Inprecor 1974–2004

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MILITARISATION

La Méditerranée, un enjeu des luttes pour la paix

· Inprecor n° 175, 11 juin 1984 · p. 3-7 · 5 487 mots

Paix et armements URSS et Russie Italie État espagnol

un enjeu des luttes pour la paix raison, d'une part, des avantages que lui pro-¡dans la région, allait devenir l'élément princilui, à maintenir une-très forte présence, en flotte US, sans équivalent d'aucune sorte puissances coloniales doivent finalement se retirer.

A prochaine convention des mouvements pour la paix, qui

IL se tiendra à Pérouse (talis) au mois de la prochain, mettra au centre de ses travaux la question de la militarisation de la Méditerranée. Après les rencontres de Bruxelles en

1982, de Berlin en 1983, cette nouvelle rencontre internationale représente une échéance de toute première importance (1).

En premier lieu, bien sûr, parce que ce sera l'occasion de faire le point de la situation créée par les premiers déploiements des nouveaux missiles américains Cruise et Pershing en Europe de l'Ouest, au lendemain des plus puissantes mobilisations contre la militarisation qu'ait jamais connues le continent.

En second lieu, parce que les contre-mesures soviétiques aux décisions de l'OTAN, qui passent en particulier par le déploiement d'armes nucléaires en République démocratique allemande

(RDA) et en Tchécoslovaquie, donnent une acuité nouvelle à l'indispensable liaison entre les mouvements pour la paix à l'Ouest et leurs homoloques à l'Est, qu'ils soient officiels ou indépendants de leurs gouvernements, les uns et les autres étant invités à Pérouse.

Jean-Louis MICHEL

Les idées toutes faites sont nombreuses à propos de la situation en Méditerranée

L'une d'elle voudrait que cette « mer fermée » n'ait été troublée par le processus général de militarisation que dans la toute dernière période, celui-ci découlant de l'aggravation, au début des années 1980, des tensions Est-Ouest. Or, s'il est vrai que le bassin méditerranéen connaît aujourd'hui une militarisation croissante qui affecte tout autant les routes maritimes que les approches terrestres de celles-ci, cette mer réputée si calme a eu à connaître, dans les quarante dernières années, de nombreux et spectaculaires développements militaires, notamment dans le bassin oriental et dans le secteur sud. Ce qui est plus nouveau, c'est l'insistance que mettent les états-majors impérialistes à renforcer leur dispositif militaire dans cette région, spécialement dans sa partie occidentale, et la justification qu'ils en donnent à destination de l'opinion publique. Leurs efforts visent à accréditer l'idée que là encore se joue le sort des rapports Est-Ouest dans leur ensemble.

Il convient donc avant toute chose de rétablir les faits et, par là même, d'éclairer les enjeux politiques, économiques et militaires pour établir clairement les responsabilités.

de forces

Les changements des rapports entre les puissances européennes et les Etats-

Unis au profit de ces derniers, amorcés dès la fin de la Première Guerre mondiale, ont mis plusieurs décennies à se concrétiser en

Méditerranée. Ils ont finalement abouti, au milieu des années 1950, à la relève par l'impérialisme US des forces déclinantes du colonialisme britannique. L'impérialisme français, après avoir tenu le second rôle derrière son homologue anglais, réussissait, quant à

La Méditerranée,

cure le fait d'être un pays riverain et, d'autre part, de la place que la politique du général de Gaulle (1958-1969) lui a permis d'occuper sur l'échiquer mondial.

LE TOURNANT DES ANNÉES 1950

Puissance avant tout coloniale et maritime, la Grande-Bretagne disposait en Méditerranée de positions aussi décisives que le contrôle de Gibraltar, de Chypre, de Malte et de Suez, ce dernier lieu ouvrant directement sur le Golfe persique. Les compagnies britanniques, telles que l'Angol-Persian, Shell ou British Petroleum (BP) contrôlaient encore, au début des années 1950, plus de la moitié de la production pétrolière du Proche et du Mo. yen-Orient. Le tournant décisif fut pris après le fiasco retentissant de l'expédition franco-britannique de Suez, en octobre et novembre 1956 (2). Sous les effets conjugués de la montée des luttes de libération nationale dans le monde arabe et des rapports de forces internationaux tels qu'ils s'étaient établis à la fin de la Seconde Guerre mondiale entre les pays impérialistes et les bureaucraties de l'Est, ces deux bastions traditionnels du colonialisme que sont la Grande-Bretagne et la France, devaient lâcher prise dans le bassin oriental de la Méditerranée.

L'impérialisme américain avait cependant préparé la relève depuis plusieurs années, et dès le 5 janvier 1957 apparaissait ce qu'on appellera la « doctrine Eisenhower », qui considérait que le vide créé dans le secteur oriental du bassin méditerranéen et du Proche-Orient par le déclin accentué des vielles puissances coloniales, devait être comblé par les forces américaines. C'est dans ce con texte que la formidable armada de la VIe

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En troisième lieu, enfin et peut-être surtout, parce que la prise en compte des enjeux méditerranéens atteste de la capacité des mouvements pour la paix à répondre aux défis multiples de l'offensive de militarisation des gouvernements capitalistes. En témoigne d'ailleurs l'élargissement des délégations nationales à des composantes importantes du mouvement antiguerre international qui n'avaient pas trouvé leur place dans les précédentes rencontres.

C'est notamment le cas, pour ce qui est de l'Europe, de certaines forces de Grèce et du Mouvement de la paix français, sans compter la présence attendue de nombreuses délégations en provenance de pays dominés. L'Organisation de libération de la Palestine

(OLP) et les directions révolutionnaires centro-américaines doivent également participer aux travaux de la conférence.

Autant de raisons qui militent en faveur d'une participation au débat de toutes les composantes des mouvements pour la paix et du mouvement ouvrier international. Cet article s'inscrit donc dans cette discussion, spécialement en ce qui concerne la Méditerranée, enjeu décisif des luttes pour la paix aujourd'hui.

pal de l'environnement militaire en Méditerranée.

Cette flotte représente à elle seule, aujourd'hui, la troisième force du monde par ordre d'importance pour sa capacité nucléaire, derrière les systèmes centraux américains et soviétiques, loin devant les forces nucléaires de la Grande-Bretagne ou de la France.

Elle dispose au minimum, en temps normal, de 41 bâtiments de guerre, avec 32 500 hommes et près de 200 avions et hélicoptères embarqués. Comme récemment au large de Beyrouth, elle peut très rapidement doubler son potentiel de combat. Dans ce dernier cas, elle ne comptait pas moins de trois porte- avions et disposait du cuirassé New Jersey, unique en son genre, puisque ce navire peut tirer des obus d'une tonne jusqu'à 30 km et qu'il emporte 32 missiles de croisière à capacité nucléaire.

Si les forces américaines sont depuis près de trente ans l'élément majeur d'une présence militaire impérialiste de tout premier ordre dans la région, elles ne sont pas les seules. D'autres forces navales de l'Alliance atlantique, dont celles de la France, de l'Italie et de l'Espagne, pays riverains, entretiennent des escadres dont il serait irresponsable de sous-estimer l'importance, d'autant qu'en cas de crise leurs capacités d'intervention s'additionnent à celles de la VIe flotte américaine.

1. Pour un bilan du rassemblement de 1983 à

Berlin, cf. Inprecor numéro 150 du 23 mai 1983.

2. Après la nationalisation du canal de Suez par le président égyptien Nasser, en juillet 1956, un corps expéditionnaire franco-britannique occupe la zone du canal, tandis qu'Israël attaque également l'Egypte sous prétexte de débloquer le d'Elath. Condamnés par l'ONU, sous la menace verbale d'une intervention soviétique, les deux

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d'exercer une pression directe sur l'Italie, | comme récemment au large de Beyrouth. La Fran-

En outre, pour apprécier le rapport des forces militaires en Méditerranée, il faut prendre en compte les dizaines de bases et les facilités portuaires dont disposent les forces impérialistes dans la région. Cet article se limitera cependant à l'analyse des conséqueces des nouvelles orientations de la politique militaire de l'impérialisme américain dans la péninsule ibérique d'une part, en Italie d'autre part, puisque c'est dans ces deux pays qu'elle trouve ses principales implications. Mais il convient auparavant de réfuter, une nouvelle fois, la thèse d'une montée en puissance de la présence soviétique en Méditerranée et la menace qu'elle constituerait, justifiant par avance la politique de surarmement de Ronald Reagan et des gouvernements capitalistes d'Europe, concernés dans ce cas au premier chef.

LE FAUX PRÉTEXTE

DE LA PRÉSENCE SOVIÉTIQUE Il est de bon ton parmi les experts occidentaux en géo-politique de souligner que l'« expansionnisme soviétique » aurait pour fondement la recherche permanente, pour cette puissance continentale, d'un accès aux mers chaudes vers le sud (3). Dans ce cadre, certains d'entre eux établissent même une sorte de continuité entre l'entrée de la première escadre russe en Méditerranée en 1769 et la politique actuelle de la bureaucratie du Kremlin dans cette région (4). On convienaisément que, pour importantes que soient les données géographiques en matière de tactique et de stratégie militaire, pareil raccourci ne peut tenir lieu d'explication un tant soit peu cohérente.

De manière plus fondamentale, la politique de l'Union soviétique, en Méditerranée comme ailleurs, doit être analysée à la lumière des orientations générales de la bureaucratie au plan international, qui combinent la recherche d'un statu quo global avec l'impérialisme et les tentatives de celui-ci de le renégocier aux marges, pour en tirer un maximum d'avantages secondaires. Le jeu diplomatique proche-oriental de la bureaucratie soviétique participe de cette logique générale. Il faut d'ailleurs souligner dans ce cas précis que les échecs l'emportent très largement sur les succès, si l'on songe par exemple à l'appui irresponsable au jeune Etat sioniste

1948 ou au revirement diplomatique de l'Egypte et du Soudan, sans compter les déboires probables, à terme, de la bureaucratie avec son actuel allié syrien (5). Quant au soutien que l'URSS apporterait aux luttes de libération nationale dans la région, il faut toute l'hypocrisie des centres de propagande impérialistes pour tenter d'accréditer une pareille thèse. Le lâchage odieux de l'OLP lors du siège de Beyrouth par l'armée israélienne en a apporté une nouvelle et éclatante démonstration.

Toutes les argumentations sur la menace soviétique en Méditerranée ont ceci de commun qu'elles sont bâties à partir d'une absence criante d'éléments concrets et qu'elles aboutissent à des hypothèses au plus haut fantaisistes. Citons, parmi d'autres, l'une de celles les plus en vogue, connue sous l'appellation de l'« arc yougoslave » : l'URSS, afin de neutraliser la Turquie et la Grèce, et chercherait à utiliser à cette fin la Yougoslavie, rendue plus vulnérable aux pressions de Moscou en raison de facteurs de crise économiques, sociaux et politiques internes (6). Evidemment, en ce domaine de la politique fiction, tout ou presque est permis.

Il reste que les éléments concrets à disposition de tous ne permettent en aucun cas, là moins qu'ailleurs, d'arguer d'une menace soviétique pour justifier l'actuel redéploiement militaire impérialiste dans la région. Depuis 1965, l'URSS dispose d'une escadre autonome, sa 5e escadre, en Méditerranée depuis 1965. Avantages de celles-ci, nous dit-on, elle peut accéder à l'Atlantique par Gibraltar, à l'océan Indien par Suez ... en temps de paix, mais l'on oublie que les forces impérialistes contrôlent étroitement les portes de sortie. Le chiffre de 40 à 60 bâtiments qui est fréquemment admis, occulte le fait que la 5e escadre soviétique ne dispose que d'un seul croiseur porte-hélicoptères sans commune mesure avec les porte-avions occidentaux, américains bien sûr, mais aussi français, et bientôt italiens et espagnols (7). En outre, le handicap majeur et décisif de l'URSS en Méditerranée réside dans l'absence de facilités portuaires autres que celles qui lui permettent d'assurer son seul ravitaillement en temps de paix. Elle ne dispose que d'une seule base permanente, à Latakié en Syrie. Ajoutons que, du point de vue de la cohésion du « bloc soviétique », la situation de la Yougoslavie, depuis 1948, et celle de l'Albanie, depuis la fin des années 1960, sans compter à l'arrière l'incertitude au sujet de la Roumanie, posent un sérieux problème à la bureaucratie du Kremlin (8). Prétendre donc que la Méditerranée fait l'objet d'une menace soviétique directe, voire même que les USA et l'URSS s'y affrontent sur un pied d'égalité est une pure absurdité. LA LOGIQUE IMPLACABLE DE REAGAN

La doctrine de défense américaine a été infléchie dans le sens d'une prise en compte plus globale des conflits et des intérêts américains au lendemain de l'installation, en 1981, de Ronald Reagan à la Maison-Blanche (9). Pour les dirigeants de la principale forteresse impérialiste, tout conflit procède de l'affrontement global entre l'Est et l'Ouest. Les forces militaires de l'impérialisme américain ont été systématiquement redéployées afin de répondre partout à la moindre menace de déstabilisation des régimes pro-impérialistes. Dans le contexte de cette orientation, toute crise des régimes pro-américains ne peut que servir directement l'autre camp et mettre en

3. Cette thèse est défendue en France par des gens aussi différents que, par exemple, le général Gallois et Jacques Soppelsa, responsable pour le Parti socialiste des questions du désarmement.

4. Cf. Jean-Paul Cointet, « La Méditerranée et les puissances », Défense nationale, Paris,

5. L'URSS a été le second pays, le 17 mai 1948, a reconnaître officiellement l'Etat sioniste proclamé deux jours plus tôt. Les USA ont attendu janvier 1949 pour en faire autant. défense du flanc sud de l'OTAN », Défense nationale, Paris, octobre 1983.

7. Les porte-avions américains sont au nombre de 14 au total, ce qui permet à 2 ou 3 d'entre eux d'être affectés à la 6e flotte en

AREPALI

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EL DIA DESPRES.

Tanio.

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LCR

Affiche de la LCR en Catalogne contre l'OTAN. (DR) jeu les intérêts vitaux des USA, quelle que soit par ailleurs son importance réelle. L'invasion de l'île de Grenade, en octobre 1983, par des milliers de G"'s, indique d'ailleurs que la menace impérialiste découlant de cette analyse doit être prise au sérieux.

La signification pratique que prend une telle orientation par rapport à l'éventuel théâtre d'opération Centre-Europe a déjà été analysée à plusieurs reprises (10). La doctrine « Airland Battle » ne prévoit-elle pas tout à la fois le déclenchement d'une attaque préventive des Etats-Unis et une bataille de l'avant, nucléaire, chimique et conventionnelle, portée dès le départ sur toute la profondeur des lignes de défense soviétiques ? Elle constitue en fait une logique implacable de | montée très rapide aux points extrêmes du ce posséde deux porte-avions, tandis que la consd'un troisième porte-avions, sion nucléaire, a été décidée par Paris.

8. Entrée en dissidence par rapport à Moscou, l'Albanie a suspendu sa participation au Pacte de Varsovie en 1961 et a rompu tout lien avec celui-ci en 1968. La Roumanie quant à elle, a obtenu le départ des dernières troupes soviétiques en 1958 et se fait régulièrement le champion, au sein du Pacte de Varsovie, de positions divergentes de celles de Moscou, sur le plan militaire ou diplomati-

9. Cf. notamment « La nouvelle doctrine de guerre nucléaire et la sécurité de l'Europe », Cahiers d'études stratégiques, CIRPES, Paris, 1983.

10. Cf. Jean-Louis Michel, « Le mouvement antiguerre confronté à des échéances décisives », Inprecor numéro 152 du 6 juin 1983.

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qu'elle doit « projeter » à l'avant sur mer, l'époque, le socialiste Lelio Lagorio, estimait conflit militaire, où le risque de l'holocauste serait balancé par l'espoir, au demeurant illusoire, d'un abandon par KO de la bureaucratie soviétique dès le début des hostilités. La conséquence d'une telle orientation militaire ne peut être que la recherche de l'avantage décisif dans tous les secteurs de l'armement, afin de restaurer, fût-ce au prix d'un effort de militarisation sans précédent, une « marge de sécurité » suffisante pour l'agresseur impérialiste dans tous les domaines. Que le ressort principal de l'actuelle course aux armements réside dans la crise profonde de l'ensemble de l'économie capitaliste ne fait aucun doute, mais il faut remarquer que cette doctrine politique et militaire joue à son tour un rôle d'entraînement non négligeable.

Les formidables développements qui ont affecté tous les moyens de défense de l'impérialisme américain sont particulièrement marqués en ce qui concerne la marine, qui devrait compter quelque 600 bâtiments de combat à la fin de l'exécution du programme actuel de « modernisation ». Le secrétaire à la Marine du gouvernement américain, John Lehmann, estime « qu'un conflit classique maritime entre l'Est et l'Ouest ne pourrait être limité en mer au seul théâtre océanique » (11), justifiant ainsi le redéploiement d'escadres américaines à l'échelle de toute la planète. La Méditerranée occupe dans ce cadre une place de choix comme zone de contact entre l'Europe, l'Afrique et le Proche-Orient. La 6e flotte US s'est donc vue attribuer une priorité qui se traduit par le renforcement de sa puissance de feu, mais aussi sur des objectifs terrestres, tels que ceux visés par le cuirassé New Jersey à Beyrouth.

Autre élément qui témoigne de l'importance prise par la Méditerranée dans les plans de guerre américains, le commandement des forces navales des Etats-Unis en Europe (Cincusnaveur) a été transféré de Londres vers Naples, où il a été fusionné avec le commandement des forces de l'OTAN au sud (Cincsouth). La chose est d'importance, car elle montre le peu de cas que font les dirigeants américains des responsabilités respectives et des limites géographiques qui s'imposent en principe à l'OTAN et à ses compo santes, et auxquelles les Européens restent attachés.

De fait, l'impérialisme a établi une continuité stratégique, un ensemble unique, qui des abords de la péninsule ibérique et du Maroc jusqu'au golfe Persique, en passant par la Méditerranée et la mer Rouge. Une telle politique n'est pas exempte de contradictions, parce qu'elle suppose un alignement de fait sur la politique américaine de tous les alliés des USA situés sur le pourtour méditerranéen, dans un cadre stratégique qui ne correspond ni à leurs moyens militaires, ni même à la manière dont ils envisagent a priori de traiter tel ou tel conflit limité en fonction de leurs propres intérêts. Mais pour l'heure, force est de constater que cette nouvelle politique américaine s'est appliquée avec un certain succès dans la partie occidentale du bassin méditerranéen.

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LE CENTRE DE GRAVITÉ ITALIEN

En visite officielle à Rome en septembre 1983, le secrétaire d'Etat américain à la Défense, Kaspar Weinberger, déclarait ceci : « La menace est globale, et il faut répondre en termes globaux. (...) En particulier, la Méditerranée a accru son importance à cause des problèmes que nous avons à aborder, aussi bien en Afrique qu'au Proche-Orient. (...) L'Italie est le centre de gravité de la défense en Méditerranée. (12) » Sur le même registre, le ministre italien de la Défense à quant à lui que « l'Italie n'est plus le flanc sud de l'OTAN. Il serait même faux de dire que la Méditerranée constitue ce flanc sud, parce que la situation stratégique a changé La Méditerranée fait aujourd'hui partie du front central de l'Alliance, tandis que le front sud potentiel s'étend actuellement du cap Horn de l'Afrique à la région du Golfe » (13).

De fait, la militarisation en Italie prend à la fois la forme de l'utilisation par les Etats-Unis de très nombreuses installations dans ce pays et de la modernisation des forces italiennes elles-mêmes, l'ensemble du dispositif militaire impérialiste effectuant ainsi une poussée vers le sud (14). La 6e flotte US dispose déjà d'immenses bases à Naples, Gaeta, la Maddalena et Sigonella. La Sicile mérite tout spécialement son appellation de premier porte-avions américain, avec la base de Sigonella, le port d'Augusta et les chantiers de Palerme, le tout fonctionnant en grande partie au profit de la 6e flotte US. Avec l'implantation de 112 nouveaux missiles de croisière à Comiso en Sicile, la fonction de l'Italie comme base avancée de l'impérialisme américain miste termin des en Méditerranée sera encore d'autant. qu'avec les missiles devraient débarquer de nouveaux personnels américains (15). Il y avait 13 000 militaires américains en 1983 et il y en aura 18 500 d'ici 1988.

Conséquence logique de ce premier volet de la militarisation croissante de l'Italie par les Etats-Unis, les forces nationales ont également reçu un sérieux coup de pouce sur

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5I AL DISARMO

Pour le désarmement, Rome, 1981. (DR) le plan des dotations budgétaires. Le budget de la Défense a augmenté de 105,7% en trois ans, passant de 5 780 milliards de lires (environ 28,9 milliards de francs) en 1980 à 11 149 milliards (environ 55,7 milliards de francs) en 1983. De quoi, bien entendu, justifier aux yeux du régime italien l'austérité qui est imposée, il est vrai non sans mal, aux travailleurs de ce pays. Au plan des forces militaires, ces crédits permettront de poursuivre la réorganisation engagée au milieu des années 1970, et qui se traduit principalement par un « dégraissage » de l'armée de terre, et une priorité donnée à la modernisation des forces aériennes et navales.

La marine italienne, déjà dotée de près de 50 unités de combat, recevra un porte-aéronefs (le Garibaldi) destiné à des engins type hélicoptères, deux croiseurs, cinq frégates et deux nouveaux sous-marins. Une force d'intervention rapide sera constituée, mais là encore, en raison de l'absence criante de moyens de transport autonomes, on voit mal quel rôle elle pourrait jouer en dehors d'une intégration dans le dispositif américain. Ce sont les premiers éléments de cette force qui ont été testés lors de l'envoi d'un contingent italien dans la force multinationale à Beyrouth.

Au total, tout cela est révélateur du contrôle sans partage qu'exerce l'impérialisme américain sur le processus de militarisation de l'Italie : les USA espèrent bien sûr en tirer des avantages politiques, militaires et diplomatiques, mais aussi des retombées économiques, entre autres une plus grande participation de l'Italie au plan de charge de l'OTAN, et des débouchés pour les industries américaines d'armement. Dans le cas de l'Italie, la

11. J. Lehmann, Statement before the Congress, Washington, février 1983.

12. Repubblica, Rome, 28 septembre 1983.

13. OTAN, « Rapport intérimaire de la sous-commission sur la région sud », La Haye, 1983.

14. Cf. F. Tonello et J. Finkelstein, « Un rôle accru dans le système de défense occidental », le Monde diplomatique, Paris, mars 1984.

15. L'installation de ces missiles était prévue en application de la « double » décision de l'OTAN de décembre 1979. Les premiers déploiements ont commencé en novembre 1983.

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combinaison entre processus de militarisation, mise en place d'une politique d'austérité drastique pour financer l'effort de guerre, et perte de souveraineté nationale au profit de l'impérialisme dominant se retrouve sous une forme presque caricaturale.

LA PLATE-FORME AÉRONAVALE IBÉRIQUE Le cas de la péninsule ibérique offre des similitudes frappantes avec l'Italie, si l'on considère le processus de militarisation qui y est engagé. Alain Echegut, résumant les conclusions du général portugais Firmino Miguel, constatait récemment que « dans le système de défense occidental, l'Espagne et le Portugal ont trois fonctions majeures et complémentaires : comme "plate-forme aéronavale" pour des opérations déclenchées en Europe, en Méditerranée et dans l'Atlantique oriental; comme "port d'escale" aérien (air lift) et d'un point de vue maritime (sea lift) vers le théâtre Centre-Europe ; enfin, en tant

"réduit défensif" et "base avancée" des Etats-Unis pour préparer et développer une contre-offensive sur le continent européen » (16).

Pour répondre à cette triple fonction, le dispositif militaire de la péninsule ibérique est organisé autour de deux grands ensembles que les Etats-Unis se sont employés, avec la complicité des gouvernements concernés, à militariser encore davantage dans la derniè re période. Le premier est formé par le triangle stratégique Portugal-Açores-Madère, dont l'archipel des Açores constitue la pièce maîtresse, avec la base américaine de Lajes dans l'ile de Terceira. Le second repose sur les dizaines de bases étrangères en Espagne, dont les plus importantes sont la base aéronavale de Rota (Cadix) et les bases aériennes de Moron (Séville), Sanjurjo (Saragosse) et Torrejon (Madrid), qu'occupent en permanence près de 10 000 militaires américains. A ce dispositif s'ajoutent les forces armées nationales des deux pays, les 62 000 hommes des forces portugaises et, surtout, les Manifestation antimissiles en Belgique. (DR)

I BELGIE ET IN BELGIE

3000

HET IN EUROPA

347 000 hommes de l'armée espagnole qui ont une fonction militaire essentielle sur laxe Baléares-Gibraltar-Canaries, sans oublier la garnison britannique de Gibraltar (6 000 hommes) et la présence allemande à Beja au sud du Portugal.

En dépit du fait que le Portugal soit membre de l'OTAN depuis sa fondation en 1949, avec il est vrai un court intermède durant la révolution portugaise, et que l'Espagne ne soit membre de cette alliance que depuis le 5 juin 1982, les Etats-Unis ont exercé dans les trente dernières années un contrôle militaire très strict sur l'ensemble de la péninsule ibérique. Des accords bilatéraux, anciens et jamais démentis, leur concèdent ce véritable droit de tutelle, depuis 1946 avec Lisbonne (açcord renouvelé en décembre 1983), depuis 1953 avec Madrid (Pacte de Madrid) complété par le Traité d'amitié et de coopération hispano-américain de 1976, renouvelé le 24 février 1983 par le gouvernement de Felipe Gonzalez.

Seule modification depuis trente ans, alors que la péninsule était considérée jusqu'à la fin des années 1970 comme un simple « verrou » pour la défense du flane sud de l'Europe, elle est devenue un maillon décisif du nouvel ensemble stratégique dessiné par les USA dans la région, ce qui implique un rééquilibrage vers la Méditerranée et sa transformation en base avancée de la Force à déploiement rapide (FDR) américaine sur la route du Moyen-Orient. C'est évidemment le prétexte à un redéploiement militaire, qui passe par le renforcement de la présence étrangère et la construction de nouvelles bases, envisagés par les USA - les négociations sont en cours - à Madère (base sous-marine dans l'ile de Porto Santo) et aux Canaries (base pour la FDR dans l'île de Hierro et base de Gando dans la Grande-Canarie). Mais c'est aussi la justification avancée pour une importante réorganisation des forces militaires portugaises et espagnoles.

Le Portugal, lors de sa réinsertion effective dans l'OTAN en 1976, a mis sur pied une brigade mixte (terre-air) de 3 000 homEUROSHiMA mes, directement placée sous l'autorité du commandant en chef des forces alliées en Europe du sud. Cette décision a d'abord une importante signification politique. Les USA et les cercles dirigeants de l'OTAN ont en effet la volonté de normaliser définitivement cette armée, autrement dit de l'épurer de tous les cadres qui ont participé, de près ou de loin, aux activités du Mouvement des forces armées (MFA). Le retour au pouvoir du dirigeant du Parti socialiste portugais, Mario Soares, s'est à cette fin accompagné d'une série de limogeages et d'une réorganisation des centres de décision militaires, qui laissent prévoir une restructuration d'ensemble du dispositif portugais sous la férule américaine. En contrepartie, les Etats-Unis ont accordé au Portugal une « aide » de 1,3 milliard de dollars (plus de 10 milliards de francs) lors du dernier renouvellement de l'accord de 1946, en décembre 1983.

L'Espagne se trouve tout pareillement arrosée par l'aide américaine, qui a atteint 1,3 milliard de dollars pour la période 19761981, fléchissant en 1982 avec 144 millions de dollars (1,1 milliard de francs) pour remonter très nettement en 1983, avec quelques 400 millions de dollars (3,2 milliards de francs). Parallèlement, le gouvernement de Felipe Gonzalez et du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a décidé d'engager 2 150 milliards de pesetas (118,2 milliards de francs) pour la période 1983-1990 en vue de moderniser et de réorganiser son armée, cet effort de guerre étant financé par une politique d'austérité particulièrement sévère.

En majorité, cette injection de capitaux va d'ailleurs profiter aux industries d'armement américaines, confirmant une nouvelle fois l'inégalité des termes de la coopération entre les Etats capitalistes européens et les Etats-Unis sur le plan militaire (17). Le gouvernement espagnol a par exemple passé commande à Me Donnel Douglas, en 1983, de 72 avions de combat F 18, appareil qui est en concurrence avec le Tornado, coproduit par la Grande-Bretagne, la RFA et l'Italie, le montant de ce seul programme s'élevant à 1,6 milliard de dollars (12,8 milliards de francs). La marine espagnole sera dotée, d'ici 1986, de son premier porte-avions, le Principe-de-Asturias, ainsi que de 3 veaux sous-marins et de 12 avions Harrier. Quant à l'armée de terre, où le poids des secteurs ultra-réactionnaires, héritiers directs du franquisme, est encore important, elle sera « dégraissée » de 90 000 hommes, dont 25 % de ses officiers. Elle sera également redéployée sur l'ensemble du territoire, en particulier vers le sud, le nombre des régions militaires passant de 9 à 6, sous le contrôle le plus étroit du pouvoir central de Madrid.

Pour l'Espagne, comme pour le Portugal et l'Italie, la conclusion est particulièrement claire. L'impérialisme américain initie dans ces pays un processus de militarisation tous azimuts, qui réduit d'autant leur autonomie déjà relative en ce domaine, les intégrant davantage encore dans les lignes de défense de

16. Le Monde diplomatique, Paris, 1984.

17. Cf. Jean-Louis Michel, « Une armée bourgeoise européenne est-elle pour demain ? », Inprecor numéro 171 du 16 avril 1984.

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mation de la Méditerranée en zone de paix et | bureaucratie soviétique et ses alliés dans la « pax americana » dans cette zone, qui s'étend de l'Atlantique oriental au Golfe Persique, en passant par la Méditerranée.

L'ENJEU POUR LES PEUPLES D'EUROPE Dans ces conditions, il est évident que l'évolution de la situation autour de la Méditerranée constitue l'un des enjeux les plus décisifs de la lutte contre l'offensive de militarisation impérialiste. Sur ce point, un large accord doit pouvoir se dessiner entre les différentes composantes des mouvements anti- européens. L'expérience des forces pacifistes de l'Etat espagnol, spécialement le travail remarquable engagé par la commission anti-OTAN de Madrid, devrait permettre que se déploie, à brève échéance, une large campagne internationale pour la fermeture des bases étrangères, avant tout américaines, dans la péninsule ibérique, en Italie, en Grèce et en Turquie.

En raison même de la complexité des problèmes rencontrés dans cette zone stratégique, le danger existe en effet que des réponses par trop générales et abstraites masquent les enjeux véritables, les objectifs concrets sur lesquels des millions d'hommes et de femmes en Europe du sud peuvent se mobiliser, seul moyen d'endiguer un processus gravité extrême pour la paix et les libertés dans cette partie du monde.

Les réponses à ces problèmes formulées en termes bien trop vagues pour avoir une quelconque efficacité mobilisatrice sont en effet nombreuses. Dans la dernière décennie, la question de la Méditerranée a été examinée à de multiples reprises par des conférences et autres instances internationales. L'acte final de la Conférence d'Helsinki sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), signé en 1975, comportait une section relative à « la sécurité et à la coopération en Méditerranée ». La sixième conférence des chefs d'Etat ou de gouvernement des pays non-alignés, réunie à La Havane, en septembre 1979, s'était prononcée pour « la transfor-

MET RAKE TENDEL D WORDT INZE SUDALE DEXERHEIS CEVEL D respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de chaque Etat, du droit des peuples de prendre leurs propres décisions, de la non intervention et de la non ingérence dans les affaires intérieures, et de l'égalité des droits » (18). L'Assemblée générale des Nations-Unies, dans sa résolution 34/100, a fait sienne cette recommandation. La Conférence de Madrid s'est achevée le 15 juillet 1983 sur un accord final qui répète de pareils vœux pieux, sans le moindre résultat tangible. Demain à Stockholm, il y a fort à parier qu'il en sera de même, en dépit de la mobilisation croissante de l'opinion. L'heure n'est donc pas à l'élaboration par les experts de plans de dénucléarisation, voire de démilitarisation totale ou partielle. Au contraire, le sort des peuples de l'Europe du sud et des autres peuples du pourtour méditerranéen est de plus en plus soumis au bon vouloir des gouvernements occidentaux, secondés par la Mobilisation antimissiles aux Pays-Bas, en juillel 1983. (DR)

Répression contre des manifestants à Comiso, en Sicile. (DR) cette mascarade qu'est la CSCE.

La solution, en raison même du danger que la politique de l'impérialisme américain et des gouvernements capitalistes des pays riverains de la Méditerranée fait courir aux peuples de cette zone, en passe de devenir l'une des plus sensibles du globe, réside bien plutôt dans l'entrée en lutte des travailleurs et de la jeunesse de chaque pays concerné contre les bases étrangères. Que ce soit en Espagne ou au Portugal, en Grèce ou en Italie, les conditions de telles mobilisations sont objectivement réunies. Il revient aux mouvements antiguerre dans chacun de ces pays de les stimuler et de les organiser, et aux mouvements pacifistes des autres pays d'Europe de les aider et de les soutenir ardemment dans cette tâche.

Le fait même que des gouvernements capitalistes, dirigés le plus souvent par la socialdémocratie, arguent du prétexte de l'aide économique américaine pour justifier le refus de tenir les promesses qu'ils avaient faites de quitter l'OTAN et de fermer les bases étrangères, comme en Espagne ou en Grèce, rend encore plus urgentes et nécessaires ces mobilisations. Les effets des politiques d'austérité imposées aux masses populaires par ces gouvernements, loin d'être allégés par la soi-disant aide américaine, officiellement conditionnée au maintien des bases US, se trouvent au contraire décuplés par le processus de militarisation engagé, ici comme ailleurs, par Reagan et T'OTAN. En engageant le combat contre la présence militaire étrangère, contre l'occupation américaine, pour la fermeture des bases étrangères, les peuples d'Europe du sud peuvent ainsi contribuer de manière décisive à la lutte contre l'impérialisme US et ses alliés, dont la politique commune combine de manière inextricable austérité et militarisation.

Jean-Louis MICHEL, 10 mai 1984.

18. « Etude de tous les aspects du désarmement régional », ONU, New York, 1981.

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