POLOGNE bureaucratique
L Michoces E procès de Jacek Kuron, Adam
Henryk Wujec et Zbigniew Romaszewski, les quatre militants bien connus du Comité d'autodéfense sociale (KOR), s'ouvrira le 13 juillet prochain (cf. Inprecor numéro 158 du 10 octobre 1983). Depuis deux ans et demi, ces hommes sont emprisonnes sans avoir été jugés, tout comme les sept dirigeants de Solidarité, pour le procès desquels aucune date n'a encore été fixée (cf. Inprecor 142 du 31 janvier 1983).
On sait que le pouvoir n'a pas hésité à user des pires chantages pour tenter de faire émigrer ces onze militants et de se débarrasser ainsi de « cas » gênants. Il a été jusqu'à leur faire miroiter la promesse de libérer, dans ce cas, tous les prisonniers politiques le 22 juillet prochain, à l'occasion de la fête nationale de la République populaire de Pologne. Rien n'y a fait, et ces hommes ont montré un courage et une dignité à toute épreuve, en rejetant toute forme de compromis avec la bureaucratie, au nom de la lutte qu'ils poursuivent en prison pour le droit à l'organisation indépendante et pour la satisfaction des objectifs de Solidarité.
DIX MILLIONS DE PERSONNES
ONT BOYCOTTÉ LES ELECTIONS
MUNICIPALES ET RÉGIONALES
A l'évidence, ce n'est pas la « normalisation » qui progresse en Pologne, comme le pouvoir ne cesse de le proclamer, mais bien la répression, arme dont le ré gime semble avoir singulièrement besoin pour imposer son autorité. S'il fallait un test pour prouver le peu de succès de sa politique auprès des masses, les élections municipales et régionales du 17 juin dernier sont là pour le prouver.
Selon Solidarité, plus de dix millions de personnes ont boycotté ces consultaAffrontements entre des ZOMOS et des manifestants de Solidarité. (DR)
Regain de la répression
électorales. Le pouvoir annonçait 25 % d'abstentions. Les chiffres recueillis par le syndicat clandestin au travers d'une très systématique à l'entrée des bureaux de vote - grâce à une ronde de militants accomplissant chacun trois fractions de 5 minutes dans la journée — donnent une tout autre image de la réalité : 40 % d'abstentions en moyenne, avec des taux supérieurs à 50% dans plusieurs grandes villes. Quand on connaît le matraquage des médias pour « inciter » au vote et les représailles dont chacun peut faire l'objet pour non-participation au scrutin, on mesure mieux l'ampleur du mouvement de résistance à la dictature bureaucratique de Jaruzelski, qui s'est exprimée au travers de ce boycott. Lech Walesa avait évoqué l'hypothèse de « se retirer de la scène politique » si les résultats du vote désavouaient l'action clandestine de Solidarité. Il n'a plus aucune raison de mettre sa menace à exécution : c'est bien le pouvoir et non Solidarité qui a pris une gifle en l'occurrence. Et toutes les déclarations d'autosatisfaction de la bureaucratie ne sauraient masquer son silence sur les résultats électoraux concrets.
Si ces chiffres témoignent d'un certain rapport de forces en faveur du mouvement clandestin, on ne saurait toutefois sous-estimer les difficultés qu'a connu ce dernier depuis de nombreux mois, difficultés accrues par l'ampleur et la brutalité de la répression frappant les noyaux organisés.
LA RÉPRESSION SE DURCIT Aujourd'hui, la police politique ne se contente plus de faire son sale travail en épiant, en filant et en arrêtant tous les rédiger - ou d'avoir l'intention de rédiger —, d'imprimer et de diffuser de la littérature clandestine, ou de participer à des émissions de radio clandestines. Elle ne se contente plus de harceler en particulier les militants susceptibles d'activités clandestines dans les entreprises, dans les universités ou les écoles. Elle use de manière systématique de violences physiques durant les interrogatoires et n'hésite pas à recourir à la torture pour tenter d'extorquer « aveux » aux inculpés. C'est ce qu'ont révélé les mineurs de Lubin accusés d'activités terroristes, en témoignant de leur expérience : « Quelqu'un te frappe avec une matraque sur la nuque, comme s'il s'agissait d'un coup de marteau. Les miliciens t'ordonnent de t'agenouiller sur une chaise, de lever les mains et de compter les coups. Alors, tu perds conscience. »
Ces derniers mois, on a même vu des groupes para-policiers — sur le modèle de ceux sévissant en Amérique latine dans les années 1970 - composés de fait de brigades de la police politique, mais agissant pour leur propre compte et procédant par enlèvements et interrogatoires hors des locaux du ministère de l'Intérieur, par exemple dans les bois : « Arrivé dans le bois, il fut attaché à un arbre et menacé de mort. On lui donna des coups de pied et des coups à la tête. Ensuite, on le traîna vers une hutte vide et on lui passa les menottes tout en l'attachant à une chaise. Il fut matraqué et ses tortionnaires firent semblant de vouloir lui couper la carotide tout en le menaçant de déclarer qu'il était mort dans un accident de voiture », rapporte un bulletin de presse clandestin. Certains de ces groupes ont pris le nom d'OAS (Organisation anti-Solidarité) et ce n'est pas un hasard, car la sinistre réputation de l'OAS française (Organisation armée secrète) est bien connue en Pologne, ou une serie de tilms, de recits, etc. ont relaté ses « hauts faits ». C'est à ces groupes que l'on impute l'assassinat de Piotr Bartoszcze, dirigeant de Solidarité rurale de la région de Bydgoszcz avant le 13 décembre 1981. Mais la presse clandestine relate d'autres cas du même genre. de mesures de plus en plus brutales envers les prisonniers, pour tenter de briser leur résistance et leur moral. C'est ce dont témoignent Wladislaw Frasyniuk et Piotr Bednarz, dirigeants de Solidarité de Wroclaw, ainsi que plusieurs dirigeants de la Confédération de la Pologne indépendante (KPN) qui, tous, ont été l'objet des sévices « bunker de la faim » —, à trois dans cinq mètres carrés, les mains attachées dans le dos par des menottes, et parfois la bouche bâillonnée avec du sparadrap ; utilisation de la camisole de force ; utilisation de gaz lacrymogènes paralysants ; menaces constantes de se voir briser les os.
UNE LUTTE POUR LA DIGNITÉ DANS LES PRISONS Ces violences visent à enrayer les luttes qui, telle celle de la prison de Barczesuite page 27
suite de la page 28 wo, en septembre dernier, s'étaient terminées par une victoire pour les prisonniers (voir Inprecor numéro 170 du 2 avril 1984). L'exemple avait fait tâche d'huile et les autorités, depuis lors, ont refusé de céder d'un pouce. Dans le cas de la grève de la faim de la prison de Strzelin, qui dura six semaines en fin décembre 1983 et janvier 1984, huit des treize prisonniers en lutte finirent par abandonner leur action, après que les cinq autres eurent été transportés à l'hôpital dans un grave état de santé.
Certains résistent, mais à quel prix ! Le 13 avril dernier, Andrzej Slowik, dirigeant de Solidarité de Lodz, écrivait : « Le 11 avril, ils ont commencé à nous nourrir de force. Jurek avale la sonde tout seul (il est trop faible pour résister). Moi, je résiste. Alors, depuis trois jours, ils me garottent, me passent les menottes et, à l'aide de tortures et d'une pince, ils m'ouvrent la bouche de force. C'est de la torture au sens propre, car après m'avoir installé sur une chaise, ils me piétinent les orteils, me tordent les bras et les jambes. Un de mes oppresseurs s'asseoit sur mes jambes et me tord les genoux dans l'autre sens, ou me presse les tibias contre le bord du lit. » Aux dernières nouvelles, Slowik poursuivait sa grève de la faim ...
Cette lutte pour la dignité et pour le statut de prisonnier politique, pour la libération de tous les emprisonnés, exige que nous lui apportions un appui actif. La solidarité ne doit pas seulement émaner des autres lieux de détention ou d'autres hommes et femmes subissant des tortures identiques. Elle doit être le fait de tous ceux qui se trouvent en liberté. Comme l'analysait une lettre ouverte d'ex-internés il y a quelques mois, le pouvoir cherche consciemment à exterminer ceux qui lui résistent et qui proclament le maintien de leurs objectifs de lutte. Et « personne ne pourra dire qu'il ne savait pas », ajoutait la lettre adressée au président du Conseil d'Etat.
Le soutien du mouvement ouvrier occidental doit aussi jouer un rôle important, comme on l'a vu au moment de la victoire de la grève de la faim à Barczewo. Il incombe en particulier aux organisations syndicales d'envoyer des commissions d'enquête et d'organiser des parrainages avec les prisonniers politiques. Mais c'est de chacun d'entre nous qu'il dépend de faire que le mouvement ouvrier international s'engage activement sur cette voie.
- Liberté pour Jacek Kuron et ses camarades du KOR!
- Liberté pour les dirigeants de Solidarité emprisonnés sans avoir été jugés !
- Liberté pour tous les prisonniers politiques condamnés en Pologne !
Jacqueline ALLIO, 25 juin 1984.