Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Interview exclusive d'un dirigeant du Plénum intersyndical des travailleurs (PIT)

Inprecor n° 173, 14 mai 1984 · p. 8-10 · 2 551 mots

Syndicalisme

TOUS publions ci-après l'interview que Victor Semproni, coordinateur du secrétariat exécutif du Plénum intersyndical des travailleurs (PIT), a récemment accordée à un envoyé spécial d'Inprecor. Victor Semproni était vice-président de la Centrale nationale des travailleurs (CNT), dissoute par la dictature en 1973, où il représentait à sa direction exécutive le syndicat des employés de banque. Actuel dirigeant du réorganisation syndicale sous la dicta- cèrent le recul, les expulsions, une répres-

Réorganisation

du mouvement ouvrier

Entretien exclusif avec un dirigeant du PIT PIT il a été emprisonné de 1974 à 1979.

« INPRECOR » : - Peux-tu retracer les grandes étapes du processus de ture, qui a abouti à la réalité actuelle du

Victor SEMPRONI: - Pour parler du processus de réorganisation syndicale, il faut partir de 1973. C'est alors que le mouvement syndical avait atteint son degré maximum d'organisation et d'unité. Depuis des années, il y avait déjà eu des tentatives de coups d'Etat militaires. La répondre par la grève occupation à toute nouvelle tentative de ce genre. Cette idée avait été bien assimilée par les travailleurs.

Pourtant, lorsque le coup d'Etat de 1973 s'est produit, la direction de la CNT n'a pas appelé à la grève générale, mais seulement à une grève de 24 heures reconductible. C'est la base militante du syndicat qui décréta la grève et occupa spontanément les lieux de travail. La consigne de grève illimitée circula de bouche à oreille. La grève générale tint solidement pendant huit jours. Après, commension dure. La consigne fédérale était de ne pas affronter l'armée. Alors, devant la troupe, on évacuait les entreprises pour revenir deux jours plus tard.

Le régime militaire répliqua finalement par l'interdiction de la CNT et en lançant un ordre d'arrestation de ses diri-

Le résultat de cette répression massive fut le démantèlement de la structure syndicale. Les dirigeants recherchés s'exilèrent, les responsables syndicaux de tous les niveaux furent licenciés. Il y eut des morts en prison et sous la torture. Toute l'infrastructure syndicale fut détruite. La CNT regroupait 220 cats, mais cinq seulement survécurent à l'avènement de la dictature, et encore plus sous la forme d'associations ou de clubs sportifs que de syndicats dignes de ce nom. On assista à la liquidation totale du mouvement syndical.

- Vu l'ampleur de cet anéantisse-

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ment, quels ont été les premiers pas sur la voie de la réorganisation du mouvement syndical ?

- Là on entre dans une période que l'on pourrait diviser en trois étapes.

Tout d'abord, après l'interdiction de la CNT, la dictature adopta un décret en vertu duquel les syndicats durent procéder à une réaffiliation générale de leurs adhérents. Le pouvoir comptait sur l'intimidation pour prouver ainsi leur manque de représentativité. Pourtant, les syndicats relevèrent le défi. A la surprise des militaires, ils affilièrent avec nom et adresse qu'ils n'avaient d'adhérents avant le coup de 1973 ! C'était la preuve d'un soutien total à leur tradition combative de lutte de classe, malgré les forte raison après la grève générale contre l'orientation imposée par le Parti communiste. La dictature, qui voulait démontrer que les syndicats n'avaient pas de base de masse dut donc changer son fusil d'épaule et les faire tout simplement disparaître.

Vint alors une seconde phase, avec cinq années très dures pour le mouvement syndical, de 1973 à 1978, où le régime, sous la pression extérieure, inventa « commissions paritaires » (CP) comme substituts au syndicat. Ces commissions n'avaient évidemment rien à voir avec syndicat. Mais ce qui survivait du syndical chercha aussitôt à occuper le plus infime espace d'activité On contrôla donc des commissions paritaires. Second échec pour le gouvernen'institutionnalisa que les CP « jaunes », qui représentaient une infime

La grande majorité des commissions paritaires ne fut pas reconnue, sous mille et un prétextes.

Enfin, et ce fut la troisième étape, face à tous ces échecs, le régime prit une nouvelle initiative, en 1979-1980. Il utilisa l'intermédiaire des services de renseignement de la marine pour prendre un contact officieux avec des dirigeants syndicaux. Un projet de loi de réglementation syndicale existait déjà. Les militaires prétendirent donc être disposés à collaborer avec ces dirigeants pour ranimer la vie syndicale, à condition que ceux-ci soient « démocrates » et non pas communistes. Cette tentative d'ouverture essuya un refus catégorique des dirigeants syndicaux. A ce moment-là, j'étais déjà en liberté - j'étais resté en prison de 1974 à 1979 — et je participai à une réunion avec les responsables syndicaux du secteur bancaire. Nous posâmes comme première exigence la liberté syndicale sans tutelle. C'était le troisième échec de la dictature.

Le projet de loi s'est finalement transformé en loi en 1981. Il institutionnalisait les entraves à la vie syndicale et contribua à l'atomisation du mouvement syndical, auquel on reconnut le droit

Le mouvement syndical était la seule force qui s'était opposée au coup d'Etat en 1973. Par conséquent, pour les militaires, c'était l'ennemi privilégié, d'où les harcèlements, la répression, les licenciements. Mais la nouvelle loi permettait toutefois une chose extraordinaire : tenir des assemblées générales pour élire une direction syndicale provisoire. Ces assemblées devaient avoir lieu en présence et sous la surveillance d'un représentant de l'autorité. Mais tout travailleur était éligible, quitte à ce qu'ensuite le ministère du Travail censure la direction élue ... Peu mécanisme instaurait nouvelle légitimité dans les entreprises.

- Vous avez donc utilisé la loi syndicale de la dictature pour la détourner et vous saisir d'un cadre d'organisation légal et élémentaire ?

- On a utilisé la loi syndicale avec l'idée de la dépasser. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit. L'année dernière, à la veille du ler mai, nous avons mis le régime au pied du mur en déposant officiellement une demande de commémoration du ler mai, au nom de cinquante structures svndicales officielles. Théoriquement. la loi interdit le regroupement des structures syndicales au niveau des fédérations d'industrie et au niveau interprofessionnel. Nous avons pourtant reçu une réponse positive inespérée. Peut-être le gouvernement pensait-il, une fois encore, prouver le peu d'autorité et de représentativité des structures syndicales. En fait, ce fut un énorme succès. L'initiative répondait à un profond besoin d'agir et de sortir de la passivité. La participation de quelque 150 000 travailleurs illustrait le décalage entre les structures effectivement organisées et leur pouvoir de mobilisation.

Le nom de « Plenario » (Plénum) est apparu parce que les assemblées intersyndicales n'étaient pas autorisées et que les dirigeants syndicaux éprouvaient le besoin de se rencontrer. On négocia une nouvelle fois avec la police, qui refusa les assemblées mais accepta le « Plenario ». Alors, nous nous sommes dit : « Allons-y pour le "Plenario" ! » De là est né le fa-

300 000 personnes contre la dictature, en novembre 1983 à Montevideo. (DR) meux PIT (Plenario Intersindical de los

- C'est sur la base du succès du ler mai 1983 que le PIT a pris forme ?

— Après le succès du ler mai, il y a eu un moment d'inaction, dû en partie à nos faiblesses organisationnelles. avons cependant pris l'initiative de participer à la réunion de l'Organisation internationale du travail (OIT). C'était important pour affirmer notre légitimité et gagner la solidarité du mouvement syndical international. Le gouvernement refusa cependant notre délégation et envoya un représentant du syndicalisme jaune, ce qu'il y a de plus jaune. Mais la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) et la Confédération mondiale du travail (CMT) ont appuyé notre démarche intégré nos représentants dans leur propre délégation à l'OIT. Au retour des représentants, le gouvernement a interdit l'organisation d'une transformerait en manifestation syndicale. C'est alors que nous avons constitué

« mesa » (une direction provisoire) du PIT, avec un représentant de chaque fédération, soit 20 membres, et un secrétariat provisoire de sept membres. A partir d'une telle structure, surgirent des assemblées dans presque toutes les entreprises. Elles se formèrent également dans le secteur public, où elles sont formellement interdites par la loi syndicale. Elles prirent des formes variées (associations civiles), ou s'imposèrent tout simplement, du fait du rapport des forces, comme à l'Administration des combustibles, des alcools et des ciments (ANCAP). En septembre 1983, le mouvement syndical, renforcé, reprit l'initiative. D'abord avec des actions modestes, comme une grève de dix minutes, qui permirent de reprendre confiance. Le 9 novembre, ce fut l'organisation d'une manifestation ment réprimée par la police. La lutte démontra l'autorité du PIT jusque dans l'administration publique, malgré les risques de sanctions. Je te rappelle que « l'acte 7 »

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classe le personnel en trois catégories, A, B et C, sur une base politique. A, ce sont les catégories honnêtes, B, les sujets dont la promotion est bloquée, et C, les brebis galeuses de l'administration.

Il faut ajouter, qu'à partir d'août syndicale se combinait de plus en plus étroitement avec un processus plus général de remobilisation sociale. Le point de départ fut une initiative de l'association « Paix et Justice », officiellement liée à l'Eglise, à l'occasion de la fête de l'Indépendance, le 25 août. Il s'agissait de l'organisation d'un jeûne, présenté comme un moment de réflexion du peuple, pour que tout Uruguayen réfléchisse à la question suivante : « Que devrais-je faire aujourd'hui pour le changement dont l'Uruguay à besoin ? » Les quinze jours de jeûne furent une occasion permanente de discussion auprès des grévistes de la faim. L'action se termina le 25 août par une extinction généralisée de la lumière et un gigantesque « cacerolazo » (concert de

A partir de là, le PIT participa activement au mouvement social, à côté des étudiants, de « Paix et Justice », du mouvement corporatiste et des partis politiques. Cette concertation entre les forces sociales et politiques se renforça jusqu'à la fin de 1983. C'est que les partraditionnels autorisés, Colorado et souffraient d'une contradiction: électoralement une fraction importante Or, la politique économique du s'avérait être un désastre. avaient perdu 60% d'achat en dix ans, l'appareil productif allait à la dérive, le commerce était étouffé. Les partis traditionnels étaient donc obli gés mobilisation jus qu'à un certain point, mais ils ne voulurent pas aller jusqu'à organiser les mobilisations de rue, de crainte d'être débordés. Ils voulaient une protestation limitée et contrôlée pour faire pression sur le régime dans le sens d'une ouverture négociée.

Nous, travailleurs, nous considérons la mobilisation comme notre seule garantie, et nous voulons continuer. Les mouvements sociaux, dont le PIT, ont ainsi appelé, sans les partis traditionnels, à deux actions de protestation, les 24 31 décembre 1983. Certains partis, pas tous, s'y sont joints. Le parti Colorado a alors exprimé sa préoccupation, en affirmant qu'il ne fallait rien entreprendre en janvier, pendant que l'armée réorganisait sa hiérarchie. C'est fondamentalement la pression de la base militante qui a imposé l'appel à la grève générale du 18 janvier 1984, y compris par rapport à des secteurs hésitants dans le PIT. Cet appel ré pondait pourtant à la nécessité de la concrétisation d'un rapport de forces supé rieur pour affronter le blocage des salaires ou les augmentations des tarifs. Depuis le début de janvier, il y avait des conflits sociaux, des occupations d'usines. Le PIT a alors appelé à une assemblée de solidarité avec les catégories en lutte. C'est cette assemblée de tous les syndicats qui fit pression sur les directions des fédérations, dont certaines n'étaient pas chaudes pour convoquer l'action du 18 janvier. Cette grève générale, la première depuis dix ans, fut un énorme succès. Elle s'est caractérisée par une forte participation des travailleurs, mais aussi par le soutien que lui ont apporté différentes catégories de la popu-

— Quelles sont les perspectives, après le 18 janvier ?

- Après la grève du 18 janvier, on a continué à discuter la perspective d'une journée de lutte plus importante encore, une « grande journée nationale de protestation ». Mais les partis politiques traditionnels freinent des quatre fers, de sorte qu'on assiste à une multiplication d'initiatives sectorielles ou locales : manifestation pour l'amnistie, journée des femmes le 8 mars, grèves ...

- Des élections ont lieu en novembre. De nombreux exemples récents, dont celui de l'Espagne à la mort de Franco, montrent que la bourgeoisie s'efforce souvent de négocier une certaine « institutionnalisation démocratique » en échange d'un « pacte social », en vertu duquel les travailleurs acceptent de payer les frais de

Quelle serait ta réaction au sujet - Ce thème du « pacte social » est un sujet de polémique. Personnellement, je préfère ne pas parler de pacte. Mais il faut, même si nous avons une position révolutionnaire, un certain accord social.

bien sûr, d'aller directement à un projet révolutionnaire, de liquider non seulement la dictature, mais aussi la bourgeoisie et le capitalisme ... n'avons pas l'instrument pour le faire. La gauche « classiste » n'est pas en condition de prendre le pouvoir. Nous allons donc entrer dans un processus de transition, d'une « certaine » ouverture démocratique, car je doute que le gouvernement qui surgira des élections de novembre soit vraiment démocratique. Mais le seul fait de l'élection marque un pas en avant et nous ouvre de sérieuses possibilités par rapport à la situation actuelle.

Or, qu'est-ce qui va se poser comme question si cette ouverture ne correspond pas à un accord social ? Les partis bourgeois vont arriver au pouvoir. Il va falloir répondre à la situation sociale. On risque l'escalade, un nouveau chaos et la liquidation de l'ouverture. En fonction du poids des forces sociales et des rapports de forces, nous pouvons avancer des exigences précises et vitales, comme, par exemple, les libertés syndicales et politiques pleines et entières, l'amnistie sans restriction pour les prisonniers politiques, un changement de politique économique dans le sens d'un transfert des revenus non salariaux vers les revenus salariaux. Si l'on pouvait obtenir un accord sur ces trois questions, on pourrait élargir la discussion aux grands problèmes nationaux. Pour le travailleur uruguayen, un accord donnant satisfaction sur ces trois points constituerait le cadre d'une transition viable.

A travers un tel accord social, nous devons poursuivre l'objectif d'arriver à la table des négociations avec une position alternative sur la société que nous voulons Cet affrontement doit être pour nous l'occasion d'aborder une grande lutte idéologique pour élever le niveau de conscience des masses travailleuses par la confrontation publique et ouverte avec les partis bourgeois. Nous devons instaurer un grand débat national pour briser le mécanisme qui conduit encore la majorité des travailleurs à voter pour les partis traditionnels, Colorado et Blanco. Cette négociation peut nous servir de tremplin pour cette mise en cause publique de la bourgeoisie.

- Une dernière question. Comment vois-tu les rapports entre le PIT et la CNT interdite ?

- Le mouvement syndical qui existe aujourd'hui c'est, de fait, la CNT. C'est seulement un problème de nom. Il sera résolu dès que nous aurons la liberté de doter le mouvement syndical d'un programme, d'élire sa direction, de lui choisir un nom. Il n'y a aucun risque de division : le mouvement syndical uruguayen est uni. Nous avons le projet d'organiser, malgré la mise hors-la-loi formelle du PIT consécutive au 18 janvier 1984, un congrès pour adopter un programme, des structures et définir un accord minimum accep table pour la transition. Ce congrès du PIT pourrait prendre la forme de réunions de délégués dès le mois d'avril, pour parve nir à des propositions qui seraient soumises au vote d'une assemblée générale le 1er mai ...

Propos recueillis pour « INPRECOR »,

Montevideo, mars 1984.

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