ES élections salvadoriennes du 25 mars 1984 sont destinées à désigner un pré-
- sident et un vice-président de la République. Celles-ci interviennent apres des
/ élections législatives du mois de mars 1982, et alors que la dictature salvadorienne connaît une crise économique, sociale et politique sans précédent. L'article que nous publions ci-après a été écrit avant la publication des résultats électoraux et analy• se le cadre général des contradictions dans lesquelles celles-ci se sont déroulées.
électorales de la
Maison-Blanche
Vincent KERMEL
L'élection présidentielle salvadorienne, du 25 mars 1984, devait constituer un temps fort de la politique impulsée par les Etats-Unis pour faire barrage à la montée révolutionnaire. Elle participait d'un projet visant à essayer de désamorcer la crise sociale à l'origine d'une guerre civile qui dure depuis plusieurs années au Salvador, pour ensuite isoler les forces du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), de manière à les anéantir plus efficacement. Pour l'administration Reagan, il s'agissait de confectionner une image « réformatrice » de la junte salvadorienne, en lui conseillant quelques mesures économiques, comme la réforme agraire et la nationalisation des banques, et de réorganiser un gouvernement fort autour du personnel politique démocrate-chrétien et de son président Napoléon Duarte. Les élections législatives du 28 mars 1982 et l'élection présidentielle du 25 mars devaient donner une certaine légitimité au nouveau pouvoir et permetde trouver un équilibre entre les différentes composantes politiques bourgeoises salvadoriennes.
LE PROJET DES USA ET LA CRISE
DE DIRECTION BOURGEOISE Ces perspectives ont néanmoins buté sur la farouche opposition conjointe d'une oligarchie locale particulièrement
EU S colonne de guérilleros dans la ville de Jucuaran. (DR)
Les grandes manoeuvres
attachée à ses privilèges, de la grande majorité de la hiérarchie de l'appareil militaire, et des partis ultra-réactionnaires, le symbole de ces derniers étant l'Alliance républicaine nationaliste (Arena) du major Roberto d'Aubuisson, un ancien militaire accusé par l'ex-ambassadeur américain San Salvador, Robert White, d'avoir organisé, le 24 mars 1980, l'assassinat de l'archevêque de la capitale, Oscar Arnulfo Romero, et d'être lié, comme un certain nombre d'entrepreneurs salvadoriens, aux escadrons de la mort. La polarisation à l'extrême droite d'une partie importante des couches dominantes locales, et le développement de la lutte révolutionnaire menée par le FMLN, ne laissaient donc guère de place à la formule politique « réformatrice » initialement envisagée par les Etats-Unis, d'autant plus que l'accentuation de la pression militaire impérialiste sur le Nicaragua sandiniste a globalement fait évoluer l'ensemble de la situation régionale vers une aggravation de la confrontation armée.
La crise de la direction politique des forces bourgeoises salvadoriennes, s'exprime notamment par le conflit qui oppose l'Arena et d'autres partis d'extrême droite au Parti démocrate-chrétien (PDC), a encore été aiguisée par les résultats des élections législatives de mars 1982. Les démocrates chrétiens n'obtinrent que 24 députés, contre 36 à la coalition des forces de l'extrême droite. Ainsi, majoritaires à l'Assemblée constituante, celles-ci s'employèrent rapidement à annuler les timides réformes - et notamment la réforme agraire - prises par le précédent gouvernement sous domination démocrate chrétienne. Le président Alvaro Magana, du parti de l'Action démocratique (AD), fut alors nommé président provisoire d'un véritable cabinet de guerre (1). A l'époque, Washington s'était un peu inquiété de la marginalisation politique de la démocratie chrétienne, et Ronald Reagan lui-même avait déclaré que le succès électoral d'un Roberto d'Aubuisson causerait « de grandes difficultés » aux Etats-Unis, si le gouvernement salvadorien revenait sur les « réformes » de Napoléon Duarte (2). Le gouvernement américain fit quelques pressions pour écarter des postes importants certains officiers trop visiblement liés aux escadrons de la mort, mais cela n'alla pas très loin, ce qui, du reste, n'est guère étonnant, lorsque l'on sait qu'un des principaux responsables des escadrons de la mort a émargé au budget de la CIA. Fondamentalement, Washington n'a guère de relai local, aujourd'hui, pour mener une politique différente de celle envisagée par les ultras réactionnaires, qui bénéficient du soutien de l'oligarchie et d'une partie de la bourgeoisie locale et sont très influents dans la hiérarchie militaire.
Deux ans après les élections législatives de mars 1982, cette situation s'est encore dégradée sur tous les terrains pour la junte salvadorienne - militaire, économique et social -, le manque de cohésion du camp bourgeois n'étant pas, dans ce contexte, un obstacle secondaire à l'amélioration des capacités de lutte du régime militaire contre la guérilla. La crise aiguë de direction politique de la bourgeoisie que l'impérialisme rencontre au Salvador, le développement de l'action militaire des forces du FMLN dans les deux dernières années, l'accentuation des clivages internes des forces armées et des forces politiques à la veille de l'élection présidentielle, sont autant d'éléments qui semblent devoir actualiser, aux yeux de nombreux dirigeants impérialistes américains, le caractère inéluctable d'une intervention militaire directe contre la révolution salvadorienne. De ce point de vue, le résultat de l'élection présidentielle peut avoir un impact sur l'appréciation du rythme de cette intervention par l'administration Reagan.
UNE PROFONDE CRISE
ÉCONOMIQUE ET SOCIALE L'année 1983 a été particulièrement révélatrice du délabrement de l'économie salvadorienne, dont les conséquences auraient sans doute contribué au renversement populaire de la junte, si ce n'était le soutien massif dont elle dispose de la part de l'impérialisme US (3). D'après une étu-
1. Cf. Inprecor numéro 127 du 31 mai 1982.
2. Newsweek, 12 avril 1982. 3. Pour l'exercice 1984-1985, Ronald Reagan a réclamé l'aval du Congrès américain, pour fournir au Salvador une aide économique de 333 millions de dollars (2,664 milliards de francs), et une aide militaire de 243 millions de dollars (1,944 milliard de francs).
de réalisée par le Centre universitaire de documentation et d'information salvadorien (CUDI) sur les résultats économiques de l'année 1983, il ressort que la production de biens et de services n'a atteint que les trois quarts du niveau de l'année 1978 (4). La production des principaux produits d'exportation, le café et le coton, a enregistré des taux de croissance négatifs. La récolte de café, pour la saison 1983-1984, doit être inférieure d'environ 40 % à celle de l'année précédente et ne représenter, d'après des sources patronales salvadoriennes, que 23% de la récolte de l'année du boom du café, en 1970-1971. La raison de cette baisse est liée à une diminution du rendement et aux actions de sabotage du FMLN, qui auraient provoqué la destruction de 20 à 25 % de la production depuis 1979. Toutefois, dans le cas de l'exploitation du café, les superficies cultivées n'ont pas diminué au cours de la dernière année et représentent toujours 7 % des terres cultivables du pays. En ce qui concerne le coton, la production de 1983-1984 est en diminution de 34% par rapport à celle de l'année précédente, et les superficies cultivées ont diminué de 29 %. L'action des forces du FMLN a été plus sensible sur la production de coton, puisque 80 % des régions cotonnières se trouvent dans des zones où la guérilla est active. Toujours d'après le CUDI, c'est encore l'industrie manufacturière qui a été la plus éprouvée par la dislocation du Marché commun centro-américain, la hausse des prix des matières premières, et l'absence de rénovation du matériel de production, due entre autres à la stagnation des investissements privés. Et l'on peut ajouter à cela l'accroissement de la dette extérieure du pays et les difficultés commerciales, qui font que, selon le président de la Banque centrale, le Salvador a fait un bond « de vingt ans en
Plus que jamais, le pouvoir de la Junte salvadorienne est donc dépendant de l'aide US. Et ce d'autant plus qu'à la dégradation de la situation économique correspond aussi une nouvelle montée de luttes urbaines. Le 20 février, 5 800 travailleurs de l'Institut salvadorien de la sécurité sociale ont lancé une grève pour réclamer une hausse salariale de 50%, tandis que 4 000 travailleurs de la Société nationale des eaux faisaient de même une semaine plus tard. Au total, fin février, plusieurs dizaines de milliers de travailleurs se mettaient en grève. Ces actions ont été dénoncées par le colonel Adolfo Blando comme « une campagne de déstabilisation économique menée par des subversifs, destinée à miner le processus électoral ». Il est certain que ces actions, qui se sont développées quelques semaines avant les élections et se sont étendues à de nombreux secteurs, illustrent le degré de réorganisation du mouvement ouvrier urbain, surtout dans la capitale, pour une bonne part d'ailleurs encore sous la houlette de la Démocratie chrétienne. Les grévistes ont été l'objet de nombreuses agressions policières et de menaces de la part des commandos de la mort, et leurs lieux de travail ont finalement été occupés par l'armée. A la mi-mars, de nouvelles luttes des employés du secteur public éclataient contre la décision gouvernementale d'une augmentation salariale de 10 % seulement, qualifiée de « farce sur le dos de la classe ouvrière » par la Fédération unitaire syndicale des employés du secteur pu-
Mais les tensions politiques et sociales ne sont pas le seul fait des nombreuses grèves qui se sont développées durant la dernière période autour de revendications salariales, mais aussi des divergences au sein même des classes dominantes. Ainsi, la puissante association des producteurs de café s'est récemment encore violemment opposée au gouvernement d'Alvaro Magana, en refusant le prix d'achat de leur produit proposé par l'Institut national du café (Incafé), l'organisme étatique commercialisation du café. Les producteurs de café menacèrent même de faire grève, rendant Magana et la direction d'Incafé responsables « de toutes sortes de mesures que les organisations patronales se verraient contraintes d'adopter dans le futur pour obtenir un juste prix » pour leur café (6). Ces divergences alimentent et exacerbent les débats politiques qui traversent les couches dominantes et leurs partis. Ainsi, le groupe de pression des « cafetaleros » (producteurs de café) se reconnaît dans les propositions de l'Areréclame une reprivatisation des banques pour les mettre au service propriétaires fonciers et du Parti de conciliation nationale (PCN), l'organisation traditionnelle de l'armée, qui propose le démantèlement d'Incafé par le recours au marché parallèle pour la commercialisation des produits agricoles et dénonce valse réformiste dont les expérimentations ont tant coûté au pays. » Lors d'une conférence de presse organisée par l'Abecafé (Association des exportateurs de café), le leader démocrate-chrétien Napoléon Duarte annonça les concessions que son parti était prêt à faire au lobby des producteurs de café, en affirmant qu'il s'engageait à ne pas commencer la seconde étape de la réforme agraire, à moins que l'Assemblée constituante ne le décide, ce qui ne risque pas de se passer, étant donné que la majorité de cette assemblée est ultra-réaction-
LA MASCARADE ÉLECTORALE DU 25 MARS C'est donc au beau milieu de ces affrontements politiques exprimant les résistances majoritaires des forces bourgeoises locales à toute modification de la structure économique du pays, résistances qui prennent parfois les formes violentes des exactions des commandos de la mort mê me contre des démocrates-chrétiens, que se déroule l'élection présidentielle du 25 mars. Cette mascarade ne pourra toutefois nullement renforcer la légitimité de la dictature ni même l'homogénéité des forces réactionnaires. Pour l'impérialisme, les données du problème seront identiques après le 25 mars. La présence de six candidats différents pour les six principaux partis illustre d'ailleurs bien l'écartelement du personnel politique bourgeois. Malgré plusieurs mois de discussion, les quatre principaux partis de la droite ultra-réactionnaire, Arena, le PCN, le Parti populaire salvadorien (PPS) et le Parti authentique institutionnel salvadorien (PAISA), ne sont pas parvenus à une candidature commune, celle de Roberto d'Aubuisson ne faisant pas l'unanimité entre eux. En plus de ces quatre candidats, se présentent aussi Napoléon Duarte pour le Parti démocrate-chrétien, et un dirigeant de l'Action démocratique. La campagne électorale s'est déroulée sous la juridiction répressive de l'état d'urgence.
son habitude, accusa les démocrates-chrétiens d'être des « complices du communisme » çut, sur ce plan, le renfort de plusieurs groupes de pression patronaux, qui publièrent des publicités payantes dans la presse salvadorienne pour accuser Napoléon Duarte. De leur côté, les démocrates-chrétiens, tout en acceptant de faire des concessions aux secteurs patronaux inquiétés par leur projet initial de réforme agraire, dénoncèrent les « terroristes de droite » de l'Arena et proposèrent un « pacte social », dont on se demande qui peut bien en vouloir au Salvador à l'heure actuelle, et qui pourrait le mettre en œuvre. Le PDC a néanmoins réussi à obtenir le soutien public du regroupement syndical qu'il influence, l'Union populaire démocratique (UPD), en promettant aux responsables syndicaux une participation dans les ministères de la Réforme agraire et du Travail dans un futur gouvernement démocrate-chrétien, en cas de victoire. L'UPD a alors défini l'accord qu'elle a passé avec le PDC comme un « devoir historique (...) en défense des intérêts ouvriers, paysans et du peuple en général ». Quant au PCN, il avance le mot d'ordre qui symbolise bien à lui tout seul sa démarche passéiste : « Nous voulons vivre nous vivions auparavant. (7)», tandis que le slogan de ralliement du PPS est : « Dieu, ordre et progrès. » Les deux meetings de clôture de la campagne du PDC et de l'Arena auraient donné les chiffres d'affluence respectifs de 10 000 et 20 000 personnes, mais de nombreux travailleurs ont dénoncé le fait que leurs employeurs les avaient contraints à s'y rendre. Le FMLN, qui boycotte la mascarade électorale, a d'ailleurs menacé de représailles tous les patrons du pays, s'ils s'avisaient à contraindre leurs ouvriers à aller voter, et les forces de guérilla ont par ailleurs engagé plusieurs opérations de confiscation des cartes d'électeurs, même si le FMLN ne s'est pas prononcé pour une stratégie militaire d'interdiction du processus électoral. Le FMLN n'est d'ailleurs pas seul à dénoncer ces élections. Cela est aussi le fait, par exemple, du Conseil supérieur de l'université de San Salvador, ainsi que du colonel Ernesto
4. Les chiffres qui suivent sont extraits de Inforpress Centroamericana, Guatemala, 23 février 1984.
5. Le Monde, 14 mars 1984. 6. Inforpress, 15 mars 1984. 7. Inforpress, 1er mars 1984.
Claramount - ancien candidat, en 1977, de l'Union nationale d'opposition (UNO), coalition électorale regroupant la Démocratie chrétienne et le Parti communiste salvadorien -, qui affirme clairement « Personne ici ne peut croire que cette élection constituera une solution, et sans aucun doute personne ne se sent proche des partis politiques en place. Ceux-ci sont devenus des groupements, des clubs sans aucune base de soutien populaire. Ces élections sont une mascarade mise en scène par ceux qui ont toujours détenu le pouvoir, pour plaire à ceux qui paient la facture, les Etats-Unis. (8) » En 1982, une fraction des masses populaires urbaines avait, en votant pour la Démocratie chrétienne, exprimé le désir d'en finir avec la guerre et d'appuyer certaines réformes. Aujourd'hui, l'état d'esprit des masses semble être plus porté vers le scepticisme, mais le vote est obligatoire. Un sondage a même affirmé que 46 % de la population n'avait de préférence « ni pour l'un ni pour l'autre » des partis politiques en présence (9). Et ces élections n'auront évidemment pas lieu dans les zones contrôlées par la guérilla. Une chose est certaine, c'est que quel que soit le résultat électoral, la mascarade du 25 mars aura pour effet d'accentuer les dissensions internes du camp bourgeois. Napoléon Duarte est donné favori sur la base des résultats obtenus par le PDC en 1982, mais il est peu probable qu'il obtienne la majorité absolue nécessaire pour être élu au ler tour. Dès lors, ce sont les tractations entre les différents partis qui, pour le second tour, pourraient profiter à l'extrême droite, voire même à d'Aubuisson.
C'est sans doute l'une des raisons qui ont amené le FMLN à rendre publique, à l'occasion de ces élections, une proposition de Gouvernement provisoire de large participation (cf. le texte intégral de ce document dans les pages suivantes).
LA RÉPONSE POLITIQUE DU FMLN
Cette proposition politique est considérée comme susceptible d'accroître les différenciations entre les forces bourgeoises, tout en s'adressant aux couches populaires non encore organisées par le FMLN ou encore sensibles aux propos démagogiques de la Démocratie chrétiennes ont d'ailleurs illustré la combativité d'une partie de cette population. Décidant de boycotter la mascarade électorale, le FMLN entendait néanmoins être présent dans le débat politique, en avançant en même temps une réponse aux préparatifs militaires d'intervention impérialiste et une alternative négociée de gouvernement face à la perspective du maintien intact de la dictature après les élections.
Dans ce texte, et au-delà de la formule de l'appellation gouvernementale, le FMLN ne fait que renouveler une proposition de négociations avec la dictature et les Etats-Unis sur la base, cette fois-ci, d'une perspective de gouvernement paritaire, dont la durée et l'action sont définies par rapport à la mise en œuvre d'une série de réformes démocratiques urgentes, comme la réforme agraire, la dissolution des corps répressifs, l'épuration de l'ardevant concrétiser cette proposition (mise en place d'un Gouvernement provisoire de large participation, fusion de l'armée gouvernementale et des forces du FMLN, etc.) sont donc clairement subordonnées à un accord sur les tâches de ce gouvernement. Et le FMLN exclut explicitement la perspective de déposer les armes avant un caractéristique essentielle cette proposition réside dans le fait qu'elle ne peut finalement rencontrer que le soutien des masses travailleuses et populaires non encore incorporées à la lutte révolutionnaire ou années de guerre civile meurtrière. L'on voit mal, en effet, comment elle pourrait être acceptée par les forces aujourd'hui au pouvoir à San Salvador, ou par l'impérialisme US dans la conjoncture actuelle. Le rejet des propositions du FMLN a d'ailleurs été unanime du côté réactionnaire. Le secrétaire d'Etat américain, Georges Shultz a déclaré que tout dialogue avec les forces du FMLN était exclu, « à moins qu'elles ne déposent les armes », ajoutant que les intérêts des USA « ne peuvent être satisfaits que si la subversion communiste prend fin ». L'Arena s'est contentée de réaffirmer « qu'elle en terminerait avec ces gens dans trois ou quatre mois », tandis que le PCN analyse comme « peu sérieuse et hors de la réalité » la proposition du FMLN (10). L'UPD, par contre, a réagi positivement à la démarche du FMLN.
Seule reste donc aujourd'hui comme attitude déterminante des forces réactionnaires, au-delà de toutes les divergences ponctuelles, la stratégie militaire agressive de Washington. L'avancée même des forces révolutionnaires salvadoriennes et la décrépitude de l'armée gouvernementale accroissent chaque jour un peu plus, aux yeux des impérialistes, l'inéluctabilité d'une intervention militaire directe, seul restant en débat le choix de la forme et du moment de celle-ci. N'est-ce pas d'ailleurs ce type de débat qui agite la Maison-Blanche, lorsque l'on sait que le général Gorman, commandant en chef des forces américaines basées à Panama, « a déjà suggéré que des appareils américains, camouflés, soient engagés au Salvador pour attaquer au canon des concentrations de rebelles (11) » ? Ce projet d'utilisation de la « puissance aérienne » américaine a été, dit-on, rejeté par Washington, mais cette alternative est pourtant plus réelle que jamais.
Guillermo Ungo, dirigeant du Front démocratique révolutionnaire (FDR), a récemment résumé l'actuelle situation contradictoire de la lutte révolutionnaire au Salvador, en affirmant ceci : « Nous avons vu que les progrès du FMLN produisent deux paradoxes. Le premier, est que cela rapproche un peu plus la possibilité d'une intervention. Et une victoire militaire avec une intervention se convertirait en une victoire de portée très réduite, parce que intervention detruira une bonne partie de ses effets. L'autre pa radoxe se pose aux Etats-Unis. Plus le FMLN fait des progrès, et plus les EtatsUnis ressentent la nécessité de l'intervention, mais cela la rend aussi plus difficile. (12) » Il ne fait pas de doute, en ef fet, que l'impérialisme US se prépare en permanence à l'éventualité d'une intervention militaire directe en Amérique centrale. Et, comme à Grenade, il ne laissera échapper aucune occasion d'agir. Prenant prétexte des élections du 25 mars, les forces américaines basées au Honduras ont récemment fait mouvement vers la frontière salvadorienne. Les camps frontaliers de réfugiés salvadoriens ont été déplacés à l'intérieur du territoire hondurien. manœuvres conjointes honduro-américaines, élargies à des troupes guatémaltèques et coordonnées avec des actions des forces armées salvadoriennes, doivent avoir lieu à la frontière nord du Salvador, au-delà de la région de Morazan. 8 000 hommes de troupe y participeront, tandis que plusieurs bataillons salvadoriens pourraient se mobiliser pour prendre en tenaille ces zones contrôlées par la guérilla salvadorienne. A cet effet, des troupes américaines supplémentaires en provenance du canal de Panama ont été acheminées au Honduras et éparpillées, en groupes de 100 à 200 personnes, le long de la frontière avec le Salvador. Le département d'Etat US a déjà présenté cette escalade comme une mesure de riposte à « la campagne de terreur des guérillas gauchistes qui ont pour objectif de saboter les élections ». Le nom de code de cette véritable répétition générale pour une intervention au Salvador est « alerte d'urgence ». Le FMLN a répondu en lançant certaines actions militaires préventives contre des casernes de troupes salvadoriennes et en annonçant que ses forces seraient mises en état d'alerte pour « préparer le combat contre les troupes d'invasion ». La détermination des combattants salvadoriens est claire : « Le FMLN essayera d'éviter toute provocation. Mais si les Nord-américains et les Honduriens nous envahissent, il y aura des armes et des hommes pour défendre notre territoire national jusqu'à la victoire. »
Vincent KERMEL, 22 mars 1984. 8. The Christian Science Monitor, 9 février 1984.
9. Inforpress, 9 février 1984