Inprecor 1974–2004

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DEBAT

Répression et capitalisme d'Etat

· Inprecor n° 18, 8 décembre 1977 · p. 6-7 · 1 458 mots

URSS et Russie

«Répression et capitalisme d'Etat» "Diverses explications ont été fournies sur les caractéristiques répressives de la formation sociale soviétique. Une d'entre elles se réfère à l'absence de traditions démocratiques de la "vieille Russie" et à la survivance des pratiques de l'époque tsariste. Ceci ne semble pas suffisant pour expliquer ce qui se passe en Russie, soixante ans après octobre, alors que la société s'est totalement transformée : d'agricole elle est devenue une grande puissance industrielle. Une autre explication, qui est encore une des plus répandues, consiste à affirmer que les caractéristiques répressives de la formation soviétique sont le produit d'une dégénérescence s'étant développée au niveau de la superstructure, dégénérescence qui laisserait intacte la base économique de la formation soviétique. Cette base économique serait socialiste. A parti d'un tel raisonnement, on évoque l'existence d'une contradiction entre la base économique et la superstructure, ce qui permet d'espérer que progrès" des forces productives rendra évidente, dans l'avenir, cette contradiction et contraindra la superstructure à s'aligner sur la base économique. Malgré son apparence marxiste, ce type d'explication est inacceptable au moins pour deux a) Elle oublie l'étroite corrélation entre la base économique et la superstructure. Ce type de lien est tel que, comme le dit Marx, c'est dans la base économique "qu'il faut chercher le secret le plus profond, le fondement caché de tout l'édifice social et, par conséquent de la forme politique que prend le rapport de souveraineté et de dépendance, bref, la base de la forme spécifique que revêt l'Etat à une période donnée " ("Le Capital", Ed. Sociales, L.1, T.8, p. 172). b) Cette explication pose comme postulat que la base économique de la formation sociale est une base socialiste. Or, c'est précisément cette affiration qui ne peut être acceptée. Une des questions qui se posent est la suivante : comment se fait-il que fut proclamée si souvent la nature socialiste de la formation soviétique, quand tant de faits, de caractéristiques contredisent cette affirmation. A cette question, on peut donner diverses réponses. La première a trait à la nature socialiste de la révolution d'octobre. La faiblesse d'une telle réponse est évidente. Elle présuppose en effet que la révolution d'Octobre a instauré un pouvoir qui serait "perpétuellementé socialiste. Or, entre 1917 et aujourd'hui, la nature socialiste du pouvoir soviétique a profondément changé. Il n'y a rien de commun entre le parti bolchévique de Lénine et le PCUS. Il n'y a aucune similitude entre les soviets de 1917 et le système hiérarchique d'aujourd'hui. En fait, la révolution d'octobre n'a pas transmis un caractère socialiste à

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la base économique. Comme Lénine l'affirmait en 1921, l'expression "république socialiste" appliquée à la République sovié tique ne signifiait absolument pas que "le nouvel ordre économique soit socialiste" • (Lénine, T.32, p. 350). Contrairement à ce qui est souvent oublié, les changements survenus depuis 1921 n'ont pas attribué des caractères socialistes à la base éco nomique de la formation soviétique. Les illusions existant à ce propos renvoient à une autre raison qui fait que si souvent on affirme que l'URSS est un pays à base économique socialiste. On reconnait l'importance décisive de la propriété "d'Etat" et de la propriété kolkosienne, toutes deux qualifiées de "propriété socialiste" . Au-delà d'une conception juridique, cette qualification n'a pas de sens, dans la mesure où la propriété de l'Etat (en laissant à part la propriété kolkosienne qui exige une analyse à part) n'est pas une "forme sociale d'appropriation" comme on le laisse entendre lorsqu'on adopte une telle terminologie. Elle est exactement l'opposé, en tenant compte que "le rapport capitaliste est au contraire poussé à son comble", selon l'expression d'Engels dans "L'Anti-

Duhring"• (Ed. Sociales, p. 318). La propriété d'Etat ne résoud pas, en fait, la contradiction entre le caractère social des forces productives et "la propriété privée d'une classe" . Elle constitue, au maximum, un point de passage vers la solution d'une telle contradiction. Ceci, à condition que l'Etat dépérisse. En réalité, la notion "d'une propriété socialiste d'Etat" est le produit d'un système idéologique élaboré en Union soviétique depuis 1928 et dont la forme définitive se trouve dans le "Manuel d'économie politique de l'Académie des sciences de l'URSS" publié en 1954, dans lequel sont réaffirmées les thèses de Staline sur les problèmes du socialisme. Ce système idéologique fonctionne de façon simple, mais complètement étrangère au matérialisme historique. Il pose : a) que la propriété d'Etat équivaut à la propriété sociale qui équivaut elle à la propriété socialiste; b) que la propriété d'Etat est le fondement des rapports de production. Il affirme donc, que, du moment qu'existe une "propriété d'Etat socialiste" , il existe des rapports de production également socialistes. De là, il en déduit que le rapport salarial n'est qu'une forme "vide", une apparence qui dissimule des rapports sociaux "entièrement nouveaux" ( Manuel d'économie politique, Editions sociales, 1956). Toutes ces formulations relèvent d'une conception idéaliste et d'une idéologie juridique bourgeoise, mais non pas du matérialisme historique. La nature de cette conception est révélée par le rôle clé attribué à la propriété d'Etat, c'est-à-dire à la forme juridique de la propriété, ce rôle correspond à une rechute dans le "proudhonisme" et dans le "lassalisme" Il suffit de rappeler ce que Marx écrivait déjà dans une lettre à Annenkov en 1846. Il déclarait : " ... La propriété forme la dernière catégorie dans le système de M. Proudhon. Dans le monde réel au contraire, la division du travail et toutes les autres catégories de M. Proudhon sont des relations sociales, dont l'ensemble forme ce qu'on appelle actuellement la propriété; la propriété bourgeoise n'est rien, en dehors de ces relations, qu'une illusion métaphysique ou juridique... M. Proudhon, en établissant la propriété comme une relation indépendante, commet plus qu'une faute de méthode il prouve clairement qu'il n'a pas saisi le lien qui rattache toutes les formes de la production bourgeoise, qu'il n'a pas compris le caractère historique et transitoire des formes de la production dans une époque donnée". (Correspondance Marx-Engels, T.1, p. 452, Ed. Sociales). Ce texte dit clairement que la propriété n'est pas une simple catégorie juridique mais le produit de l'ensemble des rapports sociaux, et précisément les rapports sociaux qui caractérisent l'Union soviétique sont fondamentalement les mêmes que ceux qui caractérisent le mode de production capitaliste. En réalité, la notion de "propriété socialiste" est une notion juridique, elle est étrangère aux concepts du matérial isme historique. Une telle notion fait abstraction du procès réel d'appropriataion dans lesquels sont insérés des producteurs et des non producteurs. La faiblesse de l'idéologie de la "propriété socialiste" ', comme elle s'est développée en Union soviétique, apparait clairement face à la reproduction du rapport salarial.. L'existence de ce rapport signifie que la base économique de la formation soviétique est toujours constitué par des rapports de production capitalistes. En fait, comme Marx le souligne "Le salaire suppose le travail salarié, le profit suppose le capital... La distribution capitaliste est différente des formes de distribution découlant d'autres modes de production; chaque forme de distribution apparaît avec le mode déterminé de production dont elle est issue et auquel elle correspond." ("Le Capital" , L.1, T.8 , p. 256 et 258). Du moment que le salaire continue d'être la forme de distribution dans les entreprises soviétiques, cela signifie que les rapports de production capitalistes se reproduisent. Une telle conclusion est écartée par une idéologie qui a inventé l'existence "d'un mode de production socialiste" imaginaire. Or, ce "mode de production" ne possède aucun statut théorique. Le socialisme n'est pas un mode de production, il est la transition entre le capitalisme et le communisme. L'idéologie d'un "mode de production socialiste", qui d'ailleurs a contaminé une grande partie du mouvement ouvrier dans le monde, joue un rôle apologétique évident. L'Union soviétique fonctionne comme justification de l'état de choses existant, comme théorie visant à conforter "le renforcement de l'Etat et de la répression". Elle nie l'existence d'un prolétariat. Elle nie donc l'existence de la lutte prolétarienne de classe et elle tend à privilégier la lutte de ceux qui disposent du pouvoir d'Etat et qui disposent des moyens de production, c'est-à-dire la lutte d'une bourgeoisie d'Etat pour la conservation de son pouvoir. Une telle idéologie permet de dénoncer comme "contre-révolutionnaire" ceux qui s'opposent à ce pouvoir, alors que c'est un pouvoir réactionnaire. Le capitalisme d'Etat, comme il fonctionne en URSS, est une réalité profondément contradictoire. D'un côté, il assure la reproduction de l'antagonisme bourgeoisie/prolétariat; de l'autre côté, il entretient une crise permanente. Il conduit à la surexploitation des masses et au mécontentement de tous ceux qui constatent la contradiction entre le discours du pouvoir et la réalité. Par conséquent, ce pouvoir est nécessairement répressif. Seule la lutte pour la destruction de cef, Etat est compatbile avec le développement de la démocratie pour les masses. " (Traduit à partir du texte dactylographié distribué lors du Congrès).

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