Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SAINT-DOMINGUE

Les émeutes de la faim réprimées dans le sang

· Inprecor n° 173, 14 mai 1984 · p. 28, 27 · 1 622 mots

Économie mondiale Syndicalisme

L dépendant A République dominicaine, pays intants, connaît une importante crise économique, un fort taux de chômage et de sous-emploi qui dépasse les 50 % de la population active, une dette extérieure de quelque 3,5 milliards de dollars (28 milliards de francs), et le Fonds monétaire international (FMI) y a durement établi sa loi. L'accord imposé par le FMI en contre-partie du renouvellement d'un prêt de 450 millions de dollars (3,6 milliards de francs) a entraîné des hausses vertigineuses des prix des aliments de base et à provoqué durant plusieurs jours, à partir du 23 avril, une véritable explosion sociale. Celle-ci s'est soldée par un massacre perpétré par l'appareil répressif du gouvernement de Salvador Jorge Blanco, membre du Parti révolutionnaire dominicain (PRD) affilié à l'Internationale socialiste.

Le gouvernement dominicain s'était trouvé confronté aux conditions mises par le FMI pour accorder ce prêt, échelonné sur trois années. L'institution financière internationale réclamait une importante dévaluation du peso dominicain, d'environ 300 %, l'élimination des subventions publiques aux produits alimentaires de grande consommation, l'« assainissement » des entreprises publiques, en particulier la suppression du personnel « en surnombre », l'application d'une politique de « vérité » et la libération des prix, etc. Au cours des derniers mois, le président Jorge Blanco et son équipe essayèrent d'esquiver la question en recourant à tous les expédients possibles, pour tenter de « rendre le FMI raisonnable ». Le président de la République lui-même fit un voyage à Washington, il y a quelques semaines, pour implorer la pitié de ses maîtres de la Maison-Blanche, les convaincre de la nécessité d'adoucir l'impact des mesures exigées par le FMI, et obtenir de meilleures facilités financières et commerciales de la part des Etats-Unis. La réponse de Ronald Reagan fut des plus éloquentes : « Arrangez-vous avec le FMI et ensuite nous ferons tout notre possible », lui réponditil, en résumé

Pour tenter d'empêcher que l'annonce de ces mesures ne soit suivie de mobilisations de masse, le gouvernement attendit la semaine sainte et la paralysie que cette fête religieuse entraîne, à partir du mercredi 18 avril. C'est ce jour-là que furent annoncés l'accord passé avec le FMI et des mesures aussi drastiques que la suppression totale des subventions de l'Etat aux produits de première nécessité ; le passage au marché du change libre pour toutes les importations à l'exception du pétrole, ce qui impliquait une augmentation de 300 % de tous les biens importés (1) ; l'augmentation de 200 % des prix du lait, de l'huile, de la farine de blé, du pain et des médicaments et des augmentations du riz et d'autres articles de nécessité. Dans un pays miné par le chômage et le sous-emploi, où l'inflation atteignait déjà, avant l'annonce des mesures, 50% pour les premiers mois de 1984, c'était là un véritable décret de mort de faim pour plus de la moitié de la population.

Le président Jorge Blanco, voulant amortir l'impact de ce train de mesures et les protestations contre l'inflation, avait introduit, le 27 février dernier, un projet de loi au Congrès national, qui prévoyait une augmentation de 20% du salaire minimum, le portant à 150 pesos (400 francs), et de 10% des salaires compris entre 150 et 250 pesos (400 et 656 francs). L'effet de cette mesure fut à l'exact opposé de ce qu'il espérait. La population crut que l'on se moquait d'elle. Toutes les centrales syndicales du pays rejetèrent violemment une telle mesure, y compris l'Union générale des travailleurs dominicains (UGTD), contrôlée par le

La situation demeura calme jusqu'à ce que, le 23 avril, la population des quartiers nord et est de Saint-Domingue (1,5 d'habitants) commence spontanément à agir. Dans la nuit, toute la ville était déjà paralysée par l'éclatement de la colère populaire. Les magasins à grande surface furent saccagés, des banques attaquées, des locaux du PRD incendiés, de

1. Il existe plusieurs types de change en ciels » maintiennent la parité avec le peso dominicain (1 peso vaut 1 dollar), alors que sur le cents (1 dollar vaut 3 pesos dominicains).

24 avril 1965 que les partisans de l'ex-président Juan Bosch et des militaires constitutionnalistes se soulevèrent. Il ne fallut pas moins de 42 000 GI's américains pour écraser cette insurrection dans le sang.

Best composé du Bloc Socialiste (BS), du Parti communiste dominicain (PCD), violents combats de rue eurent lieu avec la police, des barricades furent édifiées. Les émeutes se sont étendues à toutes les villes importantes du pays, en particulier à Santiago, deuxième ville en importance (500 000 habitants), San Francisco (150 000 habitants), etc. A la tombée de la nuit, de larges secteurs de la capitale et d'autres villes étaient aux mains des manifestants. La police était incapable de les contenir.

Le jour suivant, 24 avril, anniversaire de l'insurrection de 1965 (2), les unités d'élite des forces armées entrèrent en action. Le bilan officiel se chiffra à plus de 50 morts, 500 blessés par balle et 5 000 personnes arrêtées. Le dernier rapport de la Commission des droits de l'homme établit, pour sa part, le nombre des morts à plus de 200, plus de 200 disparus et 1 000

Presque deux décennies après avoir dirigé une formidable insurrection populaire, le PRD se rend coupable du plus grand massacre de ces 25 dernières années, accompli en un seul jour. Trois locaux syndicaux ont été occupés militairement. Les locaux des partis du Front de la gauche dominicaine (FID) ont été encerclés, et tous ceux qui étaient là furent arrêtés (3). Les cinq centrales syndicales, qui forment la Coordination nationale intersyndicale (4), organisèrent une grève générale pour le mercredi 25, qui fut très suivie. En même temps que les centrales syndicales appelaient à la négociation avec le gouvernement, elles exigeaient l'annulation de toutes les hausses de prix, l'augmentation de 100 % du salaire minimum et de 40 % des autres salaires, la démilitarisation du pays et la rupture des accords passés avec le FMI. Pour le 1er mai, elles ont appelé à une « journée nationale de deuil » et menacé de convoquer une nouvelle grève nationale sous peu. Le pré sident, entouré de toute la hiérarchie militaire, s'est adressé au pays le mercredi 25 avril, brandissant la menace d'une répression plus grande encore, " quel qu'en soit le prix ».

De son côté, le PRD, abandonnant ses luttes de cliques et de fractions, se regroupa autour du gouvernement, accusant de concert « la droite » et la gauche d'être les responsables de l'agitation. Le très autorisé José Pena Gomez, secrétaire général du PRD et président du Comité pour l'Amérique latine de l'Internationale socialiste, a déclaré : « Le Parti réformiste (PR) et un secteur de la gauche qui fait stupidement son jeu, sont les instigateurs des émeutes. » (La Noticia, 25 avril). Le président Jorge Blanco alla ensuite page 27 du Parti des travailleurs dominicains (PTD), du Mouvement pour le socialisme (MPS), de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), de l'Organisation socialiste des travailleurs (OST) et de

4. La coordination nationale intersyndicale comprend la Centrale générale des travailleurs (CUT) dirigée par le PC, la Confédération autonome syndicale classiste (CASC) liée à la démocratie-chrétienne, l'UGTD contrôlée par le PRD et la Confédération nationale des travailleurs dominicains (CNTD) très droitière.

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core plus loin et accusa le PR, le Parti de la libération dominicaine (PLD) de Juan Bosch et le FID d'être responsables des « mutineries ».

Après les massacres de la fin avril, un fleuve de sang sépare le gouvernement dominicain et le PRD des masses populaires. Il est décisif de voir maintenant comment développer ce nouvel état d'esprit des masses populaires, qui n'a pas encore s'exprimer. Les centrales syndicales sont toutefois aujourd'hui les mieux placées pour développer le mouvement de protestation. Cet état latent de colère populaire se maintiendra dans le futur proche. Les partis de gauche, et en particulier le FID, peuvent capter l'attention de larges secteurs des masses. Il est donc important que le FID conserve son caractère front de classe.

L'impérialisme yankee est clairement conscient de l'importance stratégique de la République dominicaine, en particulier dans l'actuel contexte centro-américain. Ce pays entre dans une période de grandes convulsions sociales et politiques. La bourgeoisie dominicaine n'a pas les moyens de faire des concessions importantes aux masses. Le marasme de l'économie semi-coloniale dominicaine l'en empêche. Cependant, ses ressources politiques sont importantes: deux partis bourgeois de masse (PRD et PR) et un parti nationaliste petit-bourgeois (PLD) prêt à jouer le rôle de relève. En dernière instance, il y a aussi ce corps de criminels à la solde des yankees : les forces armées, créées en 1916 et reconstruites en 1965 par les Etats-Unis, qui les renforcent de jour en jour. Il est certain que pour maintenir le programme d'affameurs du FMI, il faudra faire tomber le voile démocratique dont s'est paré le régime du PRD et enterrer les conquêtes démocratiques antérieures des masses.

Les événements des 23, 24 et 25 avril ont surpris le grand public et les commentateurs de la grande presse par les atrocités auxquelles s'est livré le régime « social-démocrate » dominicain. Les alliés européens et internationaux du PRD ont été un obstacle énorme à la diffusion des informations concernant les luttes des travailleurs et des masses dominicaines. La solidarité et la dénonciation internationale de la répression en République dominicaine peuvent cependant être des armes auxquelles le gouvernement dominicain se montrera sensible. Tous les courants du mouvement anti-impérialiste et démocratique doivent protester contre le massacre perpétré contre le peuple dominicain, la militarisation du pays, et les centaines de détenus qui sont toujours incarcérés

Des télégrammes de protestation - peuvent être adressés à : Dr. Salvador Jorge Blanco, Presidencia de la Republica, Palacio Nacional, Santo Domingo, D.N., République Dominicaine. •

Julio ORTEGA, 30 avril 1984.

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