ancien ministre de la Justice du gouvernement révolutionnaire de Grenade, s'est
Lrendu dans plusieurs pays européens, dont la France, l'Allemagne fédérale et les
Pays-Bas, à l'invitation des comités ouest-allemands de solidarité avec Grenade, pour discuter du maintien et des perspectives de l'action de solidarité avec la lutte du peuple grenadien. Radix a aussi pu avoir des discussions avec des dirigeants des partis socialistes allemand et français — le New Jewel Movement était en effet associé à l'Internationale socialiste —, des personnalités officielles du gouvernement français, et un certain nombre de représentants de partis de gauche en France, dont des membres du Parti communiste (PCF) et Alain Krivine, de la section française de la IVe Internationale (LCR).
Pendant son séjour en Europe, Kendrick Radix a aussi appelé au soutien de la
Fondation Maurice Bishop récemment créée à Grenade (cf. Inprecor numéro 168 du 5 mars 1984), et a obtenu des bourses scolaires pour des étudiants grenadiens de la part de diverses universités. Nous publions ci-dessous l'interview que Kendrick Radix a ac-
L'agent de l'AIFLD y proclamait que les directions actuelles de ces organisations volaient les syndicats pour s'acheter des logements, des voitures et faire des voyages à l'étranger. Baptiste les a également accusés d'être des « communistes » comme Bernard Coard, le vice-Premier ministre qui organisa le renversement du GRP dirigé par Maurice Bishop. Il essaye ainsi de discréditer ces dirigeants syndicaux en les identifiant avec Bernard Coard, qui est à juste titre hai par les masses de Grenade.
A l'extérieur des locaux du SWWU, Baptiste a également organisé des convois de volontaires en camions chargés de parcourir l'île et de recouvrir tous les slogans révolutionnaires. A bord de véhicules offerts par l'AIFLD, ces brigades ont fait disparaître des murs toutes les affiches et tous les slogans révolutionnaires.
DEHORS LA CIA ! La campagne de l'AIFLD s'est toutefois heurtée aux militants du Syndicat des travailleurs du commerce et de l'industrie (CIWU). Baptiste s'est déplacé dans tous les lieux de travail pour expliquer qu'ils devaient se « débarrasser eux-mêmes des communistes ». Il a appelé à une assemblée générale du CIWU pour le 10 janvier, afin de discuter des « finances du syndi-cat, des longs voyages effectués par les dirigeants, et de la crise de direction du syndicat ». Baptiste avait appelé à cette réunion par radio, mais seuls 15 ouvriers sont venus.
Pendant ce temps, la direction du CIWU avait appelé à une assemblée générale des militants pour le 11 janvier. Avant le début de la réunion, un Jamaïcain, membre de la force d'occupation de l'île et qui portait avec lui un magnétophone afin d'enregistrer la discussion, a prié de s'en aller. Ensuite, les dirigeants du syndicat ont répondu à toutes les accusations de Baptiste devant les 150 travailleurs qui étaient présents.
« Les ouvriers ont demandé pour qui travaillait Baptiste », a raconté un syndicaliste du CIWU à l'envoyé spécial du Militant. Baptiste, qui travaillait dans un lieu habituellement organisé par le CIrépondit qu'il travaillait pour l'AIFLD. L'un des ouvriers s'est alors levé et à déclaré : « Sais-tu que l'organisation pour laquelle tu travailles est responsable du renversement de gouvernements progressistes comme celui d'Allende au Chili ? » Alors, Baptiste est devenu tout rouge et a essayé d'insulter les ouvriers, qui l'ont mis à la porte en scandant « CIA ! CIA ! ». Par une décision prise à l'unanimité, le syndicat a exclu Baptiste de ses rangs, parce qu'il n'était travailleur d'aucune des entreprises organisées par le CIWU, qu'il travaillait pour le compte de l'AIFLD, et parce que l'AIFLD est reconnue comme étant une organisation dépendant de la CIA.
Mohammed OLIVER, Saint-Georges, Grenade, 24 février 1984.
Premiers éléments de
gauche grenadienne
Interview exclusive de Kendrick Radix cordée à Inprecor, à Paris, le 18 février dernier.
« INPRECOR » : - Quels sont, à ton avis, les traits principaux de la situation à Grenade aujourd'hui, près de quatre mois après l'invasion et l'occupation nord-amé-
Kendrick RADIX : - L'invasion de Grenade du 25 octobre 1983, organisée par les Américains, a abouti à l'instauration d'un Conseil provisoire de gouvernement sous la conduite du gouverneur général Paul Scoon (1). L'Etat révolutionnaire a été systématiquement démantelé. Tous les programmes sociaux et économiques de la révolution sont systématiquement annulés. Les services sociaux se sont effondrés, et il y a de nouveau un taux élevé de chômage.
Tous les techniciens volontaires, laborieusement recrutés au cours des quatre dernières années et demie de la révolution, qui nous avaient permis de développer notre économie et d'étendre les services sociaux avec une ampleur sans précédent, ont aujourd'hui été expulsés. Ainsi, les soins dentaires et médicaux sont arrêtés. Les enseignants venus de Trinidad, de Tobago et de Guyana ont été expulsés. Il en résulte un découragement généralisé, surtout lorsque la population se remémore les jours de la révolution où régnaient l'ordre social et la tranquillité.
Cependant, pour donner une image plus précise de la situation actuelle, il faut préciser un autre aspect, celui des effets de la terreur exercée par Bernard Coard et sa fraction à l'encontre de la population, et le fait que des personnes aient été abattues par Bernard Coard et sa clique, que ce groupe ait exécuté le Premier ministre Maurice Bishop et d'autres dirigeants, y compris des ministres et des responsables syndicaux, qu'il ait consigné la population à domicile pendant quatre jours (2).
Alors, bien sûr, avec l'invasion américaine, la population a respiré un grand recomposition d'une la mi-février, Kendrick Radix, ancien dirigeant du New Jewel Movement coup, soulagée d'être débarrassée de ces individus du genre Pol Pot, dont les actes allaient totalement à l'encontre des sentiments des masses.
- A part l'expulsion des travailleurs venus apporter leur aide internationaliste, qu'est-ce qui a été fait plus spécifiquement pour démanteler les programmes sociaux et économiques de la révolution ?
- Les autorités mises en place par l'invasion ont gelé tous les fonds de nationale de développement coopératif, ainsi que ceux de l'organisation des femmes et celle des jeunes créées par le gouvernement du New Jewel Movement. L'Agence pour les transformations rurales a, elle aussi, été touchée, car son directeur a également été expulsé.
- Est-ce que l'organisation des femmes et celle des jeunes ont été dissoutes ?
— Non, elles n'ont pas été formellement dissoutes. Mais beaucoup de leurs permanents ont été renvoyés chez eux,
1. Après son accession à l'indépendance, en 1974, Grenade est resté un Etat membre du Commonwealth lié à la couronne britannique. A ce titre, y compris après la révolution du 13 mars 1979, la reine d'Angleterre se trouvait toujours investie formellement de la fonction de chef de l'Etat. Elle était représentée à Grenade par un gouverneur, Paul Scoon, dont la fonction était surtout honorifique. Néanmoins, l'impérialisme américain se servira de ce personnage pour essayer de donner une légitimité à son intervention, en arguant de son appel à l'aide à l'issue de la prise du pouvoir par le Conseil militaire révolutionnaire du général Austin Hudson.
2. Sur les événements qui ont précédé l'invasion américaine du 25 octobre 1983, se reporter à Inprecor numéro 160 du 7 novembre
certains avec salaire, les autres sans. Dans le cas de l'organisation des femmes, beaucoup de ses militantes ont été renvoyées chez elles. Ils ont gardé l'équipe administrative, mais elle n'a plus rien à faire. II en est de même pour l'organisation de jeunesse. L'Agence pour les transformations rurales est aussi en sommeil.
- Qu'en est-il des syndicats ? - L'Institut américain pour le développement de la liberté du travail (American Institute of Free Labor Development, AIFLD) est de retour et agit dans le mouvement syndical. L'action de cette institution a plus particulièrement concerné le Syndicat des marins et des travailleurs du port, qui vient juste de recevoir deux camionnettes en cadeau et dont certains membres sont payés pour faire le tour du pays et recouvrir systématiquement de peinture tous les slogans et les affiches qui restent de la période révolutionnaire.
L'AIFLD s'active dans plus d'un syndicat et intervient en direction du front syndical dans son ensemble. Cet Institut essaie d'obtenir de personnes qui ont été discréditées pendant des années, qu'elles s'affirment et deviennent de nouveau des dirigeants, pour reconstituer une direction favorable au point de vue des Américains. C'est ce qui a été fait dans le Syndicat des ports et docks (le syndicat des dockers était lié à l'AIFLD avant 1979. ndlr.), et les représentants de l'AIFLD font de même aujourd'hui avec le Syndicat des techniciens et apparentés. Ils ont aussi essayé avec le Syndicat des travailleurs du commerce et de l'industrie, mais ils ont essuyé une rebuffade.
- Est-ce que des syndicalistes nord-américains sont impliqués dans ces opérations?
- Je n'en sais rien. L'AIFLD organise de nouveau des cours de formation syndicale, comme il le faisait avant 1979. Il essaie d'engager à nouveau les gens sur la voie étroite des revendications de salaires, etc., et de les détourner de toute réflexion concernant la nécessaire démocratie populaire et autres choses de ce type.
— Qu'est-il advenu des structures de gouvernement mises en place par la révolution ?
- Les institutions de démocratie populaire de la révolution — les conseils de paroisse (3) et les conseils de zones - se sont effondrés. Inévitablement, un sentiment de nihilisme et une coupure totale d'avec les processus politiques se sont développés. Ceci est la conséquence de la réaction de frustration née du fait qu'un petit groupe d'éléments favorables à Bernard Coard ait pu renverser la démocratie et les acquis que le peuple avait obtenus sous le gouvernement dirigé par Maurice Bishop.
- As-tu des détails précis sur l'extension du chômage et sur ses causes actuelles ?
- Environ trois mille personnes ont perdu leur emploi depuis l'invasion organisée par les Américains. D'abord, la construction du nouvel aéroport international a été arrêtée. Cela fait 500 emplois de moins. C'était le plus gros employeur du pays. Puis, il y a tous les gens qui ont été licenciés par les organisations de masse et les offices gouvernementaux. Le secteur du tourisme, qui fournissait jusqu'à 40 % de nos rentrées en devises, est maintenant pratiquement inexistant. d'un ou deux qui sont utilisés pour loger les forces US, tous les hôtels sont fermés. Les projets d'infrastructure générale du gouvernement révolutionnaire se sont évanouis, comme par exemple tous les hôpitaux.
- Tous les médecins étaient des volontaires ?
- Oui. Ils venaient tous pour un an et constituaient notre corps médical. Il y avait des gynécologues, des obstétriciens, des neurologues, des ophtalmologues. En fait, nous avions par exemple une chirurgie oculaire très avancée, à tel point que des personnes venaient chez nous d'autres îles de la Caraibe pour bénéficier des services dont jouissaient les Grenadiens.
- Les occupants US n'ont pas fait venir d'autres médecins en remplacement des volontaires expulsés ?
Non. En fait, pour être franc, les Américains ne sont pas équipés pour ça. Ils ont un système de médecine capitaliste dans lequel les docteurs en médecine gagnent 150 000 dollars par an (1,2 millions de francs). Ils ne vont pas venir à Grenade pour gagner un petit millier de dollars (8 000 francs) à peu près par mois.
— Au vu de tout ce chômage, sans espoir apparent de solution, et de l'engagement massif des USA, as-tu constaté une quelconque tentative de construire la base sociale du régime actuel par la corruption, le clientélisme, etc. ?
- Rien de tout cela jusqu'à présent. Les autorités américaines s'efforcent cependant d'acheter des bonnes volontés. Par exemple, à Noël dernier, les USA ont acheminé pour 200 000 dollars (1,6 million de francs) de jouets dans des transporteurs aériens Hercules C-130. Cela a dû leur coûter au total l'équivalent d'un million de dollars (8 millions de francs) pour importer ces 200 000 dollars de jouets, mais ils l'ont fait quand même.
Les USA travaillent aussi par l'intermédiaire des Eglises, en particulier l'Eglise catholique romaine et l'Eglise anglicane. Ces deux Eglises prêchent que Dieu lui-même est venu, sous la forme des USA, pour sauver le peuple. Des messes géantes sont organisées pour remercier Dieu de son secours, etc. Mais en même temps, ces Eglises refusent de célébrer des offices en mémoire de Maurice Bishop et des autres
Grenade avant l'invasion US. (DR) personnes qui ont été exécutées. Cela semble être une étrange conception du christianisme.
- Y a-t-il eu un afflux massif de missionnaires américains?
- Pas encore, mais nous avons vu des missionnaires américains d'une autre espèce : marchands de tapis en tout genre et profiteurs. Un asseZ grand nombre d'Américains arrivent dans le pays pour essayer d'acheter des maisons endommagées par la guerre, ils espèrent pouvoir les revendre ou les louer ensuite à des prix exorbitants.
- Y a-t-il un afflux de dollars ? - Nous avons eu quelques visites d'hommes d'affaires envoyés par la Maison-Blanche et qui déclarent que l'endroit est idéal pour investir. De fantastiques chiffres concernant le montant des aides promises ont été annoncés. Par exemple, il a été annoncé l'octroi de 30 millions de dollars d'aide. Il s'est cependant ensuite avéré que quinze de ces millions de dollars étaient destinés aux forces militaires dans le pays, et le reste n'a pas encore été attribué. De toute façon, il serait même difficile de dépenser cet argent, car il n'y a guère plus de personnes qualifiées, ne serait-ce que pour gérer ces programmes. Tous ceux qui avaient une qualification, soit ont quitté le pays, soit ont été expulsés après l'invasion. Ainsi, en dépit de toutes les parlotes sur le montant des aides, les sommes réellements dépensées jusqu'ici sont très modestes.
— Mais tu as quand même dit que des capitalistes privés affluent ...
- Je veux dire qu'ils veulent acheter tout ce qu'ils peuvent. Ils veulent cons-
3. La « paroisse » est un découpage administratif local.
AL IN IN E OFFENCE truire des hôtels. Le pays est extrêmement beau et pittoresque, et dans le climat de l'après-invasion, un grand nombre d'hommes d'affaires américains se dépêchent pour voir ce qu'ils peuvent acheter pour pas grand chose. Notre position est toujours que notre pays n'est pas à vendre. Les hommes d'affaires prêts à respecter le code des investissements que nous avions établi étaient les bienvenus pour aider au développement d'ensemble du pays. Mais un vulgaire pillage de Grenade ne sera pas accepté à l'avenir par la population du
- L'arrivée de nombreux hommes d'affaires américains, avec de l'argent à dépenser, n'a-t-elle pas suscité l'enthousiasme parmi leurs homologues grenadiens ?
- Pas parmi les petits, ment parmi les gros hommes d'affaires.
- A qui cela se réfère-t-il exactement - Les propriétaires d'hôtels, les grosses maisons de commerce, les gens du secteur du tourisme qui pensent qu'ils pourraient rapidement se remplir les poches, tous ces gens-là pensent que Fort Knox (la réserve d'or américaine) va s'ouvrir et que l'argent va tomber du ciel. Cette mentali-
Il y a des liens historiques entre les Etats-Unis et la Caraibe. Un grand nombre de nos ressortissants habitent aux USA et envoient de l'argent à leurs familles, aussi n'y a-t-il pas d'hostilité envers le peuple américain en tant que tel. L'hostilité est à l'encontre de la politique des USA. Lorsque la révolution s'est produite, nous avons contacté les Etats-Unis en toute confiance, pour leur demander de Taide. Ils nous ont superbement offert quelques centaines de dollars. Je pense qu'il s'agissait très exactement de 5 000 dollars (40 000 francs). Et puis, ils se sont mis à nous donner des leçons sur la manière de conduire les affaires de notre pays, et des ordres, et ils ont refusé de nous aider à construire l'aéroport international. Tout cela, plus les préparatifs militaires contre Grenade, a aigri nos relations avec les USA.
- Y a-t-il quelques signes de tentatives d'organisation de groupes réactionnaires ou de bandes de police parallèle, comme l'ancien gang des Mangoustes, les hommes de main de la dictature d'Eric Gairy, renversé le 13 mars 1979 ?
— Je n'ai entendu parler de personne qui ait été attaqué ou menacé, pour l'instant, mais nous sommes préoccupés par ce problème. Gairy est de retour au pays et sa mentalité de chef de gang de tueurs à gages date de 25 ans. Il a rassemblé sa bande. On peut les voir fréquenter l'endroit où il vit. On ne peut pas enlever les taches sur la peau du léopard, sa mentalité est sans aucun doute restée celle de la violence, et il n'y a pas de raisons pour qu'il change d'attitude aujourd'hui. Le retour de Gairy ne nous conduit pas vers la démocratie. Dans le passé, il a abondamment utilisé la violence anticonstitutionnelle et la police secrète, aussi la population se demande-t-elle ce qui a bien pu inciter les Américains à faciliter son
Eugenia Charles, le Premier ministre de la Dominique, a déclaré au début de l'invasion que les Américains étaient d'accord avec son gouvernement pour ne pas faciliter le retour d'Eric Gairy. Le peuple de Grenade est outré de le voir revenir aujourd'hui. Il considère cela preuve qu'il existe une espèce de plan des Etats-Unis pour imposer une solution de type somoziste à Grenade.
- Est-ce que les USA essayent de mettre sur pied un mouvement politique
- Ils tentent de rassembler quelques éléments jeunes pour arriver à une alliance entre le Mouvement démocratique de Grenade et le Parti national grenadien, pour asseoir leur domination (4). En fait, ils voudraient même que les personnalités qu'ils soutiennent adoptent des positions proches de celles du New Jewel Movement, telles qu'elles étaient exposées par Maurice Bishop, pour couper ainsi l'herbe sous les pieds d'un New Jewel Movement ravivé et ressuscité. Cependant, la population sait bien qui sont ceux qui ont lutté pendant des années pour ses intérêts, qui ont risqué leur vie de façon conséquente au cours des quatorze dernières années. Les Grenadiens ne sont pas dupes des manœuvres politiques de ceux qui devenus des valets des puissances impérialistes et des intérêts américains.
- Où en est le New Jewel Movement ? A-t-il l'intention de reprendre une activité publique ? Quels sont les obstacles sur cette voie ?
- Les opérations militaires qui se déroulent dans le pays ont créé un climat d'intimidation. Tout d'abord, les forces d'occupation ont entrepris des raids contre les locaux des partis et des organisations de masse. Tous les documents ont été saisis, ainsi que tous les noms et adresses des militants du pays. A un moment ou à un autre, tous ces gens ont été arrêtés, puis relâchés à la condition expresse qu'ils ne s'occupent pas de politique et ne s'engagent pas dans des « activités antigouvernementales » quelles qu'elles soient. Beaucoup de gens ont été licenciés des emplois qu'ils occupaient dans les services publics. Tout le monde est surveillé par les tenants des intérêts américains dans ce
— Y a-t-il des partisans du New Jewel Movement en prison ?
détiennent environ quarante-cinq personnes en prison. Trente d'entre elles sont des gens impliqués dans le complot de Bernard Coard. Les preuves de leur complot criminel sont évidentes. Un temps plus que suffisant a passé, qui aurait permis de présenter les accusations de crime qui pèsent sur eux. Le problème numéro un du pays est de faire passer en justice les gens qui ont commis ces meurtres insensés. Il y a plus d'une preuve contre eux et de très nombreux té-
Ils peuvent et doivent être jugés, et cela doit se faire rapidement, pour que justice soit ren-
— Cela veut-il dire que les quinze autres personnes en prison sont des prisonniers politiques au plein sens du terme, des personnes emprisonnées à cause de leurs opinions et de leurs activités politi-
- Oui. En fait, une action est menée pour obtenir leur libération.
- Le New Jewel Movement a-t-il la possibilité de mener un travail public de propagande ?
4. Le Parti national de Grenade (Grenada National Party, GNP) est une formation bourgeoise qui s'opposa au Parti travailliste uni de Grenade (Grenada United Labour Party, GULP) d'Eric Gairy. Lors des élections de décembre 1976, le New Jewel Movement (NJM) de Maurice Bishop forma avec le GNP et le Parti populaire unifié (United People's Party, UPP), une coalition électorale intitulée Alliance populaire.
Le Mouvement démocratique de Grenade (Grenada Democratic Movement, GDM), dirigé par Francis Alexis qui réside à la Barbade, est un parti d'émigrés, dont l'un des principaux responsables, Keith Mitchell, est un ancien membre du GNP. Vingt-quatre heures après l'invasion US, Francis Alexis proposa ses services aux occupants en tant que Premier ministre.
Un Parti démocratique national (National Democratic Party, NDP) s'est récemment constitué autour de George Brizan, un personnage qui fut associé au NJM lors de l'accord électoral de 1976 et qui participa même à la rédaction de la plate-forme de l'Alliance populaire. Le NDP se présente comme « un parti de modération fondé sur le consensus et le dialogue » et prétend vouloir le maintien de certains acquis sociaux de la période révolutionnaire (alphabétisation, médecine). Il semble avoir été bien accueilli par les dirigeants US (cf. Latin America Regional Reports Caribbean du 24 février 1984).
- La radio est maintenant étroitement contrôlée. Après l'invasion, les Américains ont lancé une station de radio appelée Spice Island Radio (Radio de l'lle des épices). Rien que son nom montre bien que ce sont les Américains qui en sont les promoteurs. Ils ont bombardé un des émetteurs de Radio Free Grenada (Radio Grenade libre), et il y a eu une bataille pour l'occupation de l'autre émetteur. Dans les premiers moments de l'invasion, les USA disposaient de leur propre installation radio, qu'ils ont amenée avec eux et qui a émis pendant plusieurs semaines. Aujourd'hui, ces mêmes installations opèrent sous le nom de Radio Grenada, et l'on n'entend que leur propagande sur les ondes. Nous n'y avons aucun accès. Les Etats-Unis ont également lancé un journal intitulé The Grenadian Voice (La Voix de Grenade). A l'heure actuelle, c'est le seul journal imprimé du pays, même si des feuilles ronéotées circulent. La Fondation Maurice Bishop a l'intention de se doter d'un organe de presse, ne serait-ce qu'un bulletin ronéoté. Un journal devrait sortir avec le lancement formel d'un New Jewel Movement reconstitué, le mois pro-
- Avez-vous publié quelque chose jusqu'à présent ?
- Nous avons sorti un tract annonçant la création de la Fondation Maurice Bishop. Mais nous avons subi d'énormes pressions. George Louison (un ancien responsable du New Jewel Mouvement partisan de Maurice Bishop, ndlr.) et moi-même avons été détenus à deux reprises par l'armée américaine et nous devons, en fait, d'abord et avant tout assurer notre propre survie avant de pouvoir recommencer à nous organiser et à participer de nouveau à la vie politique du pays.
- Qu'est-ce exactement que la Fondation Maurice Bishop et que se propose-t-elle de faire ?
— Nous avons créé la Fondation pour réaliser un certain nombre de choses. Le nom complet c'est : Fondation Maurice Bishop - Martyrs du 19 octobre 1983. Son premier objectif est d'édifier un monument ou d'assurer, par un autre moyen, le souvenir de ces personnes dont les forces d'occupation essaient d'effacer et de salir la mémoire. En second lieu, elle veut constituer un fonds bénévole aider les personnes qui se retrouvent sans soutien de famille après ces événements. Troisièmement, elle fournira des bourses d'étude pour les écoles primaires, secondaires et techniques, et pour des études universitaires à Grenade ou à l'étranger.
La Fondation cherche à retrouver les corps des martyrs tués le 19 octobre 1983 et à leur donner une sépulture décente. Les autorités grenadiennes n'ont divulgué aucune information concernant l'endroit où se trouvent leurs corps. En effet, s'il y avait des funérailles, les gens auraient l'occasion de pouvoir manifester leurs sentiments. Et cela serait très embarrassant pour les autorités actuelles.
Nous avons également l'intention de sortir du matériel de propagande : badges, affiches, tracts, brochures. Nous allons entreprendre des recherches sur la vie de nos martyrs. Nous voulons également enquêter sur le nombre de personnes qui ont disparu, trouver combien de personnes ont été tuées le 19 octobre et combien l'ont été après le 25 octobre, c'est-àdire pendant et après l'invasion. Nous avons l'intention d'enquêter sur l'étendue des dommages causés au pays par cette invasion. Nous pensons qu'il y a eu pour plus de 5 millions de dollars (40 millions de francs) de dommages causés par les forces militaires US lorsqu'elles ont débarqué à Grenade et pour lesquels les USA refusent de payer la moindre compensation.
- Tu as parlé de relancer le New Jewel Movement. Que vous proposez-vous de faire exactement ?
- Nous avons l'intention d'utiliser l'occasion du 5e anniversaire de la révolution, le 13 mars prochain, pour annoncer notre réorganisation et notre engagement actif dans les processus politiques, et y compris notre préparation aux élections prévues.
Cependant, de telles élections doivent pouvoir se tenir librement et de façon équitable. Tous les partis doivent y avoir les mêmes droits et les mêmes liberprésente ses vues. Nous rencontrons des difficultés, comme je l'ai dit, mais nous économique.
- Qu'attendez-vous des élections ? - Les Etats-Unis utilisent leur mandat pour l'invasion de Grenade de façon à éliminer définitivement toute l'idéologie révolutionnaire, l'unité révolutionnaire, sociales révolutionnaires. En remplacement, ils proposent la d'élections en novembre ou en décembre prochain. En fait, sous le gouvernement actuel du Conseil provisoire, la plupart des décisions sont prises par l'ambassade des Etats-Unis nouvellement créée.
Par exemple, il est proposé aujourd'hui que l'ancienne Organisation des Etats de la Caraibe orientale soit davantage subordonnée à la Barbade, principal client des Etats-Unis dans la Caraibe. Cela implique la mise sur pied d'une force militaire basée à la Barbade, « pour empêcher les idéologies étrangères de prendre racine dans la région », comme il est
Uses promoteurs. Cela signifie en fait s'attaquer aux forces de gauche. Ils ont déjà organisé une force armée, avec des armes, des véhicules, de l'entraînement, des programmes d'aide. De plus, nous avons entendu dire qu'ils ont l'intention de former une cour de justice installée à la Barbade.
- On entend aussi dire à Grenade que les troupes US resteront encore trois ans après les élections. Cela signifierait-il que, quelle que soit la couleur politique du gouvernement élu, les USA et les autres forces armées vont demeurer sur l'île ?
- Aujourd'hui, les Etats-Unis proclament qu'ils ont retiré toutes leurs troupes de la région. Ce n'est pas vrai. Les gros transporteurs aériens sont toujours là. Beaucoup de soldats arrivent en tant que membres de la police militaire, mais cela ne trompe personne.
On est en droit de se demander comment il est possible de tenir des élections véritablement honnêtes en présence des fusils des envahisseurs. Peut-être serait-il plus démocratique d'adopter l'appel du Commonwealth britannique visant à obtenir le retrait des forces armées du pays et de tenir ainsi des élections dans un climat dégagé des nuages que fait peser la présence militaire. Travailleurs cubains gardés par les GI's. (DR)
- Suggères-tu par là qu'une force du cupation. Elles sont tout à fait inutiles
Commonwealth devrait superviser les élections ?
- Etant donné que la politique américaine est destinée à assurer l'écrasement du mouvement révolutionnaire, je pense qu'il serait souhaitable, pour que le peuple de Grenade soit libre de s'exprimer sans menaces ni intimidations de la part des forces d'occupation, que la famille des nations du Commonwealth soit présente en observatrice. Elle pourra ainsi témoigner s'il existe ou non les conditions nécessaires à l'organisation d'élections libres et justes.
- Des observateurs du Commonwealth ou un contingent militaire ?
- Des observateurs évidemment. Je ne pense pas qu'un contingent soit nécessaire. Il n'y a eu d'incidents d'aucune sorte au cours des derniers mois. Les forces militaires agissent comme forces d'ocpour le maintien de la sécurité intérieure ou autre chose dans ce genre. Leur fonction est de simple intimidation.
- Quelle alternative opposes-tu à la centralisation autour de l'ile de la Barbade ? Après tout, les autres îles de la Caraibe orientale sont très petites ...
- Notre gouvernement révolutionnaire était favorable au Traité de l'Organisation des Etats de la Caraibe orientale, comme moyen de coopération entre des petits pays confrontés aux mêmes problèmes. Cependant, nous pensons qu'une telle Organisation doit être autonome, libre de toutes pressions et ingérences extérieures. Nous pensons que les peuples de la Caraibe ont le droit de se développer en dehors des diktats et des pressions. Ce qu'il faut, c'est développer la région, pas la polariser.
Il est clair, maintenant, que l'invasion de Grenade a entraîné une polarisation encore plus grande. Elle a divisé les gouvernements de la région, et la gauche aussi. Certains soutiennent le point de vue de Bernard Coard, mais, heureusement, ils
- De quel soutien a donc bénéficié le groupe de Bernard Coard dans le reste de la Caraibe ? Etait-ce un courant international ?
- Non. Il n'y avait qu'un seul groupe. C'était une exception. Je ne veux pas entrer dans ces détails pour le moment (5).
— Le groupe de Coard avait-il des appuis en dehors du pays?
- Pas d'appuis que nous puissions actuellement. Nous examinons soigneusement tous les aspects, tous les conducteurs possibles et nous rendrons public tout ce que nous trouverons
Je voudrais souligner que les Cubains sont soigneusement restés à l'écart. Ils ont eu des communications avec le groupe Coard pour l'avertir de ce qui pourrait arriver. Mais ce groupe n'a pas pris ce message au sérieux. Il a poursuivi son complot impitoyable et a précipité le désastre (6).
- Qu'en est-il de ces bruits selon lesquels les partisans de Coard auraient proféré des menaces de vengeance ?
-Il y a eu une déclaration faite par l'un d'eux disant que si on ne leur donnait pas des sauf-conduits pour un pays tiers, de leur choix, il y aurait des milliers de gens entraînés, à l'extérieur, qui prendraient eux-mêmes les choses en main. A mon avis, il ne s'agissait que d'une menace creuse, une expression de leur mentalité de terroristes. Le peuple de Grenade ne les laissera pas partir vers un autre pays. Il exige qu'ils soient jugés.
- Penses-tu que la peur créée par le coup de force du groupe Coard reste un facteur important qui favorisera la droite réactionnaire lors des élections prévues pour cet automne?
— Je pense qu'il s'est déjà produit un tournant dans le pays. Les occupants et leurs supporters ont trop joué du syndrome « Dieu bénisse l'Amérique ». Par exemple, des slogans à la peinture sont apparus sur les murs portant les mots « Dieu bénisse l'Amérique », mais le style de l'écriture manuscrite était caractéristique d'une main étrangère. Nous soupçonnons que ces slogans ont été peints par les Américains eux-mêmes, avec la peinture grise qui recouvre leurs navires de guerre. La population s'est sentie offensée, comme si on voulait lui enfoncer de force quelque chose dans la gorge. Les gens ont voulu y répondre, d'une façon ou d'une autre. Alors, nous avons imprimé des milliers de T-shirts à la mémoire de Maurice Bishop, et ils ont tous été vendus en une
Certains secteurs de la grosse entreprise ont essayé d'organiser une manifestation en soutien à l'invasion. Lorsqu'ils ont réalisé qu'elle serait un échec, ils l'ont annulée à la dernière minute.
— Quelles sont, à ton avis, les principales tâches du mouvement international de solidarité avec Grenade, à l'heure actuelle ?
- Nous avons surtout besoin d'aide pour faire connaître ce qui se passe à Grenade et ce que signifie l'invasion de notre pays. Nous avons également besoin d'aide politique et matérielle pour assurer aux éléments progressistes de notre pays des chances égales à celles des autres forces politiques lors des élections à venir.
Nous demandons aussi des contributions pour la Fondation Maurice Bishop -Martyrs du 19 octobre, pour accomplir les tâches dont j'ai parlé plus haut. On peut entrer en contact avec la Fondation en écrivant à :
- Fondation Maurice Bishop - Martyrs du 19 octobre 1983, PO Box 167, Grenville Street, St-George's, Grenada ;
- des chèques peuvent être envoyés directement, à l'ordre de la Fondation Maurice Bishop, à la Banque Nova Scotia, St-George's, Grenada. (7)
Propos recueillis par Gerry FOLEY, Paris, 18 février 1984. 5. Voir à ce propos la position du Parti des travailleurs de la Jamaïque (Workers Party of
WJP), une organisation pro-soviétique qui s'est distanciée des positions cubaines sur
6. Pour une information plus complète sur la position cubaine sur ces événements, se reporter à Inprecor numéro 161 du 21 novembre
Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section française de la IVe Internationale, s'est associée à cette campagne de soutien financier à la Fondation Maurice Bishop, en se proposant de transmettre aux responsables de cette Fondation à Grenade l'argent qui lui sera remis (chèques à l'ordre de la LCR, avec mention « Fondation Bishop » au verso).