Les Chukaku ont été partie prenante de tous ces violents affrontements fratricides. L'un des plus grands mérites politiques de la section japonaise de la IVe Internationale, elle aussi issue de la même vague radicalisation de la jeunesse, est d'avoir telles « uchigeva », et d'avoir maintenu le refus des affrontements entre organisations se revendiquant de la lutte ouvrière et révolutionnaire. Ce fut tout à l'honneur des trotskystes japonais d'avoir su réserver leurs efforts de mobilisation à

Halte à la violence sectaire

dans le mouvement ouvrier

présentants armés, dans le cadre des vastes mobilisations populaires des années

Ainsi, la LCRJ, dont nombre de cadres et de militants sont issus du mouve ment militant étudiant Zengakuren rigé dans la seconde moitié 1950 par le Parti communiste —, a activement participé à la mobilisation en soutien à la lutte des paysans de Sanrizuka contre la construction du nouvel aéroport international de Tokyo à Narita, durant la décennie 1970. A la suite de la part prise par la LCRJ dans les actions centrales du 26 mars 1978, durant lesquelles une tour de contrôle du nouvel aéroport fut investie par les manifestants, près de deux cents militants de cette organisation avaient été arrêtés et emprisonnés. Plusieurs militants de la LCRe, condamnés à de très longues peines de prison, sont toujours enfermés et pour de très longues années encore, si la solidarité internationale ne vient pas les en sortir (1).

C'est pourtant aux militants d'une telle organisation que le groupe Chukaku s'en prend physiquement, confirmant meme dans un communiqué officiel paru hebdomadaire Zenshin Avant) du 23 janvier 1984, que c'était là une orientation délibérément adoptée, puisqu'il s'agissait pour lui « d'écraser la IVe Internationale contre-révolutionnaire », la LCRJ étant définie « l'agent de l'impérialisme japonais et des autorités de l'aéroport ». Par-delà le caractère révoltant et inacceptable des méthodes terroristes mises en œuvre par les contre-révolutionnaire visant toute la IVe Internationale au travers de la sanglante des militants de sa section japonaise, la vérité est que ce groupe est en fait entraîné dans une fuite en avant, qui se traduit par ces agressions contre la dans le dessein de couvrir sa profonde crise politique et organisation-

L'arrière-plan de cette folle et violente orientation sectaire est constituée par le revers subi par les Chukaku dans le cadre du débat sur la stratégie de la lutte contre l'aéroport de Narita. Traditionnellement, l'une des règles fondamentales de la solidarité des groupes politiques à l'égard de cette mobilisation a été celle du respect absolu des décisions de la Ligue d'opposition paysanne de Sanrizuka et Shibayama, et ce, quels que soient les points de vue des organisations révolutionnaires sur les décisions prises. C'est ce principe, vité et la longue durée de la lutte des paysans de Sanrizuka, que le groupe Chukaku a finalement remis en cause.

Le point central en débat au sein de la Ligue d'opposition paysanne était la proposition d'organiser, un peu à la manière des paysans du Larzac en France, une campagne pour recruter un grand nombre de personnes désireuses de devenir collectivement propriétaires de très petites parcelles de terrain dans une zone où doit être construite la seconde piste de l'aéroport. Les Chukaku s'opposèrent d'une manière particulièrement sectaire et ultimatiste à cette perspective. Multipliant les interventions sectaires envers les paysans de Sanrizuka, ils analysèrent ce projet de campagne comme « une campagne pour vendre la terre aux autorités de l'aéroport pour la seconde phase du projet de construction », et donc comme une capitulation face au pouvoir. La troisième assemblée des membres de la Ligue d'opposition paysanne décida alors de rompre toute relation avec les Chukaku, par un vote largement majoritaire de 145 pour, 25 contre et 24 abstentions. Un très petit nombre de paysans de la Ligue suivra les Chukaku pour constituer une autre orga-

Alors que la campagne pour la vente de petits lots de terrains se 1 000 personnes s'engageant à verser chacune 10 000 yens à cet effet (environ 300 francs), les Chukaku continuèrent leurs actions d'intimidation contre les paysans de Sanrizuka, essayant d'empêcher la tenue de certaines réunions publiques, s'opposant notamment violemment, le 15 septembre 1983, à un meeting convoqué par la Ligue d'opposition paysanne sur le site de construction de la seconde piste de l'aéroport, et intimidant les personnes qui s'étaient portées volontaires pour y acquérir une parcelle de terrain.

L'attaque du début janvier de cette année contre les militants de la LCRJ s'inscrit donc, pour les Chukaku, dans le cadre d'une action consciente contre la mobilisation indépendante des paysans de Sanrizuka. Elle constitue une supplémentaire dans la violence qu'une suite page 27 1. En juin 1981, la cour de justice de Tokyo prononçait de très lourdes peines de prison (entre 4 et 10 ans de détention) contre 14 militants, dont 12 membres de la LCRJ, ayant participé à l'occupation de la tour de contrôle de l'aéroport de Narita, le 26 mars 1978. (Cf. Inprecor numéro 129 du 28 juin 1982).

Page 27

« argumentation politique » sectaire, ultimatiste et irresponsable tente de justifier. Selon les Chukaku, en effet, la majorité des paysans de la Ligue, ainsi que la LCRJ qui les a soutenus dans leur campagne, sont des « traîtres » et des « agents contre-révolutionnaires » de l'impérialisme et du gouvernement japonais, « minant " de l'intérieur la lutte contre l'aéroport, dans le cadre d'une « situation politique polarisée » par « la pression de la lutte révolutionnaire de l'Armée révolutionnaire » des Chukaku. Dès lors, pour ce groupe en pleine crise de dégénérescence, « la tâche immédiate la plus importante » est « d'écraser » ce qu'il considère obstacle à la lutte contre l'aéroport de Narita. Dans le numéro du 12 décembre 1983 de leur hebdomadaire, les Chukaku justifier leur injustifiable politique d'agression, en écrivant :

« S'étant eux-mêmes brutalement métamorphosés de manière qualitative, (...) les paysans exclus de la lutte et la IVe Internationale sont les premiers déserteurs ayant manœuvré pour désarmer la lutte de Sanrizuka et œuvré à dégager la voie pour la seconde phase de la construction de l'aéroport par l'impérialisme japonais et les autorités de l'aéroport. (...) Les paysans marginalisés de la lutte et la IVe Internationale se sont ouvertement révélés, en commençant leurs attaques destructives contre la lutte de Sanrizuka, comme une authentique force de la réaction. (...) Par conséquent, l'écrasement des

"lâcheurs" et de la IVe Interna tionale fait partie de la lutte contre la se conde phase de la construction de l'aéroport par l'impérialisme japonais et les autorités. (...) Sans briser et écraser ces paysans et la IVe Internationale, pas d'arrêt possible de la seconde phase de construction de l'aéroport. (...) La tâche de briser les paysans "lâcheurs" et la IVe Internationale est un maillon stratégique de la lutte pour arrêter la seconde phase de construction de l'aéroport. »

La fuite en avant terroriste des Chukaku est non seulement un acte intolérable de violence au sein du mouvement ouvrier, mais, qui plus est, elle constitue une agression caractérisée contre une des luttes les plus avancées du mouvement de masse, à savoir le combat des paysans de Sanrizuka, qui dure maintenant depuis près de vingt ans. Loin de s'en prendre à l'appareil d'Etat bourgeois, les Chukaku réservent ainsi leurs coups à la majorité de la Ligue d'opposition paysanne et aux militants de la LCRJ qui soutiennent sa lutte. Ce faisant, ils rendent là un grand service à l'adversaire de classe et à ses forces répressives.

De ce point de vue, l'action des Chukaku ne peut qu'être l'occasion, pour les forces policières, d'une offensive contre ces secteurs en lutte et ceux qui les appuyent. C'est conscient de cela que le Comité central de la LCRJ a adopté, en janvier dernier, une résolution définissant l'attitude de cette organisation face aux attaques dont ont été l'objet ses militants.

Dans cette résolution, publiée par de la LCRJ Sekaï Kakumei (Révolution mondiale), du 1984, le CC de la section japonaise de la IVe Internationale précise que, « voyant les attaques des Chukaku comme bonne occasion, la police a commencé ses activités provocatrices ». En effet, « paralChukaku, la police a intensifié ses activités de renseignement et d'intimidation contre la LCRJ, dans le but d'entraîner cette dernière dans des "guerres intestisuicidaires. La police considère que c'est là le meilleur moyen de porter un coup très dur à la LCRJ ».

Refusant de s'engager à son tour dans de telles « uchigeva » et de tomber dans le guêt-apens tendu par les Chukaku et mis aujourd'hui à profit par la police, la LCRJ s'est adressée publiquement à tous les militants de la lutte de Sanrizuka et à tous ceux qui les ont soutenus, pour qu'ils condamnent fermement les pratiques dont elle est victime et pour que se mette en place « une large et puissante campagne contre les attaques terroristes des Chukaku » qui parvienne à faire cesser les violences de ce groupe dégénéré à l'encontre de la LCRJ. Dans cette campagne, la LCRJ s'est adressée à tous les secteurs du mouvement de masse, et notamment aussi au courant svndical « lutte des classes » regroupé derrière la revue Rohdoh Johoh (Information ouvriè re), qui est partie prenante du soutien à la lutte des paysans de Sanrizuka. Parailleurs, la LCRJ s'est aussi engagée à assurer la défense de son organisation et de ses militants, aussi bien contre les attaques des Chukaku que contre les provocations policières qui les accompagnent.

C'est dans le cadre de cette campagne contre la violence physique sectaire, pour le respect des principes du débat démocratique dans le camp ouvrier et populaire et de l'autonomie des organes de mobilisation des masses, que la LCRJ a lancé un appel international à la solidarité. Celui-ci doit, dans un premier temps, se concrétiser par une large information des secteurs ouvriers et démocratiques sur la situation créée par les agressions terroristes des Chukaku contre les militants de la LCRJ. Cette action de solidarité doit aussi se concrétiser par l'envoi de messages de soutien aux camarades de la LCRJ, à l'adresse suivante : Shiniidai-sha. 5-13-17 Shiba, Minatoku, Tokyo. Par ailleurs, des prises de position de personnalités démocratiques peuvent être suscitées pour dénoncer les attaques terroristes dont sont l'objet les membres de la LCRJ du fait de leur soutien sans ingérence à la lutte des paysans de Sanrizuka, pour condamner toute forme de violence dans le mouvement ouvrier et populaire au Japon, pour s'élever contre toute utilisation de cette situation par les forces ré pressives du pouvoir, et pour réclamer la libération des militants incarcérés depuis des années pour leur participation aux mobilisations du 26 mars 1978.

Vincent KERMEL, 9 mars 1984.

Une erreur sur cette page ?