Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAYS-BAS

Succès de la grève contre les missiles

· Inprecor n° 175, 11 juin 1984 · p. 8-9 · 2 316 mots

Paix et armements Syndicalisme

nis une semaine d'action contre l'installation des missiles Cruise aux Pays-Bas, qui es 6 au 12 mai derniers, le Comité national pour stopper les missiles Cruise (1) a orga rencontra un succès considérable et mobilisa de nouvelles forces dans la campagne

Cette semaine d'action a connu plusieurs temps forts. Tout d'abord, et selon les estimations de la FNV, qui, avec environ un million d'adhérents constitue la confédération syndicale la plus importante du pays, près de 900 000 personnes participèrent à l'arrêt de travail de

15 minutes organisé le 10 mai pour protester contre les missiles. De son côté, le secrétariat national du regroupement « Jeunes contre les armes nucléaires » a estimé que 40 000 à

50 000 lycéens participèrent aussi à la grève. Le samedi 12 mai, une trentaine de manifesta- de 1982 et de sa participation à la manifestations à travers tout le pays conclurent cette semaine d'action. Des dizaines de milliers de personnes y ont participé. 8 000 personnes ont formé une chaîne humaine autour de la base aérienne de Seesterberg, et la ville de Leeuwarden, dans le nord du pays, a connu une manimouvement pour la paix à se radicaliser, siles. Les sondages ont bien montré ce qui

PAYS-BAS contre les armes nucléaires. festation de 15 000 personnes, la plus importante de toute son histoire.

La semaine d'action est intervenue à un moment où le gouvernement bourgeois de coalition entre les chrétiens-démocrates du Christen Demokraties Appel (CDA) et les libéraux-conservateurs du Partij Voor Vrijheid en Demokratie (VVD, Parti pour la paix et la démocratie), au pouvoir depuis la fin 1982, commençait de nouveau à parler de l'éventualité du report de la décision des Pays-Bas sur l'implantation des missiles de l'OTAN sur son territoire. Une crise gouvernementale sur la question des missiles reste toujours possible. Le gouvernement dirigé par Ruud Lubbers dispose d'une majorité de 79 sièges sur les 150 du Parlement, soit deux de moins que l'année dernière, puisque deux députés démocrates-chrétiens ont créé leur propre fraction parlementaire, entre autres raisons à cause de leurs désaccords sur la question des missiles. Au sein même du CDA, le plus important des partis au gouvernement, 10 à 15 députés maintiennent une opposition à l'implantation des missiles.

LES PARTIS BOURGEOIS

DIVISÉS SUR LES MISSILES Les démocrates-chrétiens ne peuvent donc tout simplement pas voter l'installation des missiles sans courir le risque d'une crise parlementaire en leur sein. Mais refuser de le faire entraînerait aussi une crise gouvernementale, parce que leurs partenaires libéraux-conservateurs du VVD ont annoncé que, dans ce cas, ils quitteraient le gouverne-

Le ministre démocrate-chrétien des AfVan den Broek, est en désaccord sur la même question avec son confrère de Ruiter, lui aussi membre du CDA, qui détient le portefeuille de la Défense. De Ruiter est opposé à l'implantation des missiles parce qu'il craint que cela n'entraîne le

Succès de la grève

contre les missiles

pour devenir un mouvement contre l'OTAN, et parce qu'il sait qu'il n'existe pas, dans le CDA lui-même, une majorité suffisante en faveur de l'implantation des missiles. Il est donc a peu près exclu que l'échéance de 1986 fixée pour leur déploiement soit maintenue. Van den Broek, comme le VVD, est plus sensible aux pressions de l'OTAN. Bien que favorable à l'implantation des missiles, il est néanmoins pour l'instant prêt à accepter un compromis.

Depuis plusieurs semaines, les pressions sur le gouvernement néerlandais exercés par d'autres pays de l'OTAN ont énormément augmenté. C'est le même scénario qui s'est déroulé à la réunion de la Commission de planification sur le nucléaire, de l'OTAN, du mois d'avril 1984, tout comme à celle de la Commission de planification sur la défense, à Bruxelles, au mois de mai. Selon la presse néerlandaise, le ministre britannique de la Défense y exigea que le gouvernement néerlandais fasse preuve d'une plus grande capacité de « direction politique ». Et, en séance à huis-clos, le ministre italien Spadolini aurait dit à de Ruiter, pour l'encourager, que l'Italie était en train d'installer les missiles de l'OTAN, bien que ce pays soit « communiste à 40 % ». Les représentants des gouvernements britannique, ouest-allemand et italien ont surtout insisté sur le fait que le non déploiement des missiles aux Pays-Bas donnerait un nouvel élan aux mouvements pour la paix dans les autres pays européens. Le gouvernement néerlandais est donc l'objet de fortes pressions provenant de tous côtés.

La semaine d'action des 6 au 12 mai 1984 avait été planifiée depuis longtemps et n'avait pas vraiment soulevé l'enthousiasme général. Mais la situation commença à changer lorsque la FNV décida d'appeler à un arrêt de travail contre les missiles dans le cadre même de la semaine de protestation. Très vite, le jour fixé pour la grève est devenu l'échéance clé de la protestation anti-miss'était passé au cours de la semaine d'action elle-même. Au début de la semaine, ment 40% de la population se déclarait au courant des actions prévues. Ce pourcentage était monté à 75% le mercredi, jour de la grève appelée par la FNV.

L'APPEL A LA GREVE DE LA FNV L'appel de la FNV à une grève de courin durée est le produit de l'engagement, un peu partout dans le pays, des militants syndicaux dans la bataille contre les armes nucléaires. Cees Commandeur, secrétaire de la FNV et responsable des actions pour la paix et la sécurité au sein de sa direction nationale, Klassenstrijd, organe du Parti socialiste des travailleurs (Socialistische Arbeiders Partij, SAP, section néerlandaise de la IVe Internationale), où il affirmait: « Nous nous occupons de cette question depuis des années. C'est la série de discussions tenue en 1981, suivie des prises de position de la FNV tion de 1983, qui ont permis la prise de conscience à la base des syndicats. »

La grève du 10 mai fut une réussite. La FNV estime que 900 000 personnes y ont participé. Elles l'ont fait parfois de façon ouverte, en participant aux réunions dans les des entreprises, ou plus discrètement en cessant leur activité pendant 15 minutes sur leurs lieux de travail. La grève fut solide à Amsterdam et à Rotterdam, où les transports en commun ont été arrêtés et où se sont tenus, sur de nombreuses places publiques, des meetings avec de la musique et dans le pays, le mouvement pour la paix et les syndicats organisèrent en commun des centaines de rassemblements, d'occupations de carrefours et d'autres actions. Le tout fut retransmis en direct par la télévision, au cours d'une émission qui dura deux heures. Il serait impossible de donner une vision globale de la grève. Elle s'étendit à partir de points forts, tels les entreprises Philips, Unilever, les docks de Rotterdam, aéronautique Fokker (qui fabrique pour, ensuite, entraîner l'Education nationa-

Le 10 mai a démontré une nouvelle fois qu'il ne suffit pas d'appeler à une grève pour qu'elle soit effective, mais qu'il faut savoir l'organiser. Là-dessus, il y eut un problème. La FNV ne distribua pas assez de matériel d'agitation - tracts, affiches, badges — et ses syndicats ne se mobilisèrent pas tous pour préparer la grève. Le syndicat le plus important de la FNV, celui des fonctionnaires (ABVAKABO), n'appela même pas à la grève au niveau national, laissant l'initiative à ses organismes de base. Dans beaucoup d'endroits, les directions locales de la FNV et des syndicats ne firent qu'envoyer quelques tracts aux structures syndicales d'entreprise. Mais là où existait un groupe de militants, un comité, ou même tout simplement

1. Le Comité national pour stopper les missiun regroupement national comprenant tous les groupes pacifistes, la confédération syndicale FNV, le syndicat de soldats VVDM, les partis de gauche représentés au Parlement, que le parti libéral-démocrate Demokratie 66.

Page 9

quelques individus motivés, cela déboucha presque toujours sur une action importante. Certaines directions locales de la FNV furent étonnées, le soir de la grève, de l'ampleur de la mobilisation.

Un obstacle supplémentaire fut constitué par l'intimidation et les menaces de représailles de la part de beaucoup de patrons. Dans diverses usines et entreprises, les organisateurs furent soumis à de telles pressions que l'appel à la grève fut annulé à la dernière minute. Dans d'autres cas, le nombre de participants en fut très réduit.

LA MOBILISATION DES SOLDATS ET DES CHOMEURS A côté de la grève dans les usines, les bureaux et les institutions, il y eut les mobilisations de la jeunesse les plus importantes depuis des années. Les Jeunes contre les armes nucléaires, une coordination qui réunit plus de trente groupes locaux, avait décidé d'organiser une grève dans les lycées. Au début, il y eut des doutes sur la possibilité d'organiser une véritable grève. Mais, une fois, la préparation entreprise, elle connut un succès énorme. En tout, 50 000 lycéens firent la grève, 5 000 à Nimègue, 3 000 à Breda, 2 500 à Deventer, 2 500 à Arnhem, 3 000 à Leeuwarden, 2 500 à Groningue, 2 000 à Middelburg et 3 000 à Haarlem. Cette coordination gagna des dizaines de nouveaux militants un peu partout, dont 170 dans la seule ville de Nimègue. Durant la semaine d'action, certains lycées furent proclamés zones dénucléarisées.

Dans les lycées aussi, il y eut le problème de l'intimidation et des menaces de la part de l'administration. Dans certains endroits, les élèves furent enfermés pour les empêcher de participer à la grève. En plus, il y eut une dizaine de cas de mises à pied. Un élément nouveau fut constitué par les tentade l'organisation d'extrême-droite Constructief Jong Nederland, d'empêcher l'action des lycéens.

L'intimidation et la répression ont aussi créé des problèmes par rapport aux actions des soldats. Ces derniers mois, des initiatives pour déclarer des bases et des compagnies zones dénucléarisées ont connu un succès étonnant. A la base Willem-ler, à Den Bosch, deux compagnies sur cinq se sont déclarées zone dénucléarisée. Pendant la semaine d'action, des mobilisations identiques ont été lancées dans huit bases militaires à travers le pays, pour déclarer zones dénucléarisées des compagnies et des logements de militaires. Il y eut d'autres actions spectaculaires durant la semaine de mobilisation contre les missiles. Ainsi, dix soldats habillés de vêtements de protection contre les radiations et les armes chimiques et biologiques ont distribué des tracts à la gare d'Utrecht. Ils furent interpellés par la police. Des soldats de la base Willem-1er qui essayaient de déployer une banderole contre les missiles Cruise dans un cantonnement près de la base furent interpellés. Ils furent inculpés de préparation à la participation en uniforme à une manifestation alors qu'ils étaient en service. Immédiatement après la semaine d'action, deux soldats de la base de Woensdrecht refusèrent de prendre leur tour de garde, en expliquant que cette base devait recevoir des missiles Cruise. Y monter la garde représentait une action contre les militants antinucléaires.

Il est devenu courant que des soldats refusent de monter la garde dans des endroits où des armes nucléaires peuvent être entreposées. Le 22 mai, Eddy Spikerman devait comparaître devant un tribunal militaire pour ce délit. Eddy est membre de Rebel, une organisation de jeunesse révolutionnaire en solidarité politique avec la IVe Internationale et sa section néerlandaise. Au cours de la semaine d'action, le syndicat de soldats VVDM et le Comité des soldats contre les armes nucléaires KSTK ont recueilli 5 000 signatures sur une pétition en défense d'Eddy.

La FNV avait indiqué qu'elle entendait aussi mobiliser les chômeurs durant la grève contre les missiles. Cette dernière eut lieu au moment même où se déroulaient à travers le pays des centaines d'actions contre de nouvelles réductions des allocations-chômage, qui doivent prendre effet le ler juillet prochain, dans le cadre de ce qu'on appelle les « mesures de juillet » du gouvernement. Sur cette question, l'action de la FNV a été plutôt limitée. Mais la FNV encouragea ceux qui perçoivent des allocations-chômage à dont 3 000 à Rotterdam, participer à la grève du 10 mai. Cees Commandeur déclarait d'ailleurs à ce propos, dans l'interview accordée à Klassenstrijd, qu'« il apparaît que les gens vont faire le lien entre la question des missiles et celle des "mesures de juillet". Et cela ne me gêne pas, parce qu'en dernière analyse, tout cela est contre le même gouvernement.» Dans beaucoup d'endroits en effet, les chômeurs participèrent aux actions antimissiles sous les mots d'ordre « Ni missiles Cruise ni mesures

GEEN

KRUISRAXET

GEEN

JU'

PAK-

KET

Affiche-symbole de la campagne contre les fusées de l'OTAN. (DR)

de juillet! ", ou encore « La sécurité sociale, pas les bombes ! ». Ainsi fut-il souligné que la lutte contre les missiles impliquait une lutte contre le gouvernement de droite et sa politique globale en réponse à la crise économique.

La FNV et le Comité national pour stopper les missiles Cruise se sont déclarés satisfaits par le déroulement de la semaine d'action et surtout par le succès de la grève du 10 mai. Le président de la FNV, Wim Kok, a même affirmé qu'il n'excluait pas de renouveler une telle action. Et Cees Commandeur a déclaré de son côté que rien n'était exclu pour l'avenir, pas même une grève de 24 heures. Aussi a-t-il appelé à un boycott de tous les travaux liés à la base de Woensdrecht. Le Syndicat du bois et de la construction prépare de son côté un dossier pour démontrer combien d'emplois seraient créés si les 700 millions de florins (environ 1,9 milliard de francs) qu'a coûté la base de Woensdrecht avaient été utilisés pour construire un nouvel hôpital ou pour insonoriser les maisons contre les perturbations causées par les avions militaires. Ce dossier peut servir à lancer une campagne dans le syndicat pour refuser tous les travaux liés à la base de Woensdrecht.

Dans l'immédiat, des actions sont en préparation pour le mois de juin. C'est à ce moment-là qu'aura lieu, en effet, un débat au Parlement sur la question des missiles Cruise. Le résultat de ce débat sera en grande partie déterminé par ce que le mouvement pour la paix sera capable de faire d'ici là. •

Robert WENT, Amsterdam, le 5 mai 1984.

Une erreur sur cette page ?