EPUIS qu'il a mené les ouvriers et les paysans yougosla-
Dres, a travers les teribles épreuves de la guere antifascis te et civile de 1941 à 1945, vers une révolution victorieuse, le Parti communiste yougoslave, aujourd'hui la Ligue des communistes yougoslaves (LCY), a fait preuve, comparé à d'autres partis communistes au pouvoir, d'un important degré de tolérance des divergences politiques, au sein du parti et hors de lui. Son prestige était énormément renforcé en 1948 par son défi à Staline, qui impliquait non seulement la défense de la souveraineté nationale, mais aussi un rejet des méthodes staliniennes de gouvernement à l'intérieur même du pays. L'introduction par ce parti de l'autogestion, au début des années
1950, sa volonté de résoudre une question nationale compliquée, et la décentralisation de l'Etat et de l'économie effectuée sous sa direction dans les années 1960 et 1970, sont autant de facteurs qui ont contribué à donner à la Yougoslavie une paix sociale et une stabilité politique qui contrastent avec les conditions vécues par beaucoup de ses voisins.
Il n'y a pas d'intellectuels yougoslaves qui soient, comme un Milan Kundéra (écrivain tchèque, ndlr.) ou un Alexandre
Soljenitsyne, obligés de s'exiler pour travailler, ni d'exemples de dirigeants du parti tombés en disgrâce ayant été poursuivis comme des criminels et exécutés (1). Depuis environ dix ans, des ouvrages émanant de divers courants socialistes — mar-
Pour analyser les problèmes actuels de la société yougoslave, il faut les replacer dans leur contexte international. Depuis la mort, en 1980, de Tito, le dirigeant historique du parti, ce dernier à dû chercher un nouvel équilibre interne, et période d'instabilité politique coïncidé avec la première crise économique depuis la Deuxième Guerre mondiale.
Les effets de cette crise ont commencé à toucher la Yougoslavie avant même la mort de Tito, mais dans la période dominée par sa disparition, il manqua aussi la volonté d'introduire les nécessaires réformes économiques et politiques. La direction actuelle du parti, constituée après les épurations massives du début des années
1970, s'est montrée faible et divisée, non seulement par rapport à la première vague dans les réponses apportées à l'accumulation de frustrations nationales, économiques et sociales qui ont éclaté avec les
Kosovo au printemps
1981. Ces événements ont constitué un avertissement sérieux à la direction du parti, montrant la gravité de la situation et rompant brusquement l'existence tranquille du parti des années 1970.
LA FIN D'UNE ÉPOQUE
Les trois piliers sur lesquels reposait la politique du parti jusqu'à la fin des années 1970 - des emprunts à l'étranger pour financer l'extension de la base industrielle du pays sans toucher au niveau de vie ou aux libertés civiques de la population, la politique de détente Est-Ouest qui réduisait les pressions sur l'indépen-
De la rupture avec Staline
à l'association avec le FMI
dans laquelle celles-ci sont intervenues. dance du pays, et le mouvement des pays non-alignés qui lui donnait un rôle positif au niveau international - ont tous été structurellement affaiblis avant la fin de la décennie. Mais c'est la crise économique qui a constitué le problème le plus
La crise économique yougoslave a commencé sérieusement en 1979, par une pénurie de biens de consommation de base. Au début, l'ampleur des problèmes a été cachée à la population, et même aux plus hautes instances de l'Etat et du parti Même deux ans après, quand la dette étrangère atteignait les 20 milliards de dollars (180 milliards de francs), ni l'Assemblée fédérale, les assemblées des républiques et les comités centraux correspondants n'ont été informés de l'ampleur du ment en 1981, quand, à la suite des évé nements du Kosovo, la presse de Belgrade a d'un seul coup passé outre les interdits habituels sur l'information. D'autres secteurs des médias ont profité de l'espace ainsi cree, et s'est alors ouverte une periode caractérisée par une large liberte de la presse. La direction du parti, dont la confiance avait été sérieusement entamée, a occidentales.
1. Milovan Djilas, qui a passé plusieurs années en prison, a cependant pu publier des livres et des interviews à l'étranger, souvent critiques de la pratique passée et présente du parti.
2. Au cours de cette période, assemblées de plus en plus combatives, le gouvernement a développé un art, qui fait penser aux pratiques du Parlement britannique à Westrassantes. Par exemple, lorsqu'on lui a demandé de clarifier la déclaration faite par celui qui était alors ministre des Finances, Petar Kostic, à la fin 1982, selon laquelle la Yougoslavie était xisme occidental, trotskysme, eurocommunisme, social-démocratie, etc. - sont accessibles aux lecteurs yougoslaves. Les intellectuels qui étaient regroupés autour de la revue interdite
Praxis, révoqués de leurs postes universitaires en 1972, travaillent maintenant dans leur propre institut scientifique, voyagent librement et ont le droit de publier leurs écrits. Les rapports entre le parti et les intellectuels, bien que jamais tout à fait ont néanmoins été largement exempts de pressions
« administratives » brutales. C'est pour ces raisons que la vague de répression récente a constitué un choc aussi violent.
La descente de la police dans une réunion politique informelle, les sévices subis par certaines des personnes qui y ont été arrêtées, la mort du jeune ouvrier Radomir Radovic et l'arrestation, en mai 1984, de six intellectuels, dont cinq à Belgrade et un à Sarajevo, représentent sans aucun doute des développements nouveaux. Rien de comparable ne s'était produit depuis 1971, date à laquelle plusieurs dirigeants étudiants, parmi lesquels trois de ceux qui sont arrêtés aujourd'hui (Mijanovic, Imsirovic et Nikolic) avaient été condamnés à des peines de prison de deux ans, en raison de leur activité politique.
Qu'est-ce qui explique ces nouvelles arrestations et quelle en est la signification ? L'analyse qui suit se propose d'esquisser les grands traits de la conjoncture économique et politique répondu par une autocritique verbale destinée à apaiser la colère populaire. Avec l'imminence du XIle congrès du parti, qui a eu lieu en 1982, elle a réussi à formuler une sorte de compromis sur les mesures qu'il fallait adopter pour faire face à la crise économique, le soi-disant « Programme à long terme de développement et de stabilisation économique » (2).
Ces problèmes économiques ont sans doute été aggravés par les taux d'intérêt élevés qui ont caractérisé le marché international financier depuis la crise pétrolière de 1976. Mais leurs racines sont structurelles : elles se trouvent dans le grand déséquilibre créé depuis vingt ans entre un secteur d'extraction de matières premières qui a été systématiquement négligée
- comme l'ont été également d'autres investissements structurels dans des secteurs production d'énergie et la santé — et une industrie de transformation gonflée, largement financée par des emprunts à l'étranger et qui dépend des importations de matières premières, de produits industriels de base et de pièces de rechange, qui doivent tous être payées en devises fortes près de la « faillite », il a créé un précédent en répondant quinze jours plus tard, par écrit ! A cependant, on pouvait encore entendre des ministres du gouvernement parler
FMI comme du « gendarme international de la finance », dont la tâche était de s'assurer que les débiteurs paieraient tout ce qu'ils devaient, et dans les délais. Mais, plus le FMI saignait l'économie yougoslave, plus grandes devenaient les tentatives de présenter cet organisme comme l'apôtre d'une économie saine et devenu « notre partenaire étranger » !
Au cours d'une conférence récente, Rade Pavlovic, président du comité fédéral pour l'Energie et l'Industrie, a souque la dépendance yougoslave par rapport aux matières premières importées est devenue le principal frein à la croissance de l'économie (3). Cette dépendance a conduit à l'énorme endettement extérieur et a provoqué les crises successives de la balance des paiements qui ont frappé le pays depuis quatre ans. 77 % des importations yougoslareprésentant une valeur de 10 milliards de dollars (90 milliards de francs), c'est-à-dire presque l'équivalent des recettes annuelles en devises fortes, ont été dépensés l'année dernière pour acheter ces produits industriels nécessaires. Les participants à cette conférence, directeurs et économistes représentatifs de la base industrielle du pays, ont soutenu l'argumentation de Pavlovic, chiffres à l'appui. La situation d'anarchie industrielle — la mulde transformation, tandis que les investissements pour développer les ressources du pays manquent — au cours de cette conférence a permis à la presse de demander si cet état de choses s'était vraiment produit par hasard, et de souligner la responsabilité de la direction du pays.
Pour la seule année de 1983, 900 millions de dollars (8,1 milliards de francs) ont été ajoutés à la dette extérieure du pays, dette qui s'élevait déjà à 20 milliards de dollars. Pour payer les intérêts de cette dette et pour pouvoir emprunter davantage, le gouvernement a adopté une politique de réduction des importations et d'augmentation des exportations « coûte que coûte ». Les réductions des importations ont déjà conduit à une grande pénurie de produits essentiels pour l'industrie. La situation s'est aggravée du fait qu'une bonne partie des exportations elles-mêmes - 52% du total en 1983 -consistait précisément en de tels produits vitaux. Selon des calculs officieux - aucun chiffre officiel n'a été donné par le gouvernement —, cette pratique d'exporter pour ensuite importer essentiellement le même type de produits a coûté à l'industrie, l'année dernière, la somme de 2 de dollars (18 milliards de francs), somme équivalente aux boursements annuels de la dette extérieure. Le résultat global a été une stagnation importante de l'industrie, entre 30 % et 60% de ses capacités suivant les sec-
Cela signifie que les entreprises font de plus en plus de pertes. Les pertes dans l'industrie ont doublé chaque année depuis trois ans: 30 milliards de dinars en 1981, 62 milliards en 1982, 118 milliards en 1983, et pour le premier trimestre de 1984, elles s'élevaient à 89 milliards de dinars (1 FF valait 3,20 dinars en 1981, au cours officiel, ndlr.). Les pertes les plus importantes se situent dans les industries de base — la production d'énergie, la chimie, la mécanique lourde, la construction, où ont été créées de grandes usines de transformation, sans base correspondante d'extraction de matières premières. Ce sont les républiques et les provinces les
moins développées, le Kosovo, la Macédoine et le Monténégro, qui souffrent le plus de ces problèmes. Une des conséquences en est qu'il y a maintenant un niveau de sur-emploi qui se chiffre à 900 000 travailleurs sur une population active dans le secteur social de 6,7 millions de personnes, sans parler du million de chômeurs, suivant les chiffres officiels. Ce chiffre risque d'augmenter davantage avec la liquidation d'entreprises déficitaires et la réduction des services sociaux.
Des produits industriels de base qui coûtent cher, un bas niveau d'utilisation de la capacité industrielle du fait de la pénurie de matières premières, une productivité du travail basse et un haut degré de fiscalisation de l'industrie, sont autant d'éléments qui nourrissent une inflation ayant atteint l'année dernière le taux record de 58 %, car les entreprises n'ont pu survivre qu'en traduisant une partie de la hausse de leurs coûts de production en augmentation des prix. Le reste est couvert par des emprunts. La pression pour emprunter a limité de façon brutale la disponibilité du capital interne qui est déposé dans les 175 banques du pays. Quand les effets des conditions imposées par le FMI vont commencer à se faire sentir cette année, les problèmes de liquidité interne vont s'aggraver et conduire à un niveau de stagnation industrielle encore plus grave qu'actuellement. Encore pire, la partie des prêts du FMI et de la Banque mondiale qui ne sont pas destinés à rembourser la dette étrangère, sera orientée vers le secteur des industries de transformation plutôt que vers une nécessaire restructuration industrielle en faveur des entreprises d'extraction de matières premières.
« NON » A STALINE MAIS « OUI » AU FMI ! Quelles sont donc les conditions du FMI? Cet organisme, en collaboration étroite avec 600 banques et 16 gouvernements occidentaux, a consenti à reporter le remboursement annuel actuel de la dette extérieure de la Yougoslavie - environ 2 milliards de dollars, soit 18 milliards de francs - et de fournir un crédit pour les importations de cette année, à condition que le gouvernement de Belgrade applique les conditions suivantes :
- dévaluation progressive du dinar, par étapes trimestrielles, par rapport à un « panier » des monnaies des principaux pays industrialisés ;
— des taux d'emprunt internes « réalistes » et qui doivent, au cours de cette année fiscale, atteindre un niveau de 1 % supérieur au taux d'inflation ;
- détermination des prix de la plupart des biens et services par le marché li-
- réduction drastique de la consommation, à la fois individuelle et sociale.
Avec quelques amendements, le gouvernement a capitulé devant ces exigences. Ces conditions, d'un monétarisme ex'trême, risquent d'entraîner encore plus de problèmes pour l'économie yougoslave. En 1983, avec des taux d'intérêt de 18 % et un taux d'inflation de 58 %, les entreprises industrielles éprouvaient déjà des
3. Nin, Belgrade, 3 juin 1984.
difficultés à maintenir les remboursements de leurs emprunts internes. Leur endettement augmentait de 68 % par rapport à 1982, qui était déjà une mauvaise année, pour atteindre un niveau de 266,8 milliards de dinars. En effet, pour maintenir la production et payer les salaires de façon plus ou moins régulière, certaines entreprises ont dû avoir recours à des emprunts à court terme, qui représentent aujourd'hui 50 % de la totalité de leurs emprunts. L'année dernière, les banques ont drainé 396 milliards de dinars de l'économie sous forme des paiements des intérêts sur les prêts à court terme et à long terme. Cette somme est presqu'aussi importante que les 407 milliards qui sont allés alimenter le fonds de réserve des capi-
En 1983, 4 614 sur les 9 597 grandes entreprises du pays ont eu leur compte en banque bloqué suite à leur incapacité de payer les intérêts sur leurs dettes.
Le Programme à long terme du gouvernement, qui penchait déjà largement dans un sens monétariste, ne fut jamais appliqué, pour des raisons dont nous traiterons plus loin. Les conditions du FMI remplacent certaines parties de ce programme et ajoutent des exigences qui n'y pas, notamment celles des taux d'intérêt positifs par rapport à l'inflation et d'une dévaluation rapide du dinar.
Dans cette situation, la question du taux d'inflation devient centrale. Selon le plan actuel du gouvernement, le taux d'inflation va être de 40 % et les taux d'intérêt seront calculés en conséquence. Une telle montée de l'inflation ajoutera 800 milliards de dinars au fardeau de l'endettement déjà supporté par l'industrie et signifiera que ses dépenses vont dépasser ses fonds d'accumulation. Les pertes aggravées de l'industrie augmenteront la pression sur les prix à un tel point que des économistes yougoslaves et étrangers dignes de confiance prédisent un taux de 100 % d'inflation pour cette année. Dans cette éventualité, la stratégie économique du gouvernement s'effondrerait, car il serait obligé de transgresser alors le principe fondamental de son accord avec le FMI, c'est-à-dire le maintien de taux d'intérêt positifs. En réalité, personne au gouvernement ni à la direction du parti ne sait ce qui va se passer si le taux d'inflation dépasse 50 %. Ce taux ne sera pas connu avant l'automne, mais il y a déjà certaines indications qui laissent à penser qu'il pourrait dépasser ce chiffre. Dans ce cas, la Yougoslavie, comme la Pologne avant elle, se trouverait en « terre inconnue ». Déjà la presse évoque la possibilité que le gouvernement ait recours au paragraphe 267 de la Constitution, qui permet la mise en suspension de l'autogestion et donne les pleins pouvoirs aux neuf membres de la présidence collégiale du
Dans les faits, bien sûr, l'autogestion, après avoir été étouffée pendant une longue période par le cancer du bureaucratisme, a déjà été effectivement supprimée. Une analyse sérieuse des circonstances de sa remise en cause ferait remarquer que le coup de grâce est venu non pas de l'Est, mais de l'Ouest. Mais l'autogestion n'est pas la seule victime de la crise actuelle. La mainmise qu'exerce maintenant le FMI sur l'économie yougoslave avait besoin d'un pivot et l'a trouvé dans les pouvoirs renforcés de l'Etat fédéral, à la fois sur les centres de décision des républiques et des provinces et sur les leviers principaux de l'économie. Et, au fur et à mesure que le gouvernement de Belgrade devient l'arbitre principal qui décide quelles régions vont prospérer et quelles vont couler, l'intolérance nationale revient sur le devant de la scène.
On peut lire, dans un dossier sur la Yougoslavie publié le 18 juin 1984 par le Financial Times de Londres, et remarquable par ailleurs pour la nature vicieuse de ses attaques contre les acquis socialistes des travailleurs de ce pays, que « la crise économique yougoslave, qui dure depuis maintenant quatre ou cinq ans, commence à entraîner des changements dans le système politique ». Qui plus est, l'indé. pendance nationale de la Yougoslavie, qui a toujours constitué un élément important de sa stabilité interne, commence à subir, elle aussi, les effets de cette crise. Sa politique de non-alignement ressemble de plus à un respect de la division en sphèes d'influence issue des accords de Yalt erniere. la Yougoslavie a plu exporté en direction des pays du Comecon que vers les pays occidentaux. Mais comme l'ont souligné le Times du 16 juin 1984 et le dossier du Financial Times déjà cité, l'acceptation par le pays des principes économiques capitalistes, notamment le recours exclusif aux mécanismes monétaires, est perçu comme la preuve que « l'Occident prend de l'avance, idéologisur l'Union soviétique. En plus, cette année, la Yougoslavie a accepté de réduire le volume de son commerce de troc avec le Comecon pour augmenter ses échanges avec les pays occidentaux. Les accords en cours avec le FMI et la Banque mondiale font apparaître l'engagement de la Yougoslavie de libéraliser les contrôles qui s'appliquent toujours à plus de 80% de ses importations, de relâcher les conditions sous lesquelles le capital étranger peut investir dans le pays et de lui ouvrir pour la première fois le secteur des services, moyennant quoi les banques occidentales vont patienter pour leurs remboursements (4).
LES TRAVAILLEURS
VONT PAYER LES FRAIS Néanmoins, il est évident que c'est la classe ouvrière yougoslave qui va payer la note des prêts étrangers contractés par la direction de la LCY yougoslave au cours de ces deux dernières décades. En examinant les effets économiques de la crise actuelle sur la classe ouvrière, nous trouvons que le plus visible en est la baisse de son d'achat, qui est de l'ordre de 30 % pour les trois dernières années et qui continue à baisser. Une partie des revenus qui devait permettre d'augmenter les salaires a été dépensée pour maintenir le niveau de la production.
Un contrôle strict des salaires a été renforcé l'année dernière par un décret du gouvernement, qui liait la croissance des revenus personnels à celle des revenus nets des entreprises. Cette mesure, qui s'attaque de façon flagrante aux principes de l'autogestion, a été jugée anticonstitutionnelle par la Cour constitutionnelle, mais le gouvernement a tout simplement passé outre ce jugement ! La conséquence en a été une baisse de 12,7 % des salaires réels des travailleurs employés par le secteur social. C'est là le seul objectif du plan économique de l'année dernière qui ait été atteint. Toutes les prédictions sur le taux d'inflation, les exportations et la croissance industrielle se sont déjà révélées radicalement fausses. D'autres réductions de salaires sont envisagées pour cette année. Conformément aux exigences du FMI, il y aura des réductions supplémentaires des salaires des travailleurs des entreprises déficitaires et de celles qui ne sont pas capables d'assumer le poids de leurs impôts et du remboursement des intérêts sur leurs emprunts bancaires.
Quelques exemples suffiront à illustrer les conséquences de ces mesures. Entre 50% et 60% des travailleurs employés par les communes de Zagreb et de Belgrade, les deux villes les plus importantes de Yougoslavie, c'est-à-dire environ 200 000 travailleurs, vont subir des réductions de salaire directes. A Titograd, capitale du Monténégro, 7500 employés des entreprises déficitaires vont subir le même sort. Un des secteurs les plus touchés sera l'usine qui fabrique des machines pour l'industrie du bâtiment et qui se trouve déficitaire à cause du grand écart entre le coût des fournitures industrielles et le prix des produits finis. A l'origine, la responsabilité pour ce problème se trouve dans la politique des prix du gouvernement et non pas dans l'usine elle-même. Comme l'a expliqué un syndicaliste cours d'une réunion du conseil fédéral de son syndicat, la première question que posent les travailleurs, quand on va leur expliquer la nécessité des sacrifices, est la suivante : « Quand avez-vous reçu votre dernier salaire et quel en était le montant? »
D'après une étude syndicale, 70% des salaires de la catégorie la moins payée des travailleurs sont dépensés pour la nourriture. Pour la catégorie moyenne, la proportion correspondante est de 46%. Est-ce vraiment possible de réduire davantage leur niveau de vie ? Des articles de presse récents annoncent des augmentations des loyers et des charges pour les services municipaux d'entre 30% et 90 %.
4. La baisse de la valeur du dinar a rendu la force de travail yougoslave très bon marché. Cela a encouragé, par exemple, le développement d'une forme moderne de l'économie de travail à domicile de la part de l'Autriche, de l'Italie et de l'Allemagne de l'Ouest. Des hommes d'affaires étrangers apportent du matériel, des machines et même des contrôleurs, et s'en retournent avec les produits finis. Utilisée occasionnellement par le passé comme mesure d'extrême nécessité, dans l'industrie textile, cette pratique est aujourd'hui beaucoup plus courante et a pénétré dans d'autres branches industrielles. Elle a été attaquée par la presse yougoslave avec un langage rappelant les écrits du PCY d'avant-guerre. Voir Start du 8 octobre 1983.
Mais le gouvernement ne fait rien pour protéger les travailleurs les plus défavorisés. L'accord de l'année dernière, à la Chambre des républiques et des provinces, pour protéger le niveau de vie de ces couches n'était qu'un chiffon de papier, puisqu'aucune source financement pour ce projet n'a jamais été précisée. C'est la consommation à la fois individuelle et sociale qui est visée, et davantage de réductions des dépenses sociales sont prévues.
La presse yougoslave cite des « experts » économiques et politiques qui expliquent que c'est précisément le haut niveau des dépenses sociales qui a constitué l'obstacle principal à une augmentation de la productivité et donc à une compétitivité saine des exportations yougoslaves. Il y a même des propositions pour la privatisation complète des secteurs liés à la consommation, qui ont été dénoncées par un journal comme « une idée monstrueuse née de la marée d'idéologies économiques conservatrices qui vient de l'Occident ». Jakov Sirotkovic, membre du comité central de la LCY, s'est attaqué dans la presse au monétarisme du gouvernement dans les termes suivants : « Des concepts empruntés à la théorie économique bourgeoise, qui voient le profit comme principe de base gouvernant le mouvement de l'économie, les taux d'intérêts comme régulateurs de la reproduction élargie, et le marché du travail comme critère rationnel, du point de vue économique, de la consommation, sont de nouveau en train d'être populari-
Mitja Ribicic, membre de la direction centrale du parti, a répondu que les critiques du monétarisme n'ont pas proposé une meilleure solution qui serait plus « acceptable ». C'est justement la questin de ce qui est « acceptable » qui constitue la clé du débat actuel. Un jeune éco-
Travailleurs yougoslaves. (DR) nomiste de Zagreb a récemment posé carrément le problème, en écrivant : « Il est vrai que les travailleurs n'ont pas mangé les fonds d'accumulation ; mais ils seront obligés quand même de payer la note pour tous les mauvais investissements qu'ont représenté les emprunts à l'étranger. Il faut que quelqu'un paie, et cela doit être l'industrie. (...) L'idée que les problèmes de l'industrie peuvent être résolus par la redistribution du capital déposé dans les banques est absurde. Car il n'y a pas là de capital du tout, il y a seulement des dettes massives qui ne sont cachées que grâce à des manipulations des livres de compte. (6) »
LA LCY EN CRISE, LE CENTRE VA-T-IL TENIR ? Comme nous l'avons noté plus haut, le Programme à long terme a été concocté pour le XIle congrès du parti, au moment où la direction avait besoin de répondre aux inquiétudes de l'opinion par rapport à la situation économique. Après avoir été adopté par le Parti, il fut voté par l'Assemblée fédérale et pris comme cadre principal de la politique économique du gouvernement. Mais sous l'impact d'une crise économique et sociale de plus en plus profonde, des divergences marquées sont apparues au sein de la direction de la LCY sur les conceptions qui étayaient ce programme, sur son objectif et son orientation générale. Ce conflit touche à la définition d'une économie socialiste et donc à la nature même du socialisme.
La moitié des douze réunions du comité central qui se sont tenues depuis le XIle congrès de la LCY ont été entièrement consacrées aux questions économiques, sans aboutir à une base de travail commune. Ces réunions sont devenues, au contraire, une série de monologues prépa rés plusieurs semaines à l'avance. Une large division est apparue entre, d'un côté, les partisans du système de marché et des conditions du FMI et, de l'autre, ceux qui sont favorables à une réponse qui se fonde sur un consensus social et une plus grande indépendance. Cette division est loin d'être nette. Beaucoup de ceux qui soutiennent le Programme à long terme parce qu'ils craignent que toute autre alternative ne conduise à une répression ac crue, n'apprécient pas, et pas tous exactement pour les mêmes raisons, le renforcement du pouvoir central qui a accompagné l'adoption d'une politique monétariste. Ceux qui, dans la gauche du parti, sont préoccupés par les conséquences de la politique économique actuelle sur le niveau de vie des travailleurs et la situation générale de la classe ouvrière et voudraient une économie davantage centralisée, ne désirent pas pour autant s'aligner sur les éléments de la « droite bureaucratique » qui réclament, eux, un retour à la situation d'avant la réforme économique de 1965, avec la tendance à assimiler au stalinisme tout retour à une planification centralisée. Par exemple, Alexandre Grlickov, éminent membre « libéral » du comité central, a exprimé son inquiétude devant le fait qu'il n'y ait pas eu l'élaboration d'une politique « autogestionnaire » pour sortir de la crise. Son collègue Sirotkovic s'est exprimé récemment dans les termes suivants : « Jamais auparavant les vulgaires apologistes de l'économie du so cialisme d'Etat, du capitalisme d'Etat, n'ont essayé avec une telle agressivité et un tel abus de leur position d'imposer leurs idées à la société. » Dragislav Markovic, le dirigeant actuel du parti, se plaignant du manque d'unité au sein du comité central de la LCY, a récemment déclaré : « Il semble que, sous la pression, nous ayons adopté une attitude qui consiste à attendre pour gagner du temps. Nous sommes à nouveau en 1965, quand, influencés par la démagogie sociale et une phraséologie de gauche, nous avons en réalité capitulé Aujourd'hui, nous n'avons pas d'alternative. »
La presse yougoslave a enregistré la division de la LCY et a réagi en conséquence. En fait, depuis la percée de 1981, cette presse est devenue dans plus d'un cas un digne successeur de la revue interdite Praxis. Il est vrai que la plupart des idées alternatives qui sont publiées ont une influence limitée. Néanmoins, il y a une volonté remarquable de la part de cette presse de mener un débat autour des problèmes et des solutions à la crise actuelle. « Le fait que nos "créanciers" aient réussi à nous obliger à regarder en face la dure réalité a eu comme conséquence que nous nous sommes posés des questions fondamentales. Et une fois
5. Danas, Zagreb, 2 avril 1984. 6. Ibid.
commencé, ce processus n'a pas pu être arrêté. On dit maintenant haut et fort ce qui auparavant n'était que chuchoté. (...) Jusqu'ici, toute initiative de changement est venue de la direction. Mais maintenant, elle n'est plus la seule à s'en occuper », peut-on lire dans Start du 7 avril
Sous des pressions venant de la base de la société, mais aussi de l'intérieur du parti, la presse a ouvert un large débat autour des thèmes principaux de la vie économique et politique du pays. Elle a fait connaître au grand public le fait que les divisions au sein du parti ont créé une situation où le gouvernement est incapable d'agir, sauf de façon ponctuelle, et a abordé la question de la démocratisation des institutions de l'Etat, « découvrant » suite un large soutien populaire pour des élections directes à tous les organismes d'Etat, avec des candidatures multiples, par opposition au système actuel
Devant l'impuissance l'exécutif fédéral et l'incertitude qui régne sur les conséquences du déblocage des prix, prévu pour la fin juin, des signes d'inquiétude apparaissent. Il n'y a, dans la direction de la LCY, aucune prévision digne de foi quant au tysociale qui risque de se produire, ni un programme pour surmonter de telles secousses quand elles arriveront. En effet, les hésitations du parti yougoslave contrastent avec la résolution du FMI. « Des ministres fédéraux admettent en privé que le FMI leur a fourni un soutien qu'ils n'avaient pas reçu auparavant de la part d'autres institutions du pays », affirme l'article du Financial Times déjà cité.
L'état de santé de la LCY est maintenant l'objet d'un examen rigoureux et sans précédent. Et ce n'est pas seulement parce qu'il a été démontré que la LCY ne s'est pas montrée plus capable de prévoir l'évolution des événements que le citoyen yougoslave moyen lui-même. Le résultat de cette situation a été de voir la direction yougoslave tomber dans l'embuscade dressée par la crise, au lieu du contraire. Ceci est aussi lié aux divisions du parti. Quel niveau de divergences peut être toléré sans qu'il y ait une tentative de les surmonter ? Est-ce que ces divergences sont vraiment fondamentales ou bien le parti n'est-il divisé que sur la meilleure façon d'appliquer son programme ? Est-ce possible de surmonter les divergences ? Quel est le rôle spécifique du parti qui le différencie d'un simple soutien d'appoint à la régulation chaotique et administrative de l'économie ? Voilà quelques-unes des questions posées à la LCY.
Des demandes pour la tenue d'un congrès extraordinaire du parti se font jour. « Aujourd hui, les forums du parti sont occupés à organiser leurs propres discussions et à se soumettre leurs propres rapports. Personne ne parle de la situation de la classe ouvrière, du chômage, etc., comme des critères pour juger de l'efficacité du parti », tels sont le genre de propos que l'on peut trouver un peu partout dans la presse yougoslave, reflet de la démoralisation profonde des adhérents du parti. D'après Racan, membre du comité central de la LCY, un congrès extraordinaire du parti ne servirait à rien, car « si le comité central est incapable d'appliquer les décisions du XIle congrès, comment pourrait-il préparer un autre congrès qui résoudrait quoi que ce soit ? » S'exprimant avant la réunion du comité central du mois de juin dernier, qui devait traiter du rôle actuel de la LCY, Racan a prédit assez exactement ce qui se passerait, en déclarant : « Nous aurons encore une fois des rapports stériles, un débat stérile et des conclusions stériles, qui ne vont motiver personne pour agir. (7) » A son avis, c'est seulement après un débat approfondi dans les rangs du parti que l'on peut espérer avoir une réunion du comité central qui aboutisse à quelque chose.
Sous le titre « Il faut donner leur chance aux adhérents , l'hebdomadaire Danas, de Zagreb, a écrit au mois de mai : « La pression des problèmes est trop grande. Il est impossible d'aller plus loin sur la voie de la stabilisation de l'économie sans un débat public. Il faut se demander s'il est prudent, en ce moment, d'éviter un débat large et démocratique sur la situation de la LCY. » Commentant l'avis de Franc Setinc, le dirigeant du parti en Slovénie suivant lequel le parti devrait se tourner vers les masses, l'hebdomadaire réaffirmait : « Si, parmi les dirigeants les plus responsables de ce pays, il n'y a aucune unité sur le programme (pour sortir de la crise), qu'est-ce que cette direction va proposer à la base ? Comment gagner les masses, les motiver pour porter le fardeau ? L'apparition d'un fonctionnaire ne remplace pas un programme
Pourtant, malgré la clameur pour un débat ouvert et public, le dirigeant du parti Dragoslav Markovic n'en voit pas la nécessité. Au lieu de cela, il propose une « discussion scientifico-professionnelle ». « Quels doivent être les thèmes d'un débat, que cela soit public ou dans les rangs du parti ? Le problème n'est pas que nous n'ayons pas de réponses à la crise économique, mais que nous n'avons pas la force de les appliquer », affirmait-il. En effet, Markovic s'inquiétait qu'« une action sociale mal réfléchie et précipitée puisse aggraver les grandes difficultés qui sont devant nous. Des calamités, sociales et autres, pourraient alors nous obliger à faire machine arrière » (8). Autrement dit, la direction de la LCY, tandis qu'elle préside une première étape de la transformation profonde de la Yougoslavie, pour la rendre plus acceptable à ses créanciers capitalistes, ne veut pas se justifier devant le pays. Ce parti a eu l'habitude de gouverner en s'appuyant sur un soutien popuqu'un tel soutien lui échappe. Coincé entre le FMI et la classe ouvrière, entre un opportunisme primaire et ses liens historiques avec cette classe, la LCY est paralysée. En plus, comme conséquence de cette contradiction fondamentale et inéluctable, elle se divise en plusieurs courants différents et opposés qui traversent les frontières des différentes nationalités de l'Etat fédéral. La question se pose donc de savoir pendant combien de temps le centre pourra tenir dans cette situation.
Ice contexte qu'il faut comprendre la vague de répression récente. La direction centrale du parti, dans sa volonté de contenir les divergences au sein de la LCY, s'est attaquée brusquement à une intelligentsia dissidente active. Depuis trois ou quatre ans, l'Université libre de Belgrade a organisé des forums où se sont exprimés des courants de pensée très divers. On y entendait des interventions d'un caractère purement bourgeois qui condamnaient sans appel toutes les réalisations du parti, des visions anarchistes de la société post-industrielle, des critiques social-démocrates de la tradition léniniste, un courant syndicaliste l'influence de l'expérience de Solidarité en Pologne, des critiques marxistes incisives de la situation du socialisme en Yougoslavie. Tout cela, et beaucoup d'autres préoccupations, a été exprimé dans le cadre de ces forums. L'intelligentsia socialiste, soumise à des pressions économiques et politiques permanentes de la part des autorités, a mis tout ce temps pour retrouver l'élan qui fut le sien à la fin des années 1960. La montée du mouvement ouvrier en Pologne y a été pour beaucoup. Les tensions sociales engendrées par la crise économique de plus en plus grave, et l'immobilisme de la LCY face à cette crise, ont renforcé davantage l'engagement croissant de cette intelligentsia face à la situation actuelle et aux perspectives de la classe ouvrière yougoslave.
Les expériences dans d'autres pays d'Europe de l'Est, aussi bien que l'histoire de la Yougoslavie depuis la Deuxième Guerre mondiale, démontrent que les proétroitement liés : il n'existe pas de solution à la crise économique actuelle en Yougoslavie sans un net tournant à gauche de sa politique. Le rôle de catalyseur dans ce processus sera forcément joué par l'intelligentsia critique, aussi bien en dehors qu'au sein de la LCY. Ces deux composantes ne doivent et ne peuvent pas être dissociés. La répression contre l'intelligentsia de Belgrade représente un avertissement pour l'aile gauche du parti, et il y en a eu d'autres (9). La bataille en Yougoslavie, aujourd'hui, pour maintenir et étendre la liberté de parole, d'expression écrite et de rassemblement, ne concerne donc pas seulement les cercles intellectuels restreints. Elle est d'une importance vitale pour l'avenir socialiste du pays lui-même.
Michèle LEE, Labour Focus on Eastern Europe, volume 17, numéro 2, Londres, été 1984. 9. Cf. les rapports sur la réunion de la commission idéologique du parti croate à Zagreb le 23 mai, et la réponse de son homologue serbe dans Nin du 10 juin 1984.