Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE AUSTRALE

Un pas de plus vers la « Pax Americana »

· Inprecor n° 173, 14 mai 1984 · p. 13-16, 16-17 · 5 011 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

Afrique australe URSS et Russie États-Unis Économie mondiale

Sous l'égide des USA, Angola et Mozambique signent

TANZANIE

ZAIRE

:ANGOLA:

MALAWI

ZAMBIE

Lilongw

Lusaka®

Salisbury co

ZIMBABWE

NAMIBIE

MOZ

BOTSWANA

Windhoek

Gaborone

Maputo

OSWAZILAND

Pretoria

M babane-

Maseru-

AFRIQUE

DU SUD

E 16 février 1984 à Lusaka, capitale de la Zambie, un ac-

L sud et les sia ta nis. Ce secord t'avoil la miteen lae

• Sud et les Etats-Unis. Cet accord prévoit la mise en place d'une commission conjointe, entre l'Angola et l'Afrique du

Sud, en vue de parvenir à un cessez-le-feu définitif mettant fin aux affrontements réguliers qui ont lieu sur la frontière sud de l'Angola depuis l'indépendance de ce pays en 1975 et l'invasion sud-africaine de 1976. En d'autres termes, l'Afrique du

Sud s'engage à retirer ses troupes du sud angolais, qu'elle occupe de manière plus ou moins permanente depuis de longues années, en échange de l'engagement angolais à restreindre les activités sur son territoire du mouvement d'émancipation national namibien SWAPO (Organisation des populations du sud- ouest africain). Ce gentleman's-agreement aurait été accepté par les Angolais sur la base d'une vague promesse sud-africaine de faire progresser les négociations sur l'évolution du statut de la Namibie, actuellement territoire occupé par le régime raciste de Pretoria (1).

Le 16 mars 1984, c'était au tour du Mozambique de signer très solennellement un traité de non agression et de bon voisinage avec le régime sud-africain. Au terme de négociations

Claude GABRIEL

La nouvelle situation en Afrique austraie, mise en évidence par la signature d'accords de défense bilatéraux entre le

Mozambique, l'Angola et l'Afrique du

Sud, est l'aboutissement d'une combinaison de plusieurs facteurs. Parmi ceux-ci, il faut compter l'ampleur de la crise économique qui touche les deux ex-colonies portugaises après dix ans d'indépendance, et la pression destructrice des guérillas réactionnaires sur les économies de ces deux pays. Mais l'état de la situation internationale caractérisée par un soutien accru et sans failles de l'impérialisme US à l'Afrique du Sud a aussi grandement facilité l'action du régime raciste visant à se soumettre violemment les pays indépendants d'Afrique australe.

LE CONTEXTE POLITIQUE

DE L'OFFENSIVE IMPÉRIALISTE

La crise économique a atteint, dans des pays comme l'Angola et le Mozambique, un niveau des plus critiques. Un certain nombre de paramètres (la sécheresse, la chute des cours des matières premières, la récession internationale, les taux d'escompte sur le marché financier international, etc.), qui échappent au pouvoir des gouvernements de ces deux pays, sont venus aggraver, depuis deux ans, leur situation économique.

Mais, au-delà de cette conjoncture particulièrement défavorable, les raisons fondamentales expliquant l'ampleur de la catastrophe économique dans ces pays

Un pas de plus vers la

"Pax americana"

des traités de défense avec Pretoria te sud-africain, PCSA), d'utiliser le accords comme Americana » dans cette région. tiennent à la nature politique des régimes en place depuis 1975. Après avoir pris soin de contrôler tout d'abord, de juguler ensuite, le mouvement de mobilisation des masses populaires qui accompagna l'accession à l'indépendance, les gouvernements

MPLA (Mouvement populaire libération de l'Angola) et du FRELIMO (Front de libération du Mozambique), ont consciemment maintenu les formes principales de la dépendance vis-à-vis des intérêts impérialistes. L'essentiel des nationalisations intervenues à cette époque n'ont touché que les avoirs portugais et par conséqent le moyenne et du commerce, alors que ce qui constituait les piliers de ces éconogrande industrie, les plantations) demeurait soit directement la propriété des compagnies impérialistes, soit très dépendant d'actechniques ou commerciaux avec l'Occident. Ayant fondé d'Etat sur les entreprises les moins importantes pour s'orienter vers une réelle recherche de l'indépendance économique, les régimes de Luanda et de Maputo laissaient dès lors toute latitude à l'impérialisme pour manipuler en sa faveur les rapports de ces deux pays avec les multinationales et les marchés occidentaux. Ce compromis économique se doublant d'un musèlement systématique des revendications populaires et d'une répression de toute forme d'expression indépendante des masses laborieuses, la dynamique d'évolution de ces deux régimes ne pouvait se faire que dans le sens d'un accroissement de la dépendance vis-à-vis de l'im-

AFRIQUE AUSTRALE menées depuis plusieurs mois et destinées à étudier les mesures nécessaires « afin qu'aucun pays ne puisse être utilisé tremplin pour des actions violentes ou des agressions contre l'autre », les dirigeants sud-africains se seraient engagés à ne plus soutenir la guérilla réactionnaire entretenue au Mozambique par la Résistance nationale mozambicaine (RNM). De leur côté, les autorités de Maputo auraient accepté de ne plus permettre à l'ANC (Congrès national africain, mouvement de libération national sud-africain contrôlé par le Parti communispour l'organisation de sabotages en Afrique du Sud. Plusieurs dizaines de membres de l'ANC ont effectivement déjà été priés de quitter le Mozambique par le gouvernement de Samora

Toute la presse bourgeoise internationale a salué ces deux étant l'illustration d'un tournant historique majeur dans la situation politique en Afrique australe. Il est par conséquent important d'en mesurer les causes profondes et les enjeux, pour mieux comprendre le cours actuel de la « Pax périalisme plutôt que du contraire. Le bureaucratisme frénétique des directions du

MPLA et du FRELIMO prenait dès lors l'expression d'un système de « nomenklatura » régissant la distribution des richesses au sein de la couche dirigeante (2). Malgré leur victoire face au colonialisme portugais et leur audience de masse, le MPLA et le FRELIMO ont forgé des Etats et des économies dépendants. Si, conjoncturellement, leurs formes politiques demeurent particulières du fait de l'histoire spécifique des luttes de libération qui leur ont donné naissance, la nature sociale de ces

Etats est bel et bien bourgeoise.

Une fois encore, la preuve est faite que les fameuses « voies non capitalistes » de développement, saluées depuis vingt- cinq ans par Moscou et ses disciples comme la voie royale du progressisme dans les pays du Tiers-Monde, est une affabulation qui ne résiste pas à l'analyse objective.

En moins de dix ans, les régimes d'Angola et du Mozambique ont fait la preuve qu'ils n'avaient finalement, au plan des structures économiques, jamais cherché à quitter la sphère de contrôle de l'impérialisme. Malgré toute l'emphase hypocrite que ces régimes peuvent mettre à souligner leurs rapports politiques avec Cuba, ils ont superbement ignoré l'avertissement

1. Le Monde, 24 février 1984.

2. Le modèle stalinien est résolument copié, dans la structuration des hautes sphères dirigeantes de ces partis et de ces Etats, lesquels sont d'ailleurs confondus. Il y a, par exemple, à

Luanda, capitale angolaise, des commerces réaux membres du comité central du servés

MPLA.

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de Che Guevara contenu dans sa formule « Révolution socialiste ou caricature de

Les menaces politiques et militaires que font peser sur ces deux gouvernements les guérillas de l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola) et de la RNM au Mozambique constituent le second élément d'explication des récents événements d'Afrique australe. Bien qu'historiquement très différents l'un de l'autre, ces réactionnaires ont joué, dans la dernière période, des rôles strictement similaires. l'armée et les services spéciaux sud-africains, ils se sont donnés pour tâche d'aggraver la situation économique en Angola et au Mozambique, et d'amener ces pays à accroître leurs dépenses improductives d'armement. Ils ont su utiliser les

You les défiances d'ordre ethnique et régional que les partis au pouvoir n'avaient pas pu ou su solutionner pour se doter d'une base d'appui dans certaines

Dans le cas de l'UNITA, il est même évident que son impact ne tient pas seulement à une politique d'intimidation des populations. Depuis la guerre civile de 1974-1976, le mouvement de Jonas Savimbi a localement, surtout dans le centre et le sud-est du pays, rempli le vide laissé par l'incapacité du MPLA a gagner un crédit parmi la paysannerie faute de lui avoir proposé un programme agraire répondant à ses intérêts. Au contraire, l'autoritarisme des directions du MPLA et du FRELIMO dans leur rapport avec les masses paysannes, et parfois même la fascination pour la collectivisation et la contrainte étatique et centralisatrice, ont accentué la détérioration des rapports entre certaines régions rurales et les régimes de Luanda et Maputo. L'UNITA et la RNM, conseillés par le régime sud-africain, ont dès lors su exploiter ces failles et ce mécontentement et développer leurs actions terroristes en utilisant ces bases d'appui (cf. encart sur l'UNITA).

Enfin, le soutien américain accru régime raciste sud-africain, après la légère brouille consécutive à l'indépendance de l'Angola et du Mozambique et à l'échec des tentatives militaires sud-africaines pour s'y opposer, a constitué le troisième élément clef de l'évolution de la situation régionale. Même si l'administration de Jimmy Carter avait, évidemment elle aussi supporté dans les faits le régime raciste, l'arrivée de Ronald Reagan a permis le renforcement du soutien militaire et économique américain à Pretoria. Elle a favorisé la relance d'une propagande favorable au gouvernement de Pieter Botha dans l'opinion publique américaine et in. ternationale. Enfin et surtout, elle a laissé aux Sud-africains toute latitude diplomatique pour pénétrer régulièrement en territoire angolais et y commettre leurs exactions meurtrières, bombarder le Mozambique et maintenir leur refus de l'indépendance de la Namibie suivant le schéma prévu par l'ONU. Plus que jamais, l'Afrique du Sud est apparue, avec Reagan, comme le bras armé de l'impérialisme dans cette région, les USA contribuant aussi de leur côté à geler l'action du groupe des cinq pays occidentaux (France, RFA, Grande-Bretagne, Canada, USA) censés faire appliquer les résolutions de l'ONU concernant l'accession de la Namibie à l'indépendance.

La combinaison de ces trois facteurs constitue donc le cœur même de l'offensive impérialiste en Afrique australe (3).

LE SOUTIEN DE REAGAN C'est environ 360 compagnies américaines qui investissent en Afrique du Sud, technologie avancée. Leurs investissements représentent le cinquième de tous les investissements étrangers réalisés dans ce pays, plaçant ainsi les Américains au second rang, juste derrière les britanniques dans la liste des principaux investisseurs étrangers. Les banques américaines ont d'autre part fourni le tiers des capitaux étrangers auxquels l'Afrique du Sud a dû recourir pour financer ses importations depuis une décennie. Enfin, les mouvede marchandises entre les deux pays font des Etats-Unis le premier partenaire commercial de l'Afrique du

Cette situation produit une grande complicité entre les capitalistes des deux pays, qui se reflète tout particulièrement dans les rapports entre l'administration Reagan et le lobby pro-sud-africain aux Etats-Unis. C'est ainsi que John Sears, un ancien responsable de la campagne présidentielle de Reagan, est devenu l'un des principaux responsables du groupe de pression sud-africain à Washington, et qu'un certain Don De Keiffer, qui était membre de ce groupe jusqu'en 1979, a été finalement nommé au sein de l'administration républicaine et a été envoyé en mission en Afrique du Sud (4).

Il serait toutefois erroné d'opposer en tout point ce que fut la politique de Carter et ce qu'est aujourd'hui celle de Reagan en Afrique australe. Mais il est certain que depuis l'arrivée de ce dernier à la Maison-Blanche, les conceptions politiques « globalisantes », qui présentent tout conflit localisé comme le résultat de manœuvres soviétiques et par conséquent comme une composante du conflit EstOuest, ont été systématisées et généralisées. Chester Crocker, le secrétaire d'Etat adjoint aux Affaires africaines de l'administration Reagan, a multiplié les explications de ce genre en ce qui concerne l'Afrique australe. Devant l'Association des anciens combattants américains, le 29 août 1981 à Honolulu, il donnait ainsi un aperçu de sa philosophie en déclarant :

exercée en Afrique par 3. Il s'agit même probablement d'une offensive dans toute l'Afrique, si l'on tient compte des rumeurs de crise au sein du régime éthiopien et du retrait des Cubains de l'Ogaden (région sud de l'Ethiopie à la frontière avec la Somalie), ainsi que des actuelles tractations diplomatiques pour une solution négociée du conflit au Sahara occidental.

4. Sunday Times, Afrique du Sud, 14 décembre 1980.

Dans les « muceques » (quartiers populaires) de Luan l'URSS et ses séides nous préoccupe tout particulièrement. Les Soviétiques cherchent à exploiter à leur avantage les nombreuses divergences qui déchirent l'Afrique, ainsi que le conflit qui s'y déroule, quand ils n'en provoquent pas de nouveaux pour mieux pêcher en eaux troubles. (...) Puisque les Etats-Unis occupent le rang de chef de file du monde occidental, ils se doivent d'aider l'Afrique à remettre de l'ordre dans un contexte stratégique qui lui est nuisible. " Quant à l'Afrique australe proprement dite, il expliquait la situation locale en affirmant que « la base politique nécessaire à la mise en place d'une coopération régionale est singulièrement inexistante. La diversité raciale et ethnique de ces peuples - s'ajoutant aux comportements purement émotionnels engendrés par le colonialisme et la domination d'une minorité blanche - constitue un obstacle à une L'alphabétisation pour adultes, une tâche non résolue

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bonne entente entre concitoyens ou entre voisins » (5).

Les Etats-Unis vont donc s'employer à favoriser cette fameuse « coopération régionale », ainsi que « la bonne entente entre concitoyens » avec une orientation politique qui s'est concrétisée par un appui sans réserve, à la fois aux négociations actuelles entre Pretoria et ses voisins du Mozambique et d'Angola, et aux réformes constitutionnelles internes à la République sud-africaine, dont la fonction essentielle est de créer l'illusion de l'acceptation du droit de vote pour certaines catégories de non-Blancs, tout en accentuant en fait les divisions inter-raciales (6).

Ces professions de foi ont évidemment leur contrepartie mercantile. Les investissements américains en Afrique du Sud ont augmenté de 13,3 % dans la seule année 1981 et représentaient officiellement 2,6 milliards de dollars (plus de 20 milliards de francs) (7). Durant toute cette période, les Etats-Unis ont également favorisé les prêts à l'Afrique du Sud, afin de l'aider à sortir d'une crise économique très grave due, entre autres choses, à la baisse des cours de l'or et aux réductions de la demande mondiale de minerais. La dette sud-africaine atteignait 9,3 milliards de dollars (74,5 milliards de francs) à la fin de 1981, mais Pretoria reçut une aide considérable du FMI (Fonds monétaire international) et put obtenir, avec le soutien des banques occidentales, une quantité très importante de prêts pour surmonter cette situation difficile. « C'est une frénésie d'emprunts comme on n'en a pas vu depuis le début des années 1970 », écrivait à ce propos le journal sud-africain Rand Daily Mail du 15 février 1982, pour qualifier la situation sud-africaine

L'aide américaine s'est aussi exercée dans le domaine militaire. C'est par le biais des transferts technologiques que le gouvernement américain favorise l'armement sud-africain comme en atteste, par exemple, la vente d'un ordinateur Sperry Univac 1100 à la Compagnie Atlas Aircraft, qui fabrique des avions militaires en sud-africaine, ou la vente d'ordinateurs de Control Data à un groupe de recherche sud-africain qui travaille pour l'armée. Mais Reagan a par ailleurs cherché à assouplir les règles qui imposaient un contingentementdes ventes directes de matériel militaire à l'Etat raciste. C'est ainsi qu'en avril 1982, par exemple, il a été délivré par le gouvernement vente de 2500 matraques à décharge électrique, utilisées pour le maintien de l'ordre raciste. Enfin, Washington aide, par CIA interposée, le mouvement réactionnaire UNITA de Jonas Savimbi. Le 6 mai 1980, Ronald Reagan répondait d'ailleurs ainsi à une question à ce propos : « Eh bien, soyons francs, je leur donnerai des armes (à l'UNITA, ndlr.) Je n'ai rien contre quelqu'un qui veut se libérer du joug d'une puissance étrangère, dans ce cas les Cubains et les Allemands de l'Est. Je ne vois pas pourquoi nous ne leur donnerions pas des armes pour cela. (8) » le pouvoir raciste et à en faire le maillon décisif de la résistance au « danger soviétique » en Afrique australe. Désormais, Washington fait du départ des troupes cubaines d'Angola un préalable à sa soi-disant politique de pression sur l'Afrique du Sud pour qu'elle accorde l'indépendance à la Namibie. Washington accorde aussi une aide conditionnelle aux pays de la région, afin de les convaincre de s'accomoder de leur dangereux voisin sud-africain.

L'ÉCHEC DU REGROUPEMENT

DES ÉTATS NÉO-COLONIAUX La dépendance à l'égard de l'Afrique du Sud d'une part, et du marché impérialiste de l'autre, est une caractéristique de l'ensemble Etats néo-coloniaux d'Afrique australe. Ces pays importent une bonne partie de leurs céréales d'Afrique du Sud, pays au travers duquel ils exportent leur production minière. La dépendance alimentaire de ces régimes vis-à-vis de l'Afrique du Sud se double donc d'un réseau d'infrastructures entièrement orienté vers Pretoria. Par ailleurs, une fraction de ces économies néo-coloniales, notamment dans le secteur minier, est partiellement la propriété directe des intérêts sud-africains. C'est le cas de certaines mines en Zambie et au Botswana par exemple, tandis que 20 % du PNB du Lesotho provient des salaires des 141 000 travailleurs de ce pays employés en Afrique du Sud. Ce poids des relations de dépendance par rapport à l'Afrique du Sud s'est déjà, dans le passé, largement fait sentir par les pressions modératrices de certains de ces Etats lors des luttes de libération nationale dans la région. Ainsi, à plusieurs reprises, la Zambie s'est faite l'interlocutrice, voire l'intermédiaire du régime raciste, lors de pourparlers diplomatiques concernant les luttes pour l'indépendance de l'Angola ou du Zimbabwe. Il faut dire qu'à plusieurs reprises, ce pays n'a évité la famine ou la révolte qu'en important in extremis des céréales d'Afrique du Sud pour pallier son déficit céréalier.

Avec l'indépendance des ex-colonies portugaises et du Zimbabwe, l'Afrique du Sud tint à remplacer son ancien glacis protecteur constitué par le colonialisme portugais et le régime raciste de lan Smith en Rhodésie, par la mise en place d'une sorte de « marché commun » régional avec les Etats les plus dépendants de la région. Pour tenter de s'émanciper de cette tutelle économique sud-africaine, plusieurs Etats d'Afrique australe formèrent, en 1980, la Conférence de coordination pour le développement en Afrique australe (SADCC étant le sigle anglais habituellement utilisé). L'objectif de cette association regroupant l'Angola, le Botswana, le Lesotho, le Malawi, le Mozambique, le Swaziland, la Tanzanie, la Zambie et le Zimbabwe, était de rationaliser les relations entre ces différents pays pour favoriser une meilleure intégration de leurs ressources et de leurs infrastructures. Mais pour ce faire, la SADCC devait avoir recours à des capitaux internationaux. La vingtaine de projets industriels en cours financés par les pays occidentaux représentent l'équivalent de 240 millions de dollars d'engagements financiers (environ 2 milliards de francs). Et, sous prétexte de vouloir émanciper leur économie de la tutelle sud-africaine, ce regroupement néo-colonial patronné par la finance internationale, notamment européenne, accen tuait en fait l'intégration de ces différen tes économies au marché capitaliste mon-

5. USA-Document, Ambassade des EtatsUnis, Paris.

6. Cf. Inprecor numéro 163 du 19 décembre 1983 sur le projet sud-africain d'instauration d'un Conseil présidentiel et sur les lois Koornhof.

7. Cf. International Herald Tribune du 31 mars 1983. Toutefois, le chiffre réel des investissements américains directs et indirects pourrait atteindre une somme beaucoup plus importante, estimée à 14,6 milliards de dollars (116,8 milliards de francs) par le Washington Post du 30 juillet 1983

8. Wall Street Journal, 6 mai 1980.

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dial. Ainsi, le Mozambique se trouvait spécialisé dans son rôle de port de transit pour l'exportation des richesses minières régionales et bénéficia de nombreux crédits occidentaux pour la modernisation de ses voies ferrées et de ses ports. Si cela pouvait conjoncturellement fournir à la Zambie une porte de sortie sur l'océan Indien, indépendante de l'utilisation des ports sud-africains - ce qui ne fut pas réellement le cas compte tenu des nombreux sabotages des voies de communication mozambicaines par la RNM -, cela ne transformait pourtant pas radicalement ses relations de dépendance vis-à-vis du système capitaliste international.

La Communauté économique européenne (CEE) s'était d'ailleurs montrée d'autant plus attentive aux demandes de crédits des pays de la SADCC que le Mozambique et l'Angola affichaient leurs intentions d'adhérer à l'accord entre la CEE et les pays ACP (Afrique, Caraibe, Pacifique), dite Convention de Lomé, duquel sont signataires tous les autres Etats de la SADCC. Des pays comme la France, la RFA ou l'Italie sont directement intéressés à jouer une carte politique qui puisse favoriser leurs investissements dans une zone où les capitaux anglo-saxons et américains sont dominants. Mais la crise économique internationale, la sécheresse, la crise spécifique de ces Etats ont contribué à affaiblir tout ce projet et sa dynamique d'autonomisation par rapport à l'écono-

D'un côté, la politique générale des Etats-Unis en matière d'aide et de crédits ne favorise pas, dans la conjoncture économique actuelle, de tels projets onéreux de réorientation économique. Et, d'autre part, la réduction de la contribution américaine à l'Association internationale de développement (IDA, filiale de la Banque mondiale), la domination américaine au sein du FMI et de la Banque mondiale, rendent aussi beaucoup plus difficiles les opérations « autonomes » de la CEE, a fortiori dans une région aux données géopolitiques aussi complexes que celles de l'Afrique australe. Aussi intéressés soient-ils à réaliser des investissements juteux dans ces pays, les gouvernements européens n'ont pas pour autant de grandes capacités politiques orientation diftérente de celle des EtatsUnis. Un indice de cela nous est donné par l'affaire namibienne, où le fameux « groupe des cinq » pays occidentaux chargé de négocier l'indépendance de la Namibie joue dorénavant un rôle plus que secondaire, au profit des négociations tripartites entre l'Angola, l'Afrique du Sud et les Etats-Unis sur ce problème. Le gouvernement français a d'ailleurs fini par reconnaître l'inutilité de sa participation dans ce « groupe » et l'a quitté le 7

A la lumière de ces éléments, il ne peut donc faire aucun doute que les événements récents en Afrique australe, diplomatiques et militaires, relèvent directement d'une mise en application de la stratégie américaine à laquelle acceptent de se plier l'Angola et le Mozambique. Avant d'être des manœuvres sud-africaines, tous

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ces événements s'inscrivent donc dans un projet de « pax americana » pour l'Afri-

UN SÉRIEUX ÉCHEC POUR LE KREMLIN L'Union soviétique a fondé toute sa politique en Afrique australe sur les rapports qu'elle entretient avec les pays qu'elle qualifie de «progressistes », et sur son soutien à l'ANC d'Afrique du Sud. Ce dernier mouvement, dont l'une des formes d'apparition est l'organisation d'actions armées, est contrôlé par le Parti communiste sud-africain et est aligné sur la politique extérieure de l'URSS. Il se généralement comme la direction d'avant-garde du peuple sud-africain pour sa libération, c'est-à-dire comme un « mouvement de libération ». Sur cette base, il a obtenu, de longue date, la possibilité d'organiser une partie de ses activités à partir de bases arrières, au Mozambique et en Tanzanie notamment. Mais, pour l'ANC comme pour le Kremlin d'ailleurs, une partie de la stratégie qu'ils déploient est dépendante des rapports établis avec les régimes de ces derniers pays. Les théories sur le caractère « progressiste » ou « non capitaliste », ou encore « révolutionnaire » des régimes angolais, mozambicain ou tanzanien, ne qu'expliciter a posteriori les rapports diplomatiques, politiques ou militaires que Moscou a pu établir avec ces pays. Mais cela ne correspond en rien à la nature de classe réelle de ces gouvernements. Il n'y a d'ailleurs pas eu, en ce domaine, d'effort d'analyse en ces termes, les formulations officielles de Moscou pour caractériser ces régimes demeurant toujours assez vagues. La crise économique ayant accéléré les reclassements politiques dans cette

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région d'Afrique australe, la direction soviétique et, avec elle, celle de l'ANC, doivent maintenant déchanter. Amer, le dirigeant de l'Union soviétique, Constantin Tchernenko, déclarait récemment : « En spéculant sur l'intérêt des peuples sud-africains à vivre en paix et dans la stabilité, les Etats-Unis et certains de leurs alliés cherchent à imposer leur volonté aux peuples de l'Afrique australe, mais ceux-ci verront eux-mêmes si la sécurité des Etats est désormais garantie face aux agressions de la République sud-africaine. (9) »

Tous ceux qui, depuis dix ans, n'ont cessé de mettre l'accent sur le développement de l'influence soviétique en Afrique devraient maintenant tirer un bilan de leur méthode d'analyse. Car, s'il ne fait aucun doute que la direction stalinienne a cherché à aller aussi loin que possible dans l'obtention de positions diplomatiques en Afrique australe, sans avoir à risquer un affrontement réel avec l'impérialisme, elle n'a eu en fait qu'une stratégie d'adaptation aux besoins conjoncturels d'aide des directions nationalistes bourgeoises des pays concernés. Elle n'a jamais développé une politique qui puisse favoriser les intérêts indépendants des masses laborieuses dans toute cette région, masses qui étaient soumises à l'omnipotence de régimes qui ne leur reconnaissaient guère de possibilités de mobilisations autonomes.

Mais si la diplomatie soviétique paye aujourd'hui le prix de cette orientation qui lui fera probablement perdre à l'avenir quelques appuis diplomatiques ou quelques autres avantages acquis, il ne faut jamais oublier que la facture la plus élevée sera réglée par les masses populaires de ces pays. A aucun moment, les travailleurs et les paysans de ces pays, si faible qu'ait pu être leur niveau de conscience politique, n'ont pu entrevoir dans la politique du Kremlin une aide clarificatrice sur la nature exacte de leurs gouvernements. En

Dans d'indépendance, l'expérience concrète de ces populations n'est pas tant que l'économie restait sous le contrôle du marché capitaliste, mais que l'arrogance et le bureaucratisme du pouvoir s'organisait avec la bénédiction des Soviétiques, leur aide militaire et leur présence sur le terrain, comme Tchécoslovaques et Allemands de l'Est. Il ne doit donc faire aucun doute que le bilan de dix ans d'alignement diplomatie soviétique en soutien inconditionnel à ces régimes a favorisé un sentiment d'anticommunisme parmi les masses.

Les Cubains n'échappent pas totalement à ce bilan. Leur intervention, en 1975 en Angola, aux côtés du MPLA et face aux troupes sud-africaines et aux mouvements réactionnaires UNITA et FNLA a été absolument nécessaire pour permettre l'indépendance politique de ce pays. Mais, dès lors que le régime du MPLA était incapable d'unifier les masses populaires angolaises autour d'une politique qui corresponde à leurs intérêts et, notamment, de résoudre la question agraire, les Cubains ne pouvaient que maintenir une présence prolongée destinée à proté- totalement?

Manifestation pro-Frelimo au Mozambique. (DR) ger, face à l'UNITA, un régime éminemment fragile. Ce faisant, ils prenaient le risque de s'enliser en Angola, sans jamais pouvoir stabiliser la situation.

Pendant ces dix dernières années, les Cubains se sont eux aussi contentés d'encenser les régimes angolais et mozambicain. Aujourd'hui, on parle de plus en plus de préparatifs de départ des troupes cubaines d'Angola. Bien qu'ayant rappelé, dans un communiqué commun avec le régime de Luanda, sa position sur l'indépendance de la Namibie et sur l'Afrique du Sud, il ne fait aucun doute que le régime castriste vit les derniers événements comme un revers de sa politique africaine (10). Il serait particulièrement éducatif pour le mouvement anti-impérialiste que la direction cubaine tire un jour un bilan public de son orientation dans ces pays. En effet, l'envoi dans un pays africain de centaines de professeurs et de médecins cubains ne peut s'assimiler à une politique internationaliste de soutien aux peuples de ces pays, dès lors que cette pratique est d'abord déterminée par un alignement inconditionnel de la direction cubaine sur les régimes en place, et est par ailleurs soumise aux contingences d'un soutien militaire à ces mêmes régimes. En Angola, les Cubains ont ainsi assisté sans broncher à la mise au pas des Comités de pouvoir populaire nés durant la guerre civile angolaise. Ils ont assisté à la caporalisation de l'Union nationale des travailleurs angolais (UNTA) et à sa soumission totale aux orientations de la direction du MPLA. Ils ont été témoins de la répression contre les grèves, du développement de la corruption et du pourrissement bureaucratique d'un MPLA agité par de nombreuses luttes internes ... Pouvait-on, dès lors, dans de telles conditions, ne voir dans leur présence massive en Angola qu'un acte « internationaliste » face aux interventions sud-africaines que la présence militaire cubaine empêchait seulement d'avancer trop en profondeur dans le territoire angolais, sans pouvoir l'interdire

L'explication de la crise économique bien réelle que subissent les économies dépendantes de l'Angola et du Mozambique, et les menaces militaires que l'Afrique du Sud toute proche fait peser, ne peuvent donc aujourd'hui suffire à expliquer les évolutions en cours de régimes qualifiés il n'y a pas encore si longtemps de « révolutionnaires » par la direction cubaine. L'exemple de la fermeté de la direction nicaraguayenne, qui a su mobiliser les masses populaires dans le combat antiimpérialiste, est là pour en attester. La différence réside donc aussi dans la nature différente des régimes en question.

UNE NOUVELLE CONJONCTURE

EN AFRIQUE DU SUD Tous ces changements politiques en Afrique australe ne doivent pourtant pas à une victoire sud-africaine sur le terrain de la lutte des classes en Afrique du Sud même. L'ANC va devoir réajuster sa politique, mais rien ne prouve que Pretoria ait pu affaiblir durablement ce mouvement, dont l'influence politique à l'intérieur du pays reste très importante. Pour une majorité d'opprimés en Afrique du Sud, il ne peut plus y avoir maintenant la moindre illusion sur les « modèles » mozambicain ou angolais. La « lutte armée » prônée par l'ANC perd en même temps une bonne part de crédibilité, du moins dans sa version actuelle de raids organisés pour l'essentiel de l'extérieur du pays. Mais, par contre, tout concourt maintenant à renforcer le poids des luttes sociales à l'intérieur de l'Afrique du Sud et, en premier lieu, toutes celles qui s'organisent autour du développement du mouvement des syndicats indépendants et des associations communautaires locales. Tous ces mouvements se sont formés sans aide ni influence extérieures. Les nouveaux rapports entre le régime raciste et les gouvernements d'Angola et du Mozambique guère d'influence immédiate sur leurs activités. Il est donc paradoxal qu'au moment où le régime Botha affiche un bel optimisme parce qu'il a réussi un « bon coup » diplomatique contre l'Union soviétique et l'ANC, le mouvement des masses à l'intérieur ne se soit jamais senti aussi puissant et déterminé au combat. Et rien n'indique, pour le moment, que les succès de la politique extérieure de Pretoria puissent lui servir à modifier rapidement les rapports de forces intérieurs.

Il est donc plus que jamais nécessaire de suivre attentivement les développements des luttes sociales au sein même de l'Afrique du Sud et de faire en sorte que les recompositions diplomatiques cours en Afrique australe n'entament pas la solidarité avec le combat des masses populaires sud-africaines.

Claude GABRIEL, 25 avril 1984. 9. Le Monde, 7 avril 1984.

10. Cf. le communiqué signé par Fidel Castro et le président angolais Dos Santos, rapporté par le Monde du 21 mars 1984.

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