Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Vers la chute de la dictature

· Inprecor n° 173, 14 mai 1984 · p. 6-8 · 2 153 mots

Daniel Jebrac était le pseudonyme de Daniel Bensaïd, dirigeant de la LCR et de la IVe Internationale.

Syndicalisme Économie mondiale

L néo 1983. Co chansement a été lustré par la rupture du dialogue entre les paris- A situation politique uruguayenne a commencé à se modifier au milieu de l'an-

/ bourgeois traditionnels et les militaires (1), après que ces derniers aient présenté un document en 24 points reprenant pour l'essentiel le projet constitutionel rejeté par

58 % des voix lors du référendum constitutionnel du 3 novembre 1980. C'est de cette évolution que rendent compte l'article ci-dessous, ainsi que les interviews de dirigeants

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Vers la chute de la dictature

syndicaux reproduites dans les pages suivantes. Daniel JEBRAC

Après le succès de la célébration du ler mai 1983, organisée par le mouvement syndical, une marche pour la démocratie, interdite le 6 août, a néanmoins eu lieu le 10 du même mois. Puis, de manifestations étudiantes en initiatives pour l'amnistie, de concerts de casseroles en débrayages de dix minutes, les actions se sont multipliées jusqu'à connaître un premier point culminant avec la journée du 9 novembre, marquée par un nouveau débrayage de dix minutes et par une manifestation, le soir, de 15 000 personnes sur lavenue du 18-Juillet à Montevideo, malgré l'interdiction gouvernementale et la menace explicite de répression. La police intervint brutalement contre cette manifestation, et 270 personnes furent arrêtées.

C'était pourtant la première fois que le mouvement ouvrier relevait ainsi le défi, en bravant ouvertement les menaces de la dictature. Conscients de ce changement dans l'attitude des masses populaires et de son importance, soucieux de ne pas perdre le contrôle de la situation, les partis politiques traditionnels appelèrent, le 27 novembre, à un grand rassemblement « pour la démocratie, le travail et la liberté ». Ce meeting autorisé voyait affluer 400 000 personnes, dans un pays qui compte un peu plus de trois millions d'habitants. Tous les partis politiques et toutes les organisations populaires étaient représentés à la tribune, y compris les organisations interdites, par le biais de la présence d'épouses ou de parents de prisonniers politiques. Ainsi, le Frente Amplio (Front élargi) fit sa réapparition (cf. encadré).

Le manifeste adopté à cette occasion par les partis politiques, bien qu'assez dur dans le ton, exprimait cependant une acceptation du calendrier d'ouverture démocratique établi par la dictature, et acceptait des concessions importantes sur les problèmes de l'amnistie et des salaires. Pourtant, le succès de cette mobilisation tolérée redonnait confiance au mouvement de masse et un nouvel élan à la mobilisation. Les partis traditionnels, Co-

VOTE NO

MIL

lorado et Blanco s'efforcèrent de chevaucher le mouvement jusqu'aux premiers jours de l'année 1984, qui furent marqués, malgré la période estivale, par le déclenchement de plusieurs conflits syndicaux, grèves et occupations de lieux de , travail.

Sur la lancée de ces luttes, le Plénum intersyndical des travailleurs (PIT), une coordination de structures syndicales, organisa la grève générale du 18 janvier 1984, la première depuis le coup d'Etat de juin 1973 (2), sur la base d'une plateforme revendicative et démocratique. Cette plate-forme, adoptée le 13 janvier 1984, comprend notamment les revendications suivantes : augmentation salariale de 2 500 pesos réajustable tous les trois mois en fonction du coût de la vie ; solidarité avec les conflits en cours pour leur solution immédiate ; subvention aux familles pour les besoins de première nécessité ; création de postes de travail jusqu'à l'obtention du plein emploi (...) ; amnistie générale sans restrictions ; plein rétablissement de la liberté syndicale ; libertés publiques et politiques tout de suite ; levée de la proscription des personnes, des organisations syndicales et des organisations politiques.

Dès avant la grève, le parti Colorado la déclarait inopportune, parce qu'elle coincidait avec des remaniements dans la hiérarchie militaire et pouvait être considérée comme une provocation par la dictature. Cette prise de distance préventive facilita à l'évidence la répression contre la mobilisation ouvrière et, le jour même de la grève, le gouvernement déclara le PIT hors-la-loi. Pour la dictature, il s'agissait de briser l'instrument de centralisation et de mobilisation qu'était en train de forger le mouvement ouvrier. Mais l'interdiction

IS FUERA

du PIT, si elle peut freiner son fonctionnement et ses initiatives, ne peut plus renverser le cours des événements. Les chaines de la peur sont brisées et, début mars, les initiatives se sont à nouveau multipliées, pour l'amnistie, pour la journée de mobilisation des femmes, pour saluer les libérations successives d'un dirigeant du Parti communiste, le mathématicien Luis

1. Les deux partis bourgeois traditionnels sont le Parti national (Blanco) et le parti Colorado. Une autre formation bourgeoise, l'Union civique (catholique), résurrection récente de la formation auto-dissoute en 1961, est aussi reconnue légalement. Pour une analyse des circonstances du coup d'Etat militaire de 1973 et du camouflet retentissant qu'ont constitué pour la junte les résultats du référendum constitutionnel de 1980, se reporter à Inprecor numéro 134 du 11 octobre 1982

2. Cf. Inprecor numéro 168 du 5 mars 1984.

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Massera, et de l'ancien dirigeant du Frente Amplio, le général Liber Seregni.

Cette dictature militaire, qui n'a jamais réussi à trouver la moindre base sociale à sa domination, qui a échoué dès 1974 dans ses tentatives de remodelage du mouvement syndical, qui a été battue électoralement lors du plébiscite constitutionnel de 1980 et à nouveau lors des « élections internes » aux partis politiques, en 1982, doit passer la main au plus vite, avant que les partis bourgeois traditionnels susceptibles de prendre la relève ne soient eux-mêmes bousculés par la radicalisation du mouvement ouvrier et populaire (3).

Début mars, le carnaval de Montevideo donnait une image fidèle du rejet unanime de la dictature. Derrière les cortèges travestis et les tambours, le peuple de la capitale scandait « Olélé, olàlà, si ça n'est pas le peuple, où est donc le peuple ? » et « Seregni, ami, le peuple est avec toi ! » C'est que le bilan de dix ans de dictature est vécu par l'immense majorité de la population comme une blessure quotidienne.

Par rapport à 1973, le salaire réel a perdu 60 % de sa valeur. L'inflation tourne autour de 60 % par an et la dette extérieure dépasse les 4,5 milliards de dollars (36 milliards de francs). Sous prétexte de non remboursement d'emprunts, les banques accaparent désormais 30% de la terre. La quasi-totalité de l'industrie est sous contrôle financier des grandes banques multinationales, comme la Chase Manhattan ou la City Bank. Le taux de chômage est monté en flèche, passant officiellement de 8 à 16 % de la population active, sans parler de la plaie du sous-emploi. Des secteurs comme le cuir ou le textile sont touchés de plein fouet. Après le boom immobilier des constructions de luxe dans la zone touristique de Punta del Este, l'activité du bâtiment, branche motrice d'autres secteurs industriels, fonctionne aujourd'hui au ralenti. L'année 1984 verra une chute du marché mondial de la viande, qui affectera l'économie uruguayenne. En outre, l'économie est étouffée par l'énorme ponction du budget militaire, qui accapare à lui seul 50 % du budget fis-

Dans ces conditions, quel que soit le gouvernement qui verra le jour à l'issue des élections générales de novembre prochain, celui-ci sera confronté à une situation sociale plus que difficile. Le régime actuel a pu gagner du temps, en tirant parti d'une conjoncture favorable sur le marché de la viande et en rééchelonnant le remboursement de la dette extérieure. Pourtant, en 1982, il a dû procéder à une première ponction directe sur les salaires en instaurant un impôt salarial de 5 %. Une reprise conjoncturelle de l'économie internationale pourrait, dans le meilleur des cas, ranimer des secteurs comme celui

3. Pour une analyse précise des résultats des « élections internes » de novembre 1982, destinées à désigner les conventions nationales et départementales des trois formations légales, se reporter à Inprecor numéro 141 du 17 janvier 1983.

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du cuir ou de la laine, mais le marché intérieur est de plus en plus étranglé, réduit à la satisfaction des besoins immédiats.

C'est pourquoi la relève de la dictature par un gouvernement civil des partis bourgeois traditionnels suppose un pacte social permettant de retarder les échéances. Le Parti communiste, qui avait déjà soutenu les secteurs « progressistes » du parti Blanco aux «élections internes » de 1982 — alors que les autres partis de gauche et le général Seregni de sa prison appelaient au vote blanc —, s'est d'ores et déjà fait le champion de cette grande « concertation » nationale. Son bi-mensuel publié à l'extérieur du pays, titrait à la « une » de son numéro du 23 février 1982, « Appui à la concertation ». Dans la même optique, la direction du PIT a adopté un bilan de la grève générale du 18 janvier, inspiré en grande partie par le PC, qui définit la concertation entre toutes les forces anti-dictatoriales comme « une valeur fondamentale dans la lutte pour la chute définitive de la dictature ». C'est cette phrase que le Parti communiste met d'ailleurs en exergue dans sa presse. Ce bilan du PIT a été approuvé par seulement dix des vingt fédérations qui composent le plénum, cinq autres s'étant abstenues, et les cinq dernières ayant approuvé le contre-bilan présenté par le syndicat de l'Administration des combustibles, des alcools et des ciments (ANCAP). Ce contre-bilan souligne la responsabilité prise par les partis traditionnels dans le refus de soutenir la grève générale du 18 janvier et conclut : « La mobilisation unitaire contre la dictature est un élément central pour la défaite de cette dernière, mais il faut rester conscients des limites de cette unité déterminée par les intérêts de classe différents de ses composantes, que les partis traditionnels se sont déjà chargés de délimiter dans les faits. » Le même document appelle à la mobilisation pour la legalisation du PIT, propose une nouvelle grève générale de 48 heures et l'organisation d'une mobilisation d'envergure pour le ler mai 1984.

En effet, entre novembre 1983 et janvier 1984 le PIT a représenté, au sein de l'opposition, une alternative de classe, tant par ses méthodes de lutte (la grève générale) que par ses axes de mobilisation. Son slogan « Liberté, salaire, travail et amnistie » lui permet de se distinguer de celui des partis bourgeois tradit onnels à la tribune du grand rassemblement de novembre 1983, qui était « Démocratie, travail, liberté ». Il ne fait guère de doute non plus que les polarisations politiques qui se sont exprimées au sein de la direction du PIT ne manqueront pas de s'exprimer au sein du Frente Amplio. Elles tournent autour de trois questions clefs : une bataille intransigeante pour les revendications démocratiques implique gence d'un plein rétablissement des libertés politiques et syndicales. Cela signifie d'abord une amnistie sans exceptions, alors que les partis traditionnels envisageraient volontiers le transfert des dossiers de certains prisonniers politiques accusés d'actes terroristes, comme Raul Sendic, dirigeant des Tupamaros, de la juridiction militaire à la juridiction civile, plutôt que leur libération. Cela signifie la levée de toutes les interdictions et le rétablissement des droits civiques. Or, Wilson Ferreira Aldunate, dirigeant du Parti national (parti Blanco), reste toujours banni, tandis que Liber Seregni, bien que libéré, pas le droit d'être candidat aux élections. Le parti Colorado est pourtant déjà prêt à participer aux élections dans ces conditions, mais l'attitude du parti Blanco et des composantes du Frente Amplio n'est pas arrêtée. Le plein rétablissement des droits civiques signifierait aussi la possibilité du retour au pays pour plus de 600 000 exilés, le châtiment des tortionnaires et, enfin, l'exigence que l'Assemblée élue, libre et souveraine ait des pouvoirs constituants.

Les droits démocratiques ne s'arrêtent pas aux libertés politiques et syndicales. Ils s'étendent aux droits sociaux et à la souveraineté nationale. Ainsi, vailleurs ont le droit d'exiger le rattrapage des 60 % de salaire réel qui leur ont été volés sous la dictature et la réembauche de tous les travailleurs licenciés dans le cadre de l'attaque contre le mouvement syndical. Ainsi encore, ils ont le droit d'exiger le non paiement de la dette extérieure contractée par la dictature pour payer son budget militaire, la rupture avec le Fonds monétaire international, la nationalisation du crédit et le contrôle du commerce extérieur. Et toutes ces exigences vont évidemment à l'encontre de l'adoption d'un quelconque « pacte so-

Enfin, l'unité contre la dictature, qui aujourd'hui à différents au niveau de l'« intersociale » (structure qui regroupe les mouvements sociaux, syndical, étudiant, coopératif, etc.), de l'« interpartidaire » (structure qui coordonne les partis politiques), et de l'« intersectorielle » (structure qui rassemble mouvements sociaux et partis politiques) ne doit entraver ni l'indépendance ni la liberté d'action des organisations ouvrières en tant que telles. C'est pourtant ce que veut obtenir la dictature, en interdisant le PIT, en s'efforçant d'isoler le mouvement ouvrier organisé pour le réduire à l'état d'une simple composante atomisée de l'« intersectorielle ».

Les prochains mois constituent donc un enjeu important pour l'avenir des luttes sociales en Uruguay et marqueront un moment décisif de la remontée de la mobilisation ouvrière et populaire dans ce

Daniel JEBRAC, 25 mars 1984.

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