Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Témoignage d'un responsable syndical de l'entreprise ANCAP

Inprecor n° 173, 14 mai 1984 · p. 11-12 · 2 092 mots

Syndicalisme

oUs publions ci-après l'interview d'un membre de la direction syndicale provisoire de l'entreprise publique ANCAP (Administration des combustibles, alcools et ciments), qui regroupe 6 500 travailleurs. C'est une grande entreprise, l'une des premières du pays, et l'un des centres cruciaux de production d'énergie. Elle est décen-

La recomposition syndicale

à la base

Témoignage d'un responsable syndical de l'entreprise ANCAP tralisée en plusieurs secteurs de travail, dont certains à l'intérieur du pays.

« INPRECOR » : - Peux-tu quer comment a été perçu le coup d'Etat de 1973 et comment a pu s'effectuer, lentement, la réorganisation syndicale dans entreprise d'avant-garde comme l'ANCAP ?

Dirigeant syndical d'ANCAP : - Le secteur fort du syndicat, c'est le combustible, et en particulier la raffinerie, qui est le point névralgique de l'entreprise. Là, la résistance au coup d'Etat a été conforme à la consigne préventive de la Centrale nationale des travailleurs (CNT) : grève générale contre toute tentative de coup Nous avons donc occupé l'entreprise, et il y a même eu des actions de sabotage. Nous avons été expulsés par la force, malgré le soutien de la population de toute la zone. L'armée est venue avec des chars légers. On devait choisir entre l'affrontement total et la négociation. La majorité était pour la négociation en espérant, au-delà, parvenir à un compromis général avec la dictature militaro-populiste « à la péruvienne ».

On a poursuivi encore une semaine l'action sur la base de cet accord, tout en continuant à discuter dans le syndicat. Un groupe de militants plus résolus s'était dessiné. Il y a même eu un attentat contre la centrale, suivi d'une grève et d'une désertion des lieux de travail, malgré l'ordre de réquisition lancé par la dictature. Tout le monde s'est caché, l'armée prenant en otage les travailleurs qui se trouvaient encore dans l'usine. Il y a alors eu une remise en marche partielle de l'usine sous contrôle militaire.

- Dès qu'on évoque le coup d'Etat de 1973 avec les travailleurs qui l'ont vécu, la discussion tourne toujours autour de la grève générale. Le bilan de cette grève semble à l'origine des grands courants politiques qui s'expriment aujourd'hui encore dans le mouvement ouvrier.

—Il y a des gens qui considèrent que cette grève générale a été un succès, d'autres pensent que non, et d'autres encore pensent que ce fut une défaite, sanctionnée par la mise hors-la-loi de la CNT et le démantèlement des organisations ouvrières. Qu'est-ce qu'il aurait fallu faire ? La direction provisoire actuelle de notre syndicat a une position claire dans cette controverse. Le mouvement syndical n'avait ni stratégie ni véritable projet face au coup d'Etat. Il n'avait d'autre objectif que de résister. A la fin de la grève générale, il y a donc eu comme un grand vide. Un large courant critique s'est dessiné sur le bilan de cette défaite. Il en résulta une situation qui pèsera sur tout le processus de reprise de l'activité syndicale.

Dès 1973 donc, la CNT est interdite et le coup de grâce vient en 1975, avec l'arrestation de la direction du Parti communiste. L'appareil répressif a fait entretemps un nettoyage général, non seulement des cadres, mais jusqu'aux militants syndicaux actifs. Là, on est entré dans les années de silence. Les gens cherchaient des solutions individuelles à leurs problèmes sociaux. Beaucoup avaient un travail officiel de huit heures par jour et un autre travail officieux de huit heures en plus. Mais surtout, il y avait la peur de l'arrestation, de la torture ... A ces conditions générales s'ajoutait un obstacle plus subjectif à la réorganisation : le scepticisme envers l'activité syndicale, du fait de l'erreur d'orientation - ou pire encore dans la grève générale. Mais cet esprit critique pouvait aussi avoir son revers et servir de prétexte pour ne rien faire.

— Malgré la somme de ces obstacles, quel fut le point de départ du renouveau syndical ?

- En ce qui nous concerne, la réorganisation syndicale est partie du niveau le plus élémentaire. Il fallait commencer par avoir l'honnêteté de reconnaître qu'on pouvait bouger un peu à nouveau, contacter des gens d'accord pour faire quelque que ce soit. Ce travail de fourmi a pris bien du temps. Il n'y avait pas de locaux. On procédait par contact individuel et par petites réunions. Le seul espace syndical existant, c'était le syndicat jaune, unanimement rejeté. Dans notre entreprise, par exemple, dans le secteur important du combustible, ce syndicat jaune n'a jamais regroupé plus que sa direction.

Le problème était de trouver l'initiative à partir de laquelle ranimer l'activité syndicale. Souvent, ce furent des pétitions sur des questions concrètes, des revendications si élémentaires qu'elles paraissaient légitimes. La pétition collective était interdite. Seules, les réclamations individuelles étaient autorisées. Signer une pétition avec nom et prénom, c'était donc déjà héroïque. L'une des premières pétitions importantes est apparue à la raffinerie en 1981. Les conditions de travail y sont particulières dans la mesure où l'on a davantage de possibilités de discussion que dans un atelier. On a donc discuté des documents en faisant en sorte que tout le monde puisse lire et commenter les brouillons, y ajouter ses propres suggestions. Il y en avait beaucoup, puisqu'en huit ans, on avait perdu d'innombrables conquêtes concernant aussi bien l'hygiène que l'organisation du travail. Aussi apparaissaient des revendications de « reconquête ». Ensuite, on synthétisait le brouillon commenté pour en tirer une proposition définitive qui circulait à nouveau pour s'assurer l'engagement le plus solide possible du maximum de gens. Vu ce qui s'était passé en 1973, les autorités ont d'abord manifesté une certaine tolérance pour ne pas provoquer les travailleurs de raffinerie. D'autres secteurs, comme l'entretien, ont voulu reprendre la pétition à leur compte. Cela a fait déborder le vase. La chasse aux sorcières a recommencé, un nouveau fichage, etc.

Apres, toutes sortes de choses se sont enchaînées. D'abord, le ressentiment qui s'est accumulé, en l'absence de la moindre possibilité de dialogue. Il ne restait plus qu'à s'organiser et à se mobiliser pour faire sauter le verrou.

- A l'ANCAP, qui est une entreprise publique, vous ne pouviez pas, comme dans le privé, vous appuyer sur la loi de réorganisation syndicale ?

- La loi de réorganisation syndicale de 1981 ne concernait que le secteur privé. Dans le secteur public (250 000 emplois, soit un tiers du salariat), la réorganisation syndicale demeurait clandestine. Comme dans le secteur privé, les militants syndicaux du secteur public se sont emparés du cadre de cette loi pour la subvertir, et bien que cette loi était inacceptable, les mêmes droits ont été réclamés. Je ne reviens pas sur toutes les entraves qui pèsent sur les associations créées par la loi, mais l'important, c'est que ces associations avaient le droit de réunion et d'initiative (pas de grève), après demande d'autorisation préalable bien évidemment.

Ensuite, à la moindre ouverture, les mécanismes traditionnels se sont remis en marche, jusqu'au ler mai 1983. La péti-

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tion adressée au gouvernement, pour la célébration du ler mai, a eu une importance psychologique énorme. C'était le signe que l'heure avait sonné pour la reconquête de nos droits perdus, et c'était un encouragement pour les travailleurs secteur public. A l'ANCAP, on a alors commencé à relever la tête, à faire des déclarations publiques contre le fait que l'Etat niait à ses propres travailleurs les droits reconnus aux travailleurs du secteur privé. Jusque-là, l'intervention syndicale était restée moléculaire. A partir du 1er mai 1983, une structure s'est formée, constituée de groupes de base dans les ateliers et secteurs nommant des délégués pour une coordination. Il y avait autant de coordinations que d'unités de production (raffinerie, entretien, administration). Et il y avait une coordination générale pour l'entreprise. Cette structure commença à publier des résolutions, à publier un bulletin, Antorcha (la Torche), qui porte le même nom que l'ancien bulletin syndical.

Du côté du pouvoir, il y avait un certain laisser-faire, qui était le résultat du rapport des forces. S'il n'était pas en mesure de riposter, c'était aussi qu'on lui laissait peu de prétextes. On a toujours revendiqué une reconnaissance légale et la reconnaissance publique. Ainsi, avons envoyé une lettre aux autorités, c'est-à-dire au ministre du Travail et à la direction de l'ANCAP, exposant la nature et les buts de notre organisation. Nos intermédiaires étaient les représentants du PIT, structure à laquelle nous participons depuis le début. La centrale syndicale est pour tous! La loi peut nous l'interdire, mais des travailleurs ne peuvent pas exclure des travailleurs. Les autorités n'ont pas répondu à nos lettres.

- Comment vois-tu la nouvelle étape inaugurée par la grève générale du 18 janvier dernier ?

- Quand s'est dessinée la perspective de la grève générale du 18 janvier, le syndicat de l'ANCAP, fidèle à sa tradition, a considéré que le soutien à la grève devait être décidé en assemblée générale. Ca a donné un bon résultat, un débrayage à 100% dans les secteurs les plus combatifs de l'entreprise. Le succès a renforcé les travailleurs et l'état d'esprit, malgré l'interdiction du PIT.

Une nouvelle étape s'ouvre pour im. poser la reconnaissance du PIT comme centrale syndicale unique, continuatrice de la tradition de la CNT. Parallèlement, on poursuit la lutte pour la libre syndicalisation des travailleurs du secteur public.

La fédération de l'ANCAP n'a jamais perdu son local syndical, alors que dans la plupart des cas les locaux syndicaux n'ont pas seulement été réquisitionnés par la dictature, mais ont été aussi symboliquement transformés en commissariats. Nous, nous avons la personnalité juridique, le local en ruine, vide depuis dix ans et, sur cette base, nous prétendons reconquérir notre légalité avec une campagne de réaffiliation et d'affiliation massive au syndicat. Cette décision a été soumise à l'assemblée générale et rendue publique dans notre bulletin, le 24 janvier 1984. Nous avons donc tenu une assemblée de 200 travailleurs pour la réaffiliation, annoncée publiquement. La police est intervenue, demandant aux travailleurs de sortir et de ne laisser dans la salle que la présidence de la réunion. Il y a eu une réaction de solidarité générale de défense de nos droits. Cette assemblée est donc restée un peu sans conclusion. On a par conséquent annoncé à la police qu'on voulait pouvoir la terminer. Ils nous ont répondu qu'une telle réunion était interdite et, qu'en plus, elle devrait se tenir dans un local syndical. Depuis lors, on entreprend toutes les démarches pour demander l'autorisation légale de la tenue de cette réunion. Les autorités, déconcertées, se renvoient la balle de bureau en bureau. On se présente partout avec une demande signée avec les noms et les prénoms des travailon nous renvoie poliment jus— Au sein du PIT, l'ANCAP a présenté un bilan de la grève du 18 janvier alternatif à celui de la majorité. Le bilan de la grève a eu dix voix sur vingt, votre contrebilan cinq voix, et il y a eu cinq abstentions. Quelle est la raison de ce contre-bi-

- Sur le bilan de la grève générale du 18 janvier, l'ANCAP s'est trouvé dans une position minoritaire au sein du PIT. Le problème est celui de la concertation. Il y a des secteurs bourgeois d'opposition, comme les partis traditionnels, qui nous

DU EST MON FiLS?

Protestation des mères de disparus uruguayens. (DR)

ont porté préjudice et ont facilité la besogne du pouvoir, en dénonçant préventivement la grève comme inopportune ou irresponsable. Le bilan de la majorité du PIT passe trop facilement l'éponge là-dessus. Cela dit, nous sommes intégrés au PIT, nous participons aux initiatives, mais nous gardons notre droit de critique et nous nous méfions de toute concertation ou compromis avec les partis politiques. Nous pouvons prendre des initiatives concrètes avec eux, mais pas négocier un projet politique à moyen terme.

- Autrement dit, cette divergence sur le bilan déboucherait sur des points de vue différents à propos d'un éventuel « pacte social » que certains commencent à évoquer, dans la perspective des élections de novembre prochain ?

- La question est en discussion, et elle est assez délicate. La chute du régime ne peut nous ramener simplement à la case départ d'avant le coup d'Etat de 1973. On ne peut accepter aucun type de pacte qui nous ramènerait à la situation d'où est né le coup d'Etat. Il s'agit d'imposer une nouvelle situation permettant une vie digne pour les travailleurs. Il s'agit, autrement dit, de mettre enfin en pratique la plate-forme revendicative que la classe ouvrière de ce pays a toujours eue. Cet objectif peut être poursuivi en commun avec d'autres secteurs sociaux, étudiants et populaires, dont les travailleurs constituent l'avant-garde.

Propos recueillis pour « INPRECOR »,

Montevideo, mars 1984

Rafael Lerama

Uruguayen

Détenu et Disparu

1° octobre 1976

ARCENT

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