Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRENADE

« Troupes étrangères hors de Grenade ! », résolution du SU de la IVe Internationale

· Inprecor n° 175, 11 juin 1984 · p. 20-21 · 2 153 mots

Amérique centrale IVe Internationale États-Unis

Bas les pattes devant les acquis des masses grenadiennes !

Dehors les troupes étrangères !

Résolution du Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale, du 13 mai 1984.

- Les 30 % les plus pauvres de la po- choix économiques faits par la direction

GRENADE

- 1 -Avec la prise du pouvoir par le New Jewel Movement (NJM), le 12 mars 1979, commença la destruction de l'Etat bourgeois semi-colonial à Grenade, ile située dans la Caraibe, une région clé pour l'impérialisme américain, du point stratégique. La petite armée et la police d'Eric Gairy furent totalement détruites. Ce processus évolua progressivement vers une situation dans laquelle seul l'ex-gouverneur survécut de l'ancien régime, avec une fonction purement nominale et complètement exclu du pouvoir politique. Un régime révolutionnaire fut instauré et un processus de révolution sociale s'amorça.

Les formes et le rythme de ces transformations révolutionnaires furent largement déterminés par les conditions objectives de cette petite ile : grande dépendance par rapport à l'impérialisme ; petitesse et pénurie extrême des ressources ; grande faiblesse du prolétariat (seulement quelques milliers de travailleurs industriels employés de manière stable) à côté d'une importante couche de petits paysans ; relative importance des couches semi-pro létariennes (chômeurs, travailleurs marginaux, intérimaires, saisonniers, etc.)

Malgré ces conditions de départ très défavorables, le niveau initial assez faible d'organisation politique de la population et les tentatives continuelles de déstabilisation de la part de l'impérialisme à Grenade et dans la région, le régime révolutionnaire, dans l'espace de plusieurs ande réaliser une série impressionnante d'acquis pour les masses

- Le chômage endémique fut réduit de façon radicale, passant de 50 % de la force de travail (70 % pour les femmes) à 12 %, alors même qu'ailleurs dans la Caraibe la tendance était inverse.

- Pendant trois années consécutives, le taux annuel moyen de croissance a atteint presque 4% (3 % en 1980, 3 % en 1981 et 5,5 % en 1982). Les capacités d'approvisionnement en eau courante ont été augmentées de 100%, des efforts fuient entrepris pour commencer à développer des coopératives agricoles, et il y eut un début de planification de l'économie.

- Une importante réforme agraire tut entreprise.

- Une vaste campagne d'éducation ramena le taux d'analphabétisme à 3 % de la population. Le pourcentage d'enfants augmenta de 11 % à 36 % et un plan fut élaboré pour réaliser la généralisation de l'éducation secondaire avant la fin 1985.

pulation furent exonérés d'impôts.

- Des progrès furent effectués dans le secteur du logement par la rénovation

18 000 maisons, toucha presque les trois quarts de la popurévolutionnaire un service de santé organisé pour toute la population, accomd'une augmentation de 100 % du nombre de médecins.

En plus de ces progrès économiques et sociaux, il y eut des avancées tout aussi droits démocratiques des masses, qui se

- La syndicalisation massive des travailleurs agricoles et un taux de syndicalisation global qui allait tripler pour atteindre le chiffre de 90 % de tous les sala-

- Une démocratisation des structures syndicales, avec des assemblées générales l'élection des dirigeants, et l'ouverture des comptes à tout syndiqué

- Une croissance rapide des organisations des femmes et de la jeunesse, dont le nombre d'adhérents quadrupla, et la création d'une petite organisation pay-

- La création d'organes embryond'auto-organisation des masses - conseils de zone et conseils des travailleurs de district (paroisse) -, qui avaient le pouvoir de soumettre à leur contrôle et à leur désapprobation l'action des ministres, hauts fonctionnaires et directeurs de l'administration. Ils discutaient aussi des projets de loi et le budget national avant leur adoption. L'équipe de Maurice Bishop avait un projet pour transformer ces conseils en véritables organes de pouvoir politique.

— Des milices populaires furent consLe rythme suivi pour l'appropriation collective des moyens de production fut relativement lent et la priorité en matière de diversification économique fut donnée au développement du tourisme, grâce à la construction d'un aéroport moderne. Ces choix furent déterminés essentiellement par les conditions objectives d'arriération du pays et ne relèvent pas de faiblesses ou d'erreurs de la part de la direction révolude telles circonstances, donné de meilleurs résultats.

Ces conditions influèrent donc sur les révolutionnaire aussi bien que sur la possibilité de bâtir une démocratie fondée sur des conseils. L'absence d'une tradition prolétarienne pesa dans le même sens.

- 2 -L'impérialisme considéra la formation du gouvernement révolutionnaire de Maurice Bishop comme une grave menace, malgré la petitesse de Grenade. Cette hostilité, qui fut immédiatement et continuellement exprimée par des opérations de déstabilisation, s'explique essentiellement par les facteurs suivants :

- Les changements en cours à Grenade risquaient de favoriser l'extension du processus révolutionnaire à d'autres îles de la Caraibe et dans la région (Jamaïque, République dominicaine, Surinam, etc.), période d'instabilité parfois explosive, à cause de la crise économique.

- Le risque de création d'un axe Grenade-Cuba-Nicaragua et de constitution d'un pôle d'attraction international pour les masses de cette région du monde.

- Le fait que le gouvernement de Maurice Bishop fut le premier gouvernement révolutionnaire établi dans un pays noir anglophone, ce qui, dans l'opinion des impérialistes risquait de stimuler un processus de radicalisation dans d'autres régions du monde (Amérique du Nord, Grande-Bretagne, Afrique noire).

Par conséquent, l'impérialisme utilisa une double tactique contre-révolutionnai-

- La préparation d'une intervention militaire directe par l'impérialisme nord-américain, allié à quelques-uns de ses fantoches dans la région.

— Des pressions plus sournoises, associées à une aide limitée accordée sous pression, des impérialismes européens, pour essayer de « neutraliser » progressivement le gouvernement révolutionnaire de Maurice Bishop.

L'intervention militaire de l'impérialisme et de ses fantoches représente la destruction d'un Etat instauré après la victoire de mars 1979 (conseils de travailleurs, armée populaire, milices, administration) et marque un retour à l'institucoloniale. Elle donc la victoire d'une contre-révolution sociale. C'est une grave défaite qui a été

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infligée non seulement aux masses grenadiennes, mais aussi à l'ensemble du processus révolutionnaire dans la Caraibe et les pays voisins de cette région. Les premières conséquences de cette défaite se font déjà sentir, par la consolidation du régime réactionnaire en Jamaïque, par la rupture diplomatique avec Cuba du régime Bouterse au Surinam, et par la création d'une petite armée contre-révolutionnaire dans les pays anglophones de la Caraibe, qui peut servir de « relais » aux forces d'intertion grenadienne n'est pas du type de celles provoquées par l'écrasement sous une dictature militaire. L'impérialisme et ses fantoches éprouvent des difficultés à éliminer tous les acquis obtenus par les nasses entre mars 1979 et octobre 1983. Des pôles de résistance de masse ont été créés. Le New Jewel Movement maintient une certaine continuité autour de l'initiative de quelques survivants de la direction Bishop. L'impérialisme américain se trouve obligé de « modérer » la répression, à cause de la désapprobation rencontrée par son opération militaire, au niveau international et même aux Etats-Unis. Par ailleurs, l'épreuve de force engagée entre la révolution et la contre-révolution en Amérique centrale, et les luttes et explosions de masse comme celle qui s'est déroulée en République dominicaine à la fin avril 1984, fixent aujourd'hui des limites réelles aux effets de la contre-offensive de l'impérialisme américain.

Il faut noter que l'intervention impérialiste militaire à Grenade n'a pas conduit à une confrontation avec toutes les forces anti-impérialistes, à la fois pour les raisons indiquées par Fidel Castro et pour des raisons objectives plus profondes. Il serait irresponsable d'adresser des reproches là-dessus à la direction cubaine.

Sans doute, le risque de se trouver confrontées toutes seules à la puissance militaire américaine influera sur la stratégie de beaucoup d'organisations révolutionnaires dans un proche avenir. La solution se trouve dans l'extension du processus révolutionnaire dans la région, extension qui doit se fonder sur le mûrissement des crises révolutionnaires à l'intérieur de chaque pays.

- 4 -La victoire de la contre-révolution sociale à Grenade, déclenchée par l'intervention militaire de l'impérialisme américain, fut facilitée de façon décisive par la prise du pouvoir et le renversement du gouvernement révolutionnaire de Maurice Bishop, en octobre 1983, par la fraction du NJM dirigée par Bernard Coard. La fraction Coard qui organisa cette contre-révolution était une fraction autoritaire et substitutiste de type stalinien. Son orientation bureaucratique apparut clairement dans les mesures immédiates qu'elle a prises et qui ôtèrent totalement aux masses grenadiennes toute possibilité d'exercer le pouvoir politique :

- En attribuant de fortes augmentations de salaire à l'armée (dans l'administration, des mesures identiques furent proposées par les permanents du parti).

- En commençant à désarmer les mi- En décidant d'agir contre la volonté populaire, exprimée de façon massive dans la revendication pour la libération de Maurice Bishop (dans des réunions des conseils, par des pétitions, dans les entreprises par des grèves, par des manifesta-

- En faisant tirer sur la manifesta- En organisant l'assassinat, de façon préméditée, de Maurice Bishop et de ses collaborateurs les plus proches, sur les ordres de la fraction Coard du comité central et du parti, les soldats ne faisant qu'exécuter ces ordres.

- En déclarant l'état d'urgence et en imposant un couvre-feu, ce qui signifia en pratique la neutralisation des conseils et

Tout cela allait dans le sens d'une militarisation croissante du pays. Ces mesures traumatisèrent les masses grenadiennes et démobilisèrent profondément, rendant incapables de riposter vigoureusement à l'agression impérialiste. amenèrent au moins une partie d'entre elles à voir dans cette agression un moindre mal par rapport à la peur de l'instauration, par la fraction Coard, d'un régime de plus en plus autoritaire.

Il est important de caractériser correctement cette fraction comme étant de type stalinien pour comprendre pourquoi, même totalement isolée des masses, elle s'opposa néanmoins à l'invasion impérialiste, fit combattre les envahisseurs par

Use trouve aujourd'hui soumise à la répression impérialiste.

Nous devons dénoncer cette répression et ces abus du régime réactionnaire à Grenade, tout en exigeant que Coard et compagnie répondent de leurs crimes devant un tribunal populaire.

- 5Le fait que la fraction Coard fut capable de se développer au sein du NJM et de gagner la majorité de son comité central pour ensuite prendre la direction de ce parti, reflète le type de pressions sociales et économiques auxquelles est soumise toute organisation révolutionnaire dans un pays arriéré. Il montre aussi l'influence pernicieuse que peut exercer la bureaucraexpérience.

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L'opposition entre la fraction Coard et le groupe autour de Bishop ne peut pas fondamentalement s'expliquer par défauts personnels de Coard, son arrogance, par la personnalisation du pouvoir ou par des intrigues, par l'utilisation d'une « fraction secrète » ou par une « mentalité de clique », pour ne pas parler de l'hypothèse d'une manipulation par l'impérialisme et les manœuvres « d'agents ennemis ». Cette scission refléta, étant donné les pressions mentionnées ci-dessus, deux conceptions diamétralement opposées des rapports entre la direction du parti et les masses, entre le parti et les masses, deux conceptions différentes de la structure interne du parti lui-même. Ces conceptions différentes reflétaient, au sens historique, même si ce fut de manière embryonnaire, des intérêts sociaux divergents, ceux des masses prolétariennes d'un côté, et ceux d'une bureaucratie naissante de l'autre.

En plus, le conflit entre le groupe de Coard et celui de Bishop n'était pas un phénomène récent. Coard avait été membre du Parti ouvrier de la (Workers Party of Jamaica), un groupe hyper-stalinien, et il en était un fidèle partisan dans les années 1970, quand il créa l'OREL (Organisation pour l'éducation révolutionnaire et la libération). Plus tard, l'OREL s'est dissoute dans le New Jewel Movement, mais subsista comme courant porteur d'un autre projet politique.

Les survivants de la tendance Bishop aujourd'hui de la nécessité d'examiner les causes de la défaite de la révolution grenadienne. Ils affirment que c'est le sujet d'une discussion et d'un débat qui se poursuivront des

Le fait qu'ils approuvent la règle suivant laquelle les divergences qui s'étaient manifestées (ce qui avait été le cas au moins pendant la dernière année) au sein du comité central ne devaient pas être présentées devant la base du parti ou les masses, a sans doute affaibli le groupe autour de Bishop et facilité la victoire de la fraction bureaucratique.

Dans une révolution comme celle qui s'est développée à Grenade il était difficile, dans une première étape, pour des raisons objectives évidentes, d'organiser la majorité des travailleurs dans leurs entreprises et en structures de pouvoir politique indépendantes du parti. Le NJM lui-même comptait seulement quelques dizaines de membres. La prise du pouvoir n'avait pas été précédée, à proprement parler, d'un mouvement de masse portant, par ses actions, une dynamique de contrôle et d'auto-organisation, bien qu'elle ait conduit tout de suite à une mobilisation impressionnante, à une activité importante des masses, et à la création des organisations de masse sous l'impulsion du gouvernement révolutionnaire.

En plus, dans ces circonstances, une séparation immédiate des appareils du parti et de l'Etat, étant donné la grande pénurie de cadres, était très difficile. Dans ces conditions, le NJM en tant que tel allait fatalement subir, à des degrés divers, des pressions substitutistes pour porter en avant le processus révolutionnaire.

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