"Si le régime persiste à réprimer, cela finira mal"
Interview exclusive de Vladimir Mijanovic
Agé de 38 ans, Vladimir Mijanovic, est un peu un Rudi Dutschke yougoslave. Il est considéré comme l'un des dirigeants du mouvement étudiant de Belgrade, de 1968. En 1973, puis de nouveau en 1979, il a été condamné à plusieurs années de prison. Les motifs, une grève de la faim d'étudiants de Belgrade en soutien à des mineurs de Bosnie en lutte pour leurs salaires et une blague qu'il aurait racontée en public sur l'ancien président Tito.
Au début du mois de mai 1984, il avait signé avec dix-neuf personnalités, une « lettre ouverte » au ministre de l'Intérieur de l'époque, Stane Dolanc, qui exigeait des explications sur le cas de Radovic, mort dans des circonstances mystérieuses après un interrogatoire. De même que cinq autres intellectuels à Belgrade et que le sociologue Vojislav Seselj à Sarajevo, il a été arrêté fin mai, puis libéré de la prison préventive après 42 jours de grève de la faim et d'innombrables protestations, en Yougoslavie et à l'étran-
L'accusation reproche à Mijanovic d'avoir mis au point l'organisation du logement, des exposés, et des invitations pour les Universités libres (ou Universités volantes). D'après la loi, lui et ses amis risquent de 5 à 15 ans de prison.
L'interview exclusive que nous publions ci-dessous a été réalisée à Belgrade au mois d'août 1984.
- Comment s'est produite votre libération de détention préventive ?
Vladimir MIJANOVIC : - Formellement, j'ai été libéré, comme les 6 autres détenus, parce qu'il n'y avait plus de motif pour une longue détention préventive. En réalité, ce qui a été décisif, c'est que nos amis en Yougoslavie et à l'étranger étaient convaincus de notre innocence et ont exigé notre mise en liberté.
- Où veut en venir le gouvernement yougoslave, après le procès de Vojislav Seselj à Sarajevo, en continuant la répression contre les intellectuels?
- Il voudrait convaincre le peuple que l'on a affaire, malgré la crise, à un régime stable, et persuader ses amis à l'étranger que toutes les dettes seront acquittées.
Qu'avez-vous fait d'autre ?
berté ?
- Qu'avez-vous commis pour être considéré par la direction du parti et par le gouvernement comme « ennemi » ? Il est connu que vous avez activement participé au mouvement étudiant de 1968. Mais il y a longtemps de cela.
- Rien d'important. Je n'ai milité que dans le cadre de la Constitution yougoslave, pour la défense des droits de l'homme et des libertés démocratiques. A plusieurs reprises, j'ai envoyé des pétitions aux instances supérieures du gouvernement. Il s'agissait de faire libérer des prisonniers ou de demander des modifications précises de la législation. Avec des amis, j'ai exigé l'amnistie de tous les détenus emprisonnés pour délits verbaux, ainsi que la suppression du paragraphe du Code pénal qui punit la soi-disant « propagande hostile ». Naturellement, j'ai souvent assisté à des réunions publiques où l'on discutait de telle ou telle question. Au bout du compte, tout cela était normal et anodin.
- Quel était le rôle des Universités libres ? - Elles permettaient des débats ouverts sur des questions d'actualité ou des problèmes théoriques. Une centaine de personnes ont participé à ces Universités libres en y tenant des exposés, et mille à deux mille en tant qu'auditeurs.
- Pourquoi avez-vous décidé d'entamer une grève de la faim après votre arrestation ? La plupart du temps, les grèves de la faim ont pour objet des revendications concrètes pour améliorer les conditions de détention. Votre grève était différente. Vous et vos amis vouliez être remis en li-
— Pour moi, cela ne se limitait pas à la revendication de la remise en liberté. Je demandai à rencontrer le Président, le Premier ministre ou le Président du Sénat, puisque lors de mon arrestation, de nombreuses copies de pétitions ont été saisies: En outre, il était clair pour moi que les instances inférieures, comme le tribunal ou la police secrète, ne sont
comptabiliser le nombre de fois où chacun des accusés a été présent aux séances de l'Université libre depuis 1977. Vladimir Mijanovic est ainsi accusé d'être « responsable des aspects organisationnels des séances ». Miodrag Milic est censé avoir parlé de façon critique du culte de la personnalité autour de Josip Broz Tito, et
Dragomir Olujic d'avoir souligné l'importance d'un mouvement syndical fort en
Yougoslavie. Des citations de manuscrits écrits par les accusés aussi bien que les déclarations qui leur sont attribuées sont censées démontrer le « caractère contrerévolutionnaire » des séances de l'Université libre. Mais ce qui est effectivement démontré est la façon dont les intellectuels dissidents sont étroitement surveillés par les services de sécurité de l'Etat.
L'un des avocats de Vladimir Mijanovic a répondu à l'acte d'accusation en déclarant : « Le bureau du procureur soupçonne les accusés d'avoir fait ce qui, toujours et partout, a été autorisé, c'est-àdire d'avoir visité des gens, reçu des invités, engagé des discussions. Il qualifie tout que des marionnettes, et j'exigeais de rencontrer ceux qui sont vraiment compétents.
- Quelle a été la réaction à votre grève de la faim ?
— Deux jours après mon incarcération, j'ai été frappé.
Après quinze jours, on a commencé à me nourrir artificiellement de force. Finalement, nous avons été relâchés.
- Etiez-vous informé de ce qui se passait à l'extérieur de la prison quant à votre affaire ?
— En partie, oui. Après vingt jours d'emprisonnement, j'ai pu recevoir des visites. Mais les dialogues étaient très contrôlés et avaient lieu en présence du juge d'instruction et d'un autre fonctionnaire.
- Avez-vous eu des problèmes de santé, suite à cette grève de la faim ?
- Oui, j'ai des problèmes d'estomac et des lésions des organes internes, foie et pancréas.
— Le gouvernement a visiblement très peur d'une répétition de 1968. Deux livres sur ce sujet ont été interdits cette année. Pensez-vous qu'il y ait des analogies avec la situation actuelle ?
- Eh bien, il y a des sujets tabous. 1968 en est un. Aucun livre solide sur le plan théorique n'a pu être publié au grand jour. Il y a quelques jours, le journal du cinéaste connu Zigovin Faulovic, sur 1968, a été interdit. Le matériel filmographique de l'époque est toujours censuré. Les Universités libres sont un sujet tabou. Cependant, il y a eu sans cesse des attaques dans la presse yougoslave. C'est la preuve qu'il ne s'agissait pas d'une organisation secrète. C'était de simples tribunes publiques, dont l'existence était connue par la police tout comme par de nombreux habitants de
Belgrade et de toute la Yougoslavie. Et soudain, ils ont décidé qu'il fallait interdire les Universités libres et prendre des mesures draconiennes telles que des arrestations. N'oublions pas qu'il y a eu un mort.
- On sait que de nombreux participants aux Universités libres sont de gauche. Nombre de détenus étaient aussi des gens de gauche. Cela dit, il semble bien que certains dirigeants du parti veuillent faire croire que ces personnes sont en liaison avec des groupes terroristes à l'étranger. Qu'en pensez-vous?
cela d'illégal parce qu'il attribue aux accu-
"contre-révolutionnaires". sans fondement. Avec une telle méthode, on pourrait inculper n'importe qui sur la base de toutes d'activités quotidiennes, simplement en leur attribuant certaines opi-
Comme l'a montré le cas Seselj, le verdict ne dépend que peu de la solidité des preuves fournies par l'accusation ou des contre-preuves apportées par la défense. Ce n'est pas par hasard que plusieurs jours avant leur inculpation officielle, le président de l'Etat yougoslave, Veselin Djuranovic, a annoncé durant une séance plénière du comité central monténégrin que les accusés allaient passer en jugement. Le 6 août, Vladimir Mijanovic répondait de la façon suivante, dans une « lettre ouverte » : « Continuez donc à semer l'inquiétude pour ne pas être obligés de faire face à des questions désagréables concernant votre responsabilité historique, personnelle et collective sur l'impasse économique, politique et morale
- Le prochain évident. térieurs ». politique. litiques au sein de votre groupe ? c'était un public très hétérogène. pression accrue ?
dans laquelle se trouve le pays! Continuez donc à exiger que "le comité central sorte de son attitude défensive" en m'envoyant avec d'autres en prison. Je vous dis : je ne vais pas vous laisser mener im punément la "guerre spéciale" que vous avez inventée, à mes frais. Je ne vais pas vous laisser impunément en faire un exemple pour en intimider d'autres ! Y a-t-il une porte de sortie ? Il y a une possibilité, celle d'une amnistie politique générale immédiate. » L'Agence France-Presse (AFP) a rapporté que les six inculpés avaient déclaré qu'ils commenceraient une grève de la faim illimitée s'ils étaient condamnés. Ce procès se présente comme une épreuve de force, à la fois entre les intellectuels critiques et les autorités, et entre les différentes fractions de la bureaucratie. L'issue de cette double épreuve de force va déterminer le cours de l'évolution ultérieure de la Yougoslavie. Branko KRIZMAN, Vienne, le 5 septembre 1984 procès va avoir lieu avec la bénédiction des hommes politiques hauts placés et sera fondé sur un échafaudage politique élaboré selon leurs vœux. Quand ces hommes politiques se retrouvent avec leurs amis étrangers, ils affirment que nous sommes des gauchistes et des communistes orthodoxes. Ainsi, Dolanc l'a-t-il déclaré en rencontrant des parlementaires italiens qui l'interpellèrent sur notre détention. Cela pour qu'ils ne soient pas tentés de nous aider. Draza Mar argumenta de la même façon dans les réunions politiques fermées. A l'inverse, on peut trouver dans les journaux yougoslaves des déclarations des mêmes hommes politiques, selon lesquelles nous sommes des droitiers. Mitja Ribicic nous a présentés à la télévision hongroise comme des gens de droite partisans de Ronald Reagan. Ce sont des affirmations absurdes, qui poursuivent un but
- En Yougoslavie, on qualifie souvent les milieux dissidents d'« anarcho-libéraux », une sorte de dénomination commune pour tous ceux qu'on appelle les « ennemis in-
- Dans l'accusation provisoire qui me concerne, on mentionne que je me serais lié, en 1968, à des cercles « anarcho-libéraux ». Cette épithète va donc encore une fois jouer un grand rôle au cours de notre procès, alors mê me que presque personne ne pourrait expliquer ce qu'elle signifie. C'est un amalgame totalement absurde sur le plan
- Et comment apparaissent en réalité les positions po- Justement, c'est qu'il n'y a pas de groupe. Nous ne pensons pas tous la même chose. Dans les Universités libres, il y avait simplement des gens intéressés par une confrontation libre. Du point de vue des tendances politiques,
- A votre avis, est-il possible que la direction de la LCY parvienne à stabiliser la situation au moyen d'une ré-
- Non, vraiment pas du tout. Cela rendrait la situation encore bien plus compliquée pour les dirigeants. A mon avis, si le régime persiste, cela finira mal. •
Propos recueillis à Belgrade, en août 1984.