Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DEBAT

Des formes imparfaites de capitalisme d'Etat

· Inprecor n° 18, 8 décembre 1977 · p. 4-6 · 2 182 mots

URSS et Russie Chine Indochine

Rossana Rossanda «Des formes imparfaites de capitalisme d'Etat» "Ce n'est pas depuis aujourd'hui, mais en fait très vite, que la gauche occidentale, le mouvement ouvrier et révolutionnaire (au moins ses états-majors) se sont rendus compte que le socialisme réalisé, avant tout en Union soviétique, ne correspondait ni aux grandes lignes d'émancipation tracées dans le "Manifeste" de Marx en 1848 ni aux espoirs, plus proches, d'octobre. (...) Cependant, la gauche et les mouvements révolutionnaires ont continué à s'aligner sur eux. Pourquoi ? Parce qu'ils voyaient en eux la tranchée principale de la lutte contre le bloc bourgeois, le seul front sûr après les défaites des années 20 en Europe. C'était le prix que, pour ne pas avoir fait sa révolution, l'Occident devait payer à la révolution qui avait surgi ailleurs; au même titre, ces derniers payaient, au prix de la non-liberté et de leur étranglement, le fait que la révolution ne se soit pas faite en Occident. Aussi imparfaits et coupables qu'apparaissaient les socialismes, de l'autre côté il y avait l'impérialisme, le colonialisme et à la fin, le nazisme. Avant 1945, puis durant la guerre froide, pour des millions d'hommes, le monde se subdivise ainsi. Et il en alla pareillement - même si cela était moins limpide - chaque fois qu'éclatait un anneau du système impérialiste, avec la Chine, Cuba, le Vietnam et les guerres de libération coloniale. En 1952, un homme comme Jean-Paul Sartre, tout à fait étranger à l'obéissance et à la contrainte partisanes, s'aligna sur l'URSS, n'ignorant rien en fait, sachant et dénonçant ce qui se passait dans les camps de travail forcé. Ainsi, il se sépara même de ses amis Camus, Merleau-Ponty. Pour se mettre aux côtés de l'URSS, il n'était pas nécessaire de jurer que ce fut un Etat prolétarien. Il suffisait que se manifesta objectivement une contradiction avec le système bourgeois, à travers laquelle s'inséraient et croissaient de nouveaux mouvements de peuples et de classes, des moments de lutte et de rupture. (...) Je crois que si aujourd'hui nous sommes en train de discuter, de regarder avec des yeux plus ouverts cette société, de prendre position sur les conflits qui s'y développent, ce n'est pas tellement parce que nous avons soudain été illuminés sur leur nature, mais parce que s'est écroulée l'identification - vécue durant tant d'années comme mauvaise conscience - entre "socialisme réel" et front anti-impérialiste, socialiste et anticapitaliste en Occident. Cette identification s'est usée durant les années soixante, d'une part, à cause du rôle sans cesse plus explicite de grande puissance joué par l'URSS à l'échelle mondiale, d'autre part, à cause de la rupture intervenue entre les Etats et les partis communistes (spécialement entre l'URSS et la Chine, rupture qui suscita une oscillation de la place internationale de la Chine qui passa de l'isolement au choix des pays du tiers-monde comme seuls interlocuteurs, de la perspective d'une rapide extension révolutionnaire à la plus vile des manœuvres diplomatiques et d'Etat). Cette usure fut accentuée par la modification nouvelle de la nature étatique de l'URSS confirmée par l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. Depuis lors, les appuis que donne l'URSS à un secteur ou à un autre du mouvement, spécialement dans les pays du tiers-monde, sont toujours plus liés de façon ambigue à ses intérêts sur l'échiquier mondial et les conditionnent. Autour du Vietnam s'est produit tout ce que le dit camp socialiste pouvait faire : deux versions différentes de la stra-

Page 5

tégie internationale apparaissaient déjà ausujet de la signification, des rythmes et des priorités données à l'extinction du foyer de guerre (paix au Vietnam) ou à la libération de ce peuple (Vietnam libéré). Les camarades vietnamiens ont gagné parce que l'URSS et la Chine existaient, mais (et ceci vaut de façon différente pour les deux) malgré elles. Autrement dit, les socialismes réalisés ne sont plus ni un modèle ni la garantie (les piliers) de nos révolutions futures et diverses. (...) Lues au travers de cette grille, les sociétés de l'Est deviennent transparentes, comme des sociétés - sous le couvert de la nature formelle, juridique du nouveau pouvoir - dans lesquelles se perpétuent non seulement les anciens conflits entre salariés et détenteurs des instruments et moyens de production (qui sont devenus l'Etat ou la commune), mais où naissent de nouveaux conflits entre de nouveaux sujets sociaux que fait surgir la mutation profonde de la société. Elles deviennent transparentes, à deux conditions. La première est que son caractère conflictuel reste visible. Il le reste seulement à condition que sa nature soit saisie essentiellement à travers le rapport social de production, celui qui passe entre le travail salarié et le capital, puis dans la division technique et sociale du travail. Quand, au cours de la dorénavant vieille polémique entre Sweezy et Bettelheim, Paul Sweezy situe ce qu'il identifie comme capital non pas tant dans le rapport de production, mais dans le libre jeu de la propriété capitaliste particulière, qui tend à s'étendre dans une guerre dont la logique serait bloquée à l'Est par la planification de l'Etat, alors, à nouveau, ces sociétés se font opaques. Elles deviennent des formations nouvelles au sein desquelles vivent de vieux rapports d'exploitation, mais le terrain réel de conflit - le moteur qui peut les faire avancer ou s'arrêter - est celui du rapport entre unité productive, entreprise et plan. C'est là que se joue la partie entre le capital qui voudrait se libérer et le plan qui l'emprisonne. Le rapport social de production passe en arrière, au dessous, il ne joue que comme moment de la formation du coût du travail. La société apparaît divisée dans une guerre, d'où les raisons propres du capital le pousse à s'échapper de tous côtés : dans l'économie mixte, dans celle légale, dans celle semi-légale, dans celle clandestine. Est-ce le capitalisme ? Non dit Sweezy. Est-ce le socialisme ? Nous n'en parlons même pas ! Ce sont des sociétés nouvelles, indéchiffrables. C'est d'ailleurs la traduction récente d'une thèse héritée des bolchéviks, queje les communistes connaissent sous la forme de la théorie des deux phases : d'abord, on construit les bases matérielles du socialisme (on le comprend comme le fonctionnement régulier du vieil appareil de production et comme l'accumulation classique, le prélèvement de plus-value ouvrière et d'excédent ou de non-excédent agricole). Une fois cela fait, se construiront les "rapports socialistes". Ici aussi, la position essentielle s'élabore sur le terrain de la propriété et la révolution semble être le passage de la propriété privée à celle de l'Etat, le passage du libre jeu du marché au plan. Mais cela comporte l'acceptation d'une société bloquée parce que la forme politique, l'Etat, qui traduit cette idée du moteur fondamental du nouvel "ordre socialiste" est, de fait, celui de la hiérarchie de la "fabrique globale", un pouvoir centralisé et monolithique. Monolithique non pas parce qu'il est dirigé par un seul individu, mais parce que dans cette tentative (par ailleurs destinée à échouer) d'harmonisation générale des forces, les conflits entre les divers sujets sociaux sont considérés comme une perturbation, mieux une déviation et demain un complot ou une trahison. L'idée reste celle d'une société laborieuse, bien réglée et impliquant un consensus social. En son sein, la contradiction est une blessure à guérir avec la répression. C'est là que réside la racine de la non-liberté, elle plonge donc très profondément, nous le disons, dans la nature non-socialiste de ces formations; elle repose sur des formes imparfaites de capitalisme d'Etat. Ceci prend appui sur le refus du groupe dirigeant révolutionnaire de prendre, immédiatement, des mesures économiques (économico-politiques, avec la conscience entière de toutes leurs ramifications politiques et sociales) qui orientent l'ensemble des producteurs vers une réduction progressive des rapports inégaux liés à la division du trayail vers une réduction de la parcellisation et de l'aliénation du travail, vers une réduction de la division du travail, de la séparation entre travail et savoir, entre ville et campagne. Quand cette volonté s'arrête, le processus de transition est bloqué pour cette raison et l'Etat, comme nous le connaissons à la suite de diverses révolutions, se révèle le plus autoritaire. Ce sont des sociétés dans lesquelles le mode de production capitaliste a fait sa percée historique grâce à une classe qui n'est pas la sienne, l'a contraint à faire cette révolution bourgeoise que les vieilles couches retardées ne pouvaient accomplir, l'a marqué de progressisme. Selon Préobrajensky, c'est la classe ouvrière dans son ensemble qui s'instaure comme sujet exploitant et objet exploité. Et très vite, selon nous, elle ne fut qu'objet. L'ensemble du système est au point où aucune démocratisation ne peut se faire jour. Les vicissitudes qui suivirent le 20e congrès - alors que, finalement, les biens matériels étant accumulés, la société de l'Est devait déborder de libertés - sont fort significatives à ce propos. Vingt ans ont passé et le mécanisme reste le même, comme ceux qui sont au pouvoir. Il y a chaque fois le risque de graves échecs lorsque sont engagées des tentatives de lubrifier les rapports économiques (entreprises et plan, sans cesse il y a des pas en avant, des reculs, une libéralisation puis un freinage). La rigidité est telle qu'on ne prévoit même plus une issue. Même formellement on ne parle plus d'une avance vers le communisme. Le conflit entre capital et travail reste-t-il le même en comraison avec nos sociétés ? Dans quelles limites le pouvoir étatique redonne-t-il aux producteurs ce qu'il leur prend en plus-value ? Les camarades de l'école de Budapest, disent "beaucoup" ', ainsi entre la classe ouvrière et la classe détentrice du pouvoir s'établissent des rapports de protection réciproques, y compris aux frais d'autres couches. D'autres, comme l'école de Bettelheim, disent "peu". Globalement, c'est la classe ouvrière qui reste la source de plus-value absolue; par exemple, les Polonais l'ont démontré. Evidemment, lorsqu'en 1970, en Pologne, l'Etat a voulu prendre des mesures anti-inflationnistes classiques, le potentiel de lutte de la classe ouvrière s'est révélé, comme ici; une fois écroulé l'unanimisme, la société se manifeste non seulement comme

Page 6

DEBAT divisée mais comme grosse de heurts et pouvant aller jusqu'aux fusillades. C'est du reste, le seul moment de vérité, durant lequel transparaissent brusquement les rôles réels. Les comptes rendus des assemblées houleuses des chantiers navals de Szczecin, en 1970-71, révèlent de quel côté se trouve le pouvoir et comment la condition ouvrière se caractérise. La grande question reste : tout en étant des sociétés d'exploitation, sont-elles des sociétés effectivement capitalistes. Ce n'est pas une question académique. Non seulement, comme je l'ai dit précédemment, la réponse détermine notre façon d'être marxiste, mais aussi la manière dont nous définissons le capital et l'Etat, c'est-à-dire essentiellement à partir du rapport de production (duquel dérivent les multiples médiations sociales) ou essentiellement à partir des autres caractéristiques du capitalisme classique. Cependant, avant tout, cette réponse implique un choix politique. S'il s'agit de formations sociales nouvelles, dans lesquelles la subsistance des rapports capitalistes est secondaire, le potentiel explosif de la société, la répression, l'atomisation sociale trouvent leur origine essentiellement dans la sphère politique et dans son fonctionnement. La lutte se fait entre les "pouvoirs" et leur système de compensation. Dès lors, ce qu'il faut c'est une lubrification démocratique du système. Les destinataires de nos exhortations à plus de "liberté" sont les gouvernements. S'il s'agit de formations capitalistes d'un type nouveau (capitalisme sans capitalistes, disait Lénine, capitalisme monopoliste d'Etat, dit Bettelheim, avec une forte connotation idéologique, et donc plus répressif, comme nous le disons, car capable de nier le potentiel conflictuel de classes réelles, de l'empêcher de s'exprimer), alors il ne s'agit pas de faire des pétitions en faveur de la démocratie et des droits civiques. On assiste à une reprise de la lutte de classes dans ces pays. Le destinataire n'est pas le gouvernement. Nos interlocuteurs de la gauche européenne deviennent ceux qui peuvent être les sujets sociaux porteurs de ce changement révolutionnaire. Voilà le fossé politique qu'il faut franchir et il est certain que pour la gauche ce n'est pas aisé. Ça ne l'est pas pour des raisons encore plus profondes. Parce que le sujet de conflit n'apparaît plus être la classe ouvrière de 1917 ou celle de 1948, avec sa place sociale et sa formation idéologique. Elle a connu des changements profonds. Et à côté d'elle se trouvent des couches nouvelles, peu aisément discernables. Il y a, à droite, des secteurs amples de réaction liés à la terre, utilisés par l'Eglise, qui ne manifestent pas leur désaccord à partir d'une idée progressiste. Soljenitsyne suffit à en faire la démonstration. Il existe une atomisation croissante, qui fait que les nouveaux acteurs sociaux - jeunes, étudiants, femmes, marginaux - semblent disparaître, alors que la révolution culturelle chinoise les avait faits, au contraire, bouillonner, avec une potentialité autonome extrême et une capacité d'alternative destructrice. Quel est le bloc social nouveau qui, dans ces sociétés post-révolutionnaires, possède des intérêts communs ? Quelles sont les conditions pouvant permettre son expression? Quelle est la possibilité de rassembler ces forces et qu'elles fassent pression ? Comment peuvent-elles devenir sujet politique et non seulement social ?

Ce chapitre, c'est celui qui constitue le saut entre "dissidence" et opposition, entre opposition et lutte politique; la gauche italienne doit, à ce sujet, commencer à zéro. (...)"

Une erreur sur cette page ?