Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRENADE

Le gouvernement installé par les USA s'attaque aux acquis sociaux de la révolution

· Inprecor n° 169, 19 mars 1984 · p. 3-4 · 2 437 mots

Amérique centrale Syndicalisme États-Unis

/ INQ années après une révolution qui, le 13 mars 1979 et ans et son de san, avait réussi vaincre lectature

• d'Eric Gairy, et qui permit ensuite d'apporter aux masses grenadiennes leurs conditions de travail et d'existence, la situation de l'île de

Grenade est caractérisée par un retour en force de l'impérialisme américain et de ses agents les plus patentés, à la suite de l'invasion impérialiste du 25 octobre 1983. Toutefois, la profonde désorganisation et la désorientation politique actuelle des masses grenadiennes n'est pas la seule conséquence de cette agression impérialiste. Le renversement du gouvernement de

Maurice Bishop quelques jours avant l'invasion US, par un

Conseil militaire révolutionnaire (CMR) dirigé par le général

Hudson Austin et soutenu par le vice Premier-ministre Bernard

Coard, l'assassinat, ensuite, de Maurice Bishop et de plusieurs dirigeants du gouvernement, du New Jewel Movement (NJM)

et des syndicats, ont à la fois révélé violemment à l'opinion publique les divergences qui traversaient le NJM et radicalement contribué à décontenancer les masses populaires lorsque furent prises contre elles des mesures policières telles que le couvre-feu. Le terrain fut alors propice pour l'intervention militaire US, le septicisme et la déception des masses limitant leur capacité de riposte, ce qui entraîna même une partie d'entre elles à réagir initialement de manière positive face à une invasion qui les débarrassait aussi du gouvernement du CMR dans lequel elles ne se reconnaissaient pas.

Cela ne signifie pas pour autant que les masses populaires grenadiennes soient prêtes à voir les acquis démocratiques et sociaux de l'ère Bishop remis en question et la réaction s'imposer sur tous les terrains sans qu'elles réagissent. L'impérialisme

US, qui est le véritable patron du gouvernement intérimaire

(Conseil provisoire) mis en place par ses soins à Saint-Georges, rencontre d'ailleurs certaines difficultés pour réunir une équipe capable de remporter les élections prévues pour l'année pro-

Mohammed OLIVER

Les acquis sociaux de la révolution de 1979 à Grenade sont soumis aux attaques d'un Conseil provisoire installé comme gouvernement par les Etats-Unis, dont les mesures visent à démanteler les proéconomiques avaient été institués au bénéfice du peuple par le Gouvernement révolutionnaire populaire (GRP) dirigé par le Premier ministre Maurice Bishop, assassiné en octo-

A la suite du renversement du GRP par une clique dirigée par le vice-Premier ministre Bernard Coard, en octobre dernier, et l'invasion des troupes nord-américaines qui a suivi, le 25 octobre, beaucoup des acquis sociaux de la révolution ont été supprimés.

La construction de l'aéroport international de Point Salines, achevé à 80 % par le GRP, a été stoppée. Des industries contrôlées par l'Etat, comme l'entreprise agro-alimentaire qui procédait à la transformation primaire et à l'emballage de produits agricoles, ou l'usine de construction Sandino, qui prosubstantielles améliorations de duisait des maisons préfabriquées, ont été fermées. Des milliers de Grenadiens sont maintenant sans emploi. La mendicité et la prostitution, qui n'existaient quasiment plus sous le régime du GRP, apparaissent

Se rangeant à l'avis de l'Agence nord-américaine pour le développement international (USAID), les dirigeants du Conseil provisoire ont annoncé leur intention de restituer d'autres entreprises d'Etat au secteur privé. Le gouvernement intérimaire a aussi affirmé aux propriétaires terriens dont les terres avaient été confisquées sans indemnisation, qu'elles leur seraient rendues. Le GRP avait en effet exproprié des terres peu ou pas cultivées, afin de développer des fermes d'Etat ou des coopératives agricoles, dans le but d'accroître à la fois le niveau de l'emploi et la production agricole. Un travailleur de la Banque du Commerce de Grenade, une banque nationalisée, nous a affirmé que des représentants officiels des USA avaient promis au Conseil provisoire que l'administration Reagan effectuerait un dépôt de 17 millions de dollars (136 mil-

GRENADE chaine, ainsi que de mener une politique favorable à l'impérialisme sans avoir recours au personnel politique ayant servi la dictature d'Eric Gairy. En effet, un retour trop brutal aux méthodes terroristes d'avant 1979 propres au gang des « Mangoustes » pourrait non seulement provoquer des réactions populaires, relancer l'agitation sociale et politique, ouvrir la voie à une recomposition de la gauche grenadienne, mais aussi opérer des clivages au sein même des partisans de l'intervention des forces bourgeoises locales, hypothéquant l'installation d'un régime stable à la solde de Washington. Parallèlement, l'impérialisme US oriente le Conseil provisoire vers une politique de démembrement systématique des acquis sociaux du NJM, comportant notamment la destructuration des sociétés étatiques au profit d'une libéralisation économique dont on sait qu'elle engendre inflation, chômage, accroissement de l'oppression et misère pour les masses. Les premières mesures prises par le Conseil provisoire ont déjà de telles conséquences. Ainsi, une douzaine de fermes d'Etat sont en voie de restitution à leurs ex-propriétaires. Le gouvernement intérimaire a d'ailleurs commencé par la plantation qui était la plus rentable, celle de canne à sucre de Rivière-Antoine.

L'article que nous reproduisons ci-après est un reportage effectué à Grenade par un envoyé spécial du Militant - organe édité à New York par le Socialist Workers Party (SWP) des Etats-Unis - et publié dans le numéro du 24 février dernier de cet hebdomadaire. Il fait le point sur les tentatives du gouvernement intérimaire d'attaquer les acquis sociaux des masses, sur la remise en cause du mouvement syndical, et sur les réactions que cela suscite parmi les travailleurs. Quant à l'interview exclusive de Kendrick Radix, l'un des fondateurs du NJM, que nous publions dans les pages suivantes, elle décrit l'action des militants du NJM restés fidèles à leurs idéaux pour la réactivation d'une alternative de gauche dans la perspective des prolions de francs) dans cette banque (1). Ils n'y mettaient qu'une seule condition : que 51 % des avoirs de cette banque soient vendus à des hommes d'affaires privés. LES ATTAQUES CONTRE LES ACQUIS SOCIAUX DES MASSES L'un des acquis les plus importants de la révolution se situait dans le domaine de l'éducation. Sous le GRP, l'éducation était un droit. L'accès aux écoles secondaires, qui étaient des écoles privées sous le dictateur Eric Gairy, alors soutenu par les USA, est devenu gratuit, et un prod'alphabétisation pour adultes avait été mis en place sous l'appellation de Centre pour l'éducation populaire. Aujourd'hui, l'éducation gratuite est menacée, Nicolas Brathwaite, qui dirige le Conseil provisoire, ayant annoncé que le GRP leur avait laissé les coffres vides. Et alors 1. Le gouvernement américain a déjà oc9 millions de dollars (72 millions de francs) d'aide financière au gouvernement pro-impérialiste qu'il a installé à Grenade.

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qu'il y a toujours des gens présents dans les bureaux du Centre pour l'éducation populaire, aucun cours n'y a été donné depuis le mois d'octobre dernier.

Un autre projet est en butte aux attaques du gouvernement US et de ses valets locaux, celui de l'Agence nationale pour le développement coopératif (son sigle anglais est NACDA, ndlr.). Le GRP a créé cette agence en 1980 comme institution du ministère de l'Agriculture. gouvernement révolutionnaire négocié un emprunt d'un million de dollars carribéens (environ 3 millions de francs) pour cette agence, qui l'utilisait à son tour comme fonds de roulement pour des prêts à 8 % aux Grenadiens qui désiraient organiser des coopératives. Elle aidait les membres de ces coopératives à gérer leur entreprise et à vendre leurs produits. Ces coopératives, épaulées par la NACDA, étaient une part essentielle de la lutte du GRP contre le chômage, qui était d'ailleurs tombé de 50 à 14 % de la population active en quatre années et demi de révolution. Selon le responsable de la NACDA, Melvin Mitchell, le travail de l'agence est aujourd'hui menacé.

à maintenir à jour le paiement des intérêts de son emprunt d'un million de dollars carribéens, mais n'a pas pu effectuer de remboursement significatif du capital emprunté.

En janvier 1984, Mitchell a rencontré le ministre de l'Agriculture du gouvernement intérimaire, Arnold Cruishank, qui lui a alors demandé de faire un rapport sur les résultats et les besoins de la pour le Conseil provisoire. Cruishank à déclaré que le Conseil devra décider, à la lumière de ce rapport, si la NACDA continuerait son activité et sous quelle forme. Beaucoup de gens de la NACDA craignent que le Conseil provisoire ne transforme la loi qui avait créé l'agence ou bien restructure cette derniède la rendre inefficace. Cette crainte n'est pas sans fondements. Le régime imposé par les USA a déjà pris de telles mesures pour déstructurer une autre conquête importante de la révolution à Grenade, l'Office du commerce et des importations nationales (MNIB).

Le GRP avait créé le MNIB afin de trouver de nouveaux marchés d'exportation pour les produits agricoles de Grenade et pour, à travers le contrôle des importations, assurer à la population de l'île l'approvisionnement en produits alimentaires de base. Encouragés par le renversement du GRP et l'occupation américaine de Grenade, les commerçants ont commencé une campagne visant à obtenir la suppression du MNIB. Un employé de cet office, militant du Syndicat des travailleurs du commerce et de l'industrie (CIWU), nous a décrit ainsi cette campagne : « La première ment du MNIB, nous a-t-il déclaré, a été la publication, par plusieurs hommes d'affaires, immédiatement après la crise d'octobre et l'invasion, d'une brochure intitulée "Les Grenadiens conscients". Ils y attaquaient le MNIB et s'engageaient à faire tout ce qui était en leur pouvoir pour en finir avec cette institution. Quelques jours après, poursuit le syndicaliste du CIWU, nous avons appris, par le ministère du Commerce, que quatre entreprises

- Hubbard, l'alimentaire Ross, Star et l'agence Indépendance - avaient obtenu leur licence d'importation pour des produits dont le MNIB avait le monoselon la loi populaire numéro 69 ». Les travailleurs du MNIB ont rapidement réagi à ces décisions. Le syndicat a réclamé des éclaircissements au gouverneprovisoire quant vis-à-vis du MNIB. D'autres travailleurs se sont joints à cette protestation. Le Conseil provisoire fut alors contraint de faire une déclaration publique annonçant que le MNIB resterait en l'état. Deux des licences d'importation étaient annulées, mais les deux autres sociétés avaient déjà profité de cet avantage. Des entreprises autres que le MNIB ont donc pu importer du sucre et du lait.

Pour l'instant, des négociations sont en cours entre le MNIB et les négociants pour permettre à l'Office d'acheter le lait et le sucre avant qu'ils ne soient mis en vente sur le marché.

Malgré tout, les attaques contre le MNIB se font pressantes. Un nouveau comité directeur a été désigné, qui, les travailleurs le sentent, est déterminé à démanteler l'agence. « Avant toute chose, nous déclarait le militant du CIWU, le nouveau comité a changé la politique des prix du MNIB. Depuis février, les prix de six articles ont été baissés. C'est pour donner l'impression au peuple que le GRP volait son argent. Mais, continua-t-il, les profits faits par le MNIB sur des produits comme le sucre, par exemple, importé de Cuba à des tarifs inférieurs à ceux du marché mondial, étaient réinvestis dans les programmes sociaux ment. Ils essaient maintenant de dissimuler ce fait. Les profits réalisés par le MNIB aidaient à financer les soins médicaux gratuits, le Centre pour l'éducation populai-

GRANDES MANOEUVRES DE L'AIFLD CONTRE LES SYNDICATS « Toutefois, nous a déclaré le militant du CIWU que nous avons rencontré, les luttes les plus significatives depuis le 25 octobre ont opposé le Syndicat des travailleurs des ports et des docks (SWWU), le Syndicat des banques et des travailleurs

(BGWU) et le MNIB ». Les docks, et donc les dockers, occupent une place centrale dans l'économie petite île. Le SWWU organise environ 300 travailleurs des docks de Grenade. Ils sont parmi les travailleurs les mieux payés de l'île. La direction du SWWU s'est opposée à la révolution à Grenade et a essayé de déstabiliser le GRP quand ce dernier était au pouvoir. Le BGWU organise des travailleurs non qualifiés des docks. La direction du syndicat a soutenu la révolution. Durant la révolution, il a joué un rôle important en s'opposant aux activités de la direction du SWWU. « Mais avec le changement de nous a déclaré notre interlocuteur, le SWWU a cru qu'il pouvait faire ce que bon lui semblait. En janvier, ils ont bloqué le déchargement d'un cargo affrété par le MNIB, arguant du fait que leur syndicat était le seul syndicat des docks. Ils ont expulsé la branche du BGWU des docks et le MNIB a signé un nouveau contrat avec le SWWU. »

Ce récit sur l'opération montée par le SWWU contre le BGWU est corroboré par BGWU. Ils nous ont rapporté des opérations similaires dans des hôtels où les travailleurs étaient organisés par le BGWU.

« Apparemment, commente un militant du BGWU, la direction du SWWU pense que nous sommes une cible facile, car nous organisons des catégories très différentes de travailleurs. Ils pensent qu'ils peuvent ainsi nous mettre dehors, entreprise après entreprise. Mais, poursuit-il, nous avons prochainement une réunion de notre conseil général, et une réunion du Conseil des syndicats (TUC) est prévue pour la dernière semaine de mars. A ces réunions, nous aborderons la question des agressions menées par le SWWU et du travail de sape entrepris par l'Institut américain pour le développement de la liberté du travail (AIFLD). »

L'AIFLD est un pur produit de la centrale de renseignements américaine, la CIA. Dans son comité directeur, l'AIFLD comprend des bureaucrates de la centrale syndicale américaine AFL-CIO (American Federation of Labour - Congress of Industrial Organizations). Le but de l'agence est de faire éclater et de disloquer les syndicats ouvriers dont les dirigeants américains considèrent les directions comme « subversives ». Pendant la révolution, ce travail de l'agence américaine était largement entravé. Aujourd'hui, l'AIFLD a obtenu le feu vert pour dislod'en exclure les directions qu'elle juge trop « radicales ». Cette campagne antisyndicale est essentielle dans les plans des dirigeants nord-américains visant à stabiliser la domination impérialiste dans ce

Des syndicats mis au pas, qui refusent de lutter efficacement pour la défense des droits des travailleurs, sont nécessaires pour Washington, qui espère faire disparaître les derniers vestiges de la révolution à Grenade. Le responsable le plus actif de l'AIFLD à Grenade est Ofborne Baptiste. Son bureau se trouve au quartier général du SWWU. Ofborne Baptiste, un Grenadien qui est revenu dans l'île après l'invasion US, a suivi plusieurs stages de formation de l'AIFLD aux Etats-Unis. C'est également le cas de plusieurs autres dirigeants du SWWU. L'une de ces sessions d'« entraînement » s'est tenue à Grenade du 16 au 27 janvier dernier. Le était le suivant : « Théories, systèmes politiques et syndicats ». L'un des conférenciers était le social-démocrate de droite Bayard Rustin, de l'institut nord-américain Randolph A. Philipp.

Ofborne Baptiste s'est exprimé à la radio de Grenade pour calomnier rections du BGWU et du CIWU et répandre des mensonges sur leur compte.

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