ES résultats des élections européen17 juin semblent de prime 1 abord révéler des tendances diffé. rentes, voire contradictoires. En France, les deux partis ouvriers traditionnels — le Parti communiste (PCF) et le Parti socialiste (PS) - subissent une défaite spectaculaire. En Italie, le Parti communiste italien (PCI) atteint pour la première fois la majorité relative des suffrages. En Grande-Bretagne, le Parti travailliste tire avantage de l'échec du Parti conservateur de Margaret Thatcher. En Allemagne de l'Ouest, le Parti social-démocrate (SPD) continue à perdre du terrain, même malgré le recul de l'Union chrétienne-démocrate (CDU). Au Danemark, le Parti social-démocrate enregistre de nouvelles pertes électorales, après celles déjà subies au mois de janvier dernier. Enfin, en Belgique et aux Pays-Bas, les résultats des partis socialistes progressent.
Un trait commun caractérise tous ces résultats : les partis au gouvernement subissent une usure certaine, alors que les partis dans l'opposition progressent. Cette évolution commune, qui implique aussi bien les partis bourgeois que les partis ouvriers, s'explique du fait que face aux problèmes cruciaux posés par la crise et la stagnation économique prolongée, les gouvernements de l'Europe des Dix y ont apporté, fondamentalement, les mêmes réponses : austérité, attaques contre les Poussée électorale pour le PCI. (DR) P.C.I.
Une défaite pc ur
les gouvernements eur
et leur politique d'austérité et
salaires, érosion des conquêtes sociales des travailleurs, atteintes aux droits syndicaux, etc. En même temps, ils se sont davantage engagés dans la course aux armements, notamment par l'installation des missiles de l'OTAN dans plusieurs pays. De larges couches d'électeurs ont voulu exprimer leur condamnation de telles orientations, ce qui s'exprime, notamment dans certains pays, par une polarisation accrue des forces sociales et politiques.
LA CRISE DE DIRECTION DE LA BOURGEOISIE ET DU MOUVEMENT OUVRIER Plus généralment, les résultats révèlent les crises de direction parallèles de la bourgeoisie et de la classe ouvrière.
En Grande-Bretagne, le Margaret Thatcher aux élections de l'année dernière avait partiellement dissimulé la tendance au déclin à long terme du Parti conservateur. Cette tendance s'est encore davantage accentuée le 17 juin, le Parti conservateur obtenant 40,8 % des voix contre 48,4 % aux élections européennes de 1979 et 42,4 % aux élections législatives de 1983. Cela est d'autant plus grave pour la bourgeoisie britannique que l'Alliance - coalition des libéraux et des sociaux-démocrates —, qui perd elle aussi du terrain (5,9 points par rapport à 1983) Défaite cinglante pour le PCF. (DR)
ELECTIONS EUROPEENNES opeens le militarisation est loin de représenter une alternative viable pour la bourgeoisie. En Allemagne, la victoire remportée par la CDU en 1983 est, en partie au moins, remise en question. Ce parti perd 3 points environ, alors que les libéraux du FDP, en se situant sous la barre des 5 % qui élimine leur représentation au Parlement européen, essuient un échec qui va inévitablement aggraver leur crise. Par ailleurs, le succès du référendum «autogéré » sur la question de l'installation des missiles (cf. article pages suivantes) représente pour la bourgeoisie allemande un autre signal d'alarme. Les reculs de différents partis bourgeois, aussi bien au Danemark qu'en Belgique et aux Pays-Bas, créent des difficultés supplémentaires à des gouvernements de coalition déjà instables. En Grèce, avec 38 % des suffrages, la remontée du parti bourgeois de la Nouvelle démocratie se limite à un gain de 2,3 points par rapport au résultat obtenu aux élections législatives de 1981.
Même en France, les formations bourgeoises traditionnelles de la Ve République, l'Union pour la démocratie française (UDF) et le Rassemblement pour la République (RPR), ne peuvent guère pavoiser. Le score du bloc électoral qu'ils avaient organisé autour d'une liste unique menée par Simone Veil, avec 42,9 % des suffrages, est en-deçà des résultats globaux obtenus par ses deux composantes, aussi bien aux élections européennes de 1979 (43,9 %) qu'au premier tour des élections présidentielles de 1981 (46,3 %). Qui plus est, dans la période qui s'ouvre, les directions bourgeoises devront faire face à de sérieux problèmes de réorientation, à la suite de l'émergence d'un pôle d'extrême droite qui, en recueillant 11% de suffrages sur une liste conduite par Le Pen, a acquis une force et une signification sans précédent. Le phénomène Le Pen ne saurait être identifié, ni politiquement ni socialement, avec le phénomène Poujade des années 1950. Le cadre de la Ve République pourrait en subir des bouleversements majeurs.
L'ÉCHEC DES PARTIS OUVRIERS
EN FRANCE C'est également en France que la crise de direction du mouvement ouvrier s'est exprimée sous la forme la plus aiguë. En mai 1981, les partis ouvriers avaient remporté un succès sans précédent sur le terrain même des institutions bourgeoises, en obtenant une majorité qui leur assurait une liberté d'action complète. Mais après
la courte période dite de l'« état de grâce » ayant suivi l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981, ils ont systématiquement oublié leurs propres engagements, renoncé à défendre les intérêts des travailleurs et des autres couches exploitées, et accepté de plus en plus ouvertement les thèses des apôtres de l'austérité. Le résultat est net : trois ans plus tard, le PS se retrouve au point de départ, à savoir au niveau électoral atteint après le congrès d'Epinay lors des élections législatives de 1973 (20,8 %), et le PCF, en obtenant seulement un peu plus de 11% des suffrages, subit une défaite sous plusieurs angles encore plus grave que lors des élections présidentielles de 1981, lorsqu'il obtint un score de 15,7 %.
Des couches sociales qui s'étaient alignées sur les partis ouvriers se sont réorientées vers les partis bourgeois, extrême droite y compris. Des secteurs de la classe ouvrière ont exprimé eux aussi leur opposition à la politique du PS et du PCF par un déplacement analogue ou, surtout dans certains départements et certaines agglomérations, par l'abstention.
L'extrême gauche a en gros maintenu ses positions, avec environ 3 % des suffrages. Cela signifie qu'elle n'a pas profité de la crise du PS et du PCF. Par ailleurs, elle a enregistré un tassement dans d'autres pays, dont l'Italie. Des ruptures du cadre politique traditionnel se sont plutôt traduites par le renforcement ou la consolidation du courant des Verts (écologistes, pacifistes) en Europe du Nord (République fédérale d'Allemagne, Pays-Bas, Belgique) et, en Italie, en partie, par une remontée du Parti radical.
LE CONTRE-EXEMPLE ITALIEN
Le succès du PC italien, qui avec 33,3 % des suffrages devance pour la première fois de son histoire la Démocratie chrétienne (DC), confirme a contrario l'analyse de l'évolution en France. Le PCI n'a pas une stratégie fondamentalement celle des partis ouvriers français, et il a appuyé, en principe, les choix politiques du gouvernement Mitterrand-Mauroy. A l'époque de l'« unité nationale », en 1979, il a fait partie d'une majorité parlementaire et gouvernementadirigée par la DC, tout en ne participant pas directement au gouvernement. Il a payé un prix assez élevé pour cette orientation, y compris sur le terrain electoral, et il n'a pas encore entièrement ré cupéré les voix perdues alors.
Toutefois, depuis plus de quatre ans, il s'est rangé dans une attitude oppositionnelle. Au cours de la dernière période, il a mené une intervention parlementaire renouant avec les méthodes d'obstruction propres aux traditions politiques des années 1950. Le PCI a participé aux grandes mobilisations ouvrières, notamment celle pour la défense de l'échelle mobile qui a eu lieu le 24 mars dernier à Rome. Il a également été partie prenante du mouvement antiguerre contre l'installation des missiles de l'OTAN. Cela n'a impliqué aucune révision de ses conceptions stratégiques, et sa participation aux mobilisations avait le plus souvent le but d'organiser leur canalisation. Toujours est-il qu'il est ainsi apparu aux yeux des masses populaires comme une force d'opposition aux différents gouvernements qui se sont succédés au pouvoir dans cette période, et une force d'opposition crédible. Voilà l'explication de son succès électoral. Ajoutons par ailleurs que, bien que sous des formes moins spectaculaires, d'autres partis ouvriers européens ont progressé grâce à leur engagement dans des mobilisations de masse. En Belgique, l'exemple du PS flamand, engagé dans le mouvement antiguerre, qui a progressé électoralement plus que son homologue wallon aux positions plus timorées sur ce sujet, est à
cet égard très significatif.
De nombreux commentateurs ont mis l'accent sur la spécificité des élections européennes pour en relativiser la portée. Le fait qu'il s'agisse d'élire un parlement européen, qui ne joue aucun rôle effectif,
Le déclin électoral de la gauche française. (DR) a incontestablement nourri l'abstentionnisme comme on l'avait déjà remarqué en 1979. Mais c'est surtout dans un autre sens que les résultats du 17 juin doivent être « relativisés ». Dans aucun pays européen où ont eu lieu ces élections ne s'esquisse une perspective de stabilisation sociale et politique ni de relance économique substantielle de longue haleine. La situation reste et restera fondamentalement instable dans toute l'Europe capitaliste. Il y aura de nouvelles luttes ouvrières d'envergure, de grandes mobilisations sur des terrains multiples, voire de véritables explosions sociales. De nouveaux cha. ments spectaculaires se produiront d aussi sur le terrain électoral.
Le problème décisif qui se pose au mouvement ouvrier est la construction d'une alternative réelle rejetant la politique d'austérité et se dotant d'un programme fondé sur la défense conséquente des intérêts des travailleurs et des autres couches exploitées, en proposant donc une orientation à la dynamique anticapitaliste. Comme le démontrent les luttes de ces derniers mois en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Belgique, etc., les potentialités de la classe ouvrière restent très grandes.Pour les valoriser, il faut rompre avec des conceptions et des pratiques dont les conséquences encore plus claires après le scrutin du 17 juin dernier.
Livio MAITAN, 25 juin 1984.