Six intellectuels dissidents en instance de jugement pour délit d'opinion
L du procès politique des six intellectuels de Belenado (et. E dossier que nous publions ci-après définit le contexte
Inprecor numéros 176 du 25 juin 1984 et 178 du 23 juillet 1984). Le juge chargé de cette affaire vient de démissionner. D'ores et déjà, le procès a provoqué en Yougoslavie de gros remous et a dû être reporté. Initialement prévu pour fin sep tembre, le procès a été annoncé pour le 3 octobre. Tout doit être fait pour qu'il y ait annulation pure et simple des poursuites en justice de Vladimir Mijanovic - dont nous publions plus loin l'interview exclusive -, de Milan Nikolic, de Pavlo Imsirovic et de leurs compagnons. L'article ci-dessous montre combien sont creuses les accusations portées contre les inculpés. A tel point d'ailleurs que les organes serbes de la Ligue des communistes yougoslaves (LCY), de la justice et de la sécurité d'Etat se sont opposés à l'inculpation des six de Belgrade, qu'ils considéraient comme insuffisamment fondée. Les ingérences de la présidence d'Etat fédérale dans cette affaire sont un scandale dénoncé par de nombreuses protestations, qui exigent le respect de la Constitution yougoslave. Il ne s'agit pas d'un conflit ponctuel. L'article de Michèle Lee, écrit en juin pour la revue Labour Focus on Eastern Europe, souligne les transformations décisives qui sont à l'œuvre à l'arrière-plan de ces procès et les affrontements politiques dont ils sont l'enjeu. Pendant l'été, ces tendances n'ont fait que s'approfondir.
En septembre, les autorités ont annoncé la libéralisation de 55% des prix, et ce pour des biens et services essentiels, comme les graisses et huiles de cuisine, le sucre, le charbon, les transports et l'électricité. Cet hiver, se chauffer sera un luxe dans les foyers ouvriers. L'inflation atteindra sans doute les 100 % pour 1984.
Ce n'est pas la première fois que la politique préconisée par le FMI tente de s'appliquer en Yougoslavie (cf. Inprecor numéros 75 du 15 avril 1980 et 164 du ler janvier 1984). Elle se heurtera à de très fortes résistances sociales, à la fois ouvrières, comme l'indique la multiplication des grèves éclatées, mais aussi de la part de toutes les féodalités locales qui se sont consolidées en compartimentant le marché yougoslave à l'extrême pendant la dernière décennie. Réunifier l'économie en la soumettant aux règles de la concurrence mondiale, telle est l'orientation poursuivie. Le contexte d'une situation économique très grave et d'un endettement extérieur important donne une force de pression sans précédent au FMI. Cette pression est encore accrue par la hantise d'un retour à un système néo-stalinien et par l'idée que l'irrationnalité actuelle des investissements ne pourra être redressée que dans le feu d'une véritable concurrence de marché (1). Un bon nombre d'intellectuels critiques ne voit pas d'autre issue à la crise actuelle.
Tous les tournants antérieurs avaient à la fois exclu la classe ouvrière des grandes décisions centrales, du pouvoir, mais en même temps, ils élargissaient les droits ouvriers dans les entreprises. Ainsi, après le tournant de 1971, l'actuelle Constitution et la Loi sur le travail associé, de 1974-1976, ont rendu illégal tout ce qui prolifère aujourd'hui : la loi « interdit » les revenus non issus du travail ; elle « interdit » toute usurpation du droit de l'autogestion à gérer le surplus ; elle « interdit » le développement de formes de propriété qui démantèlent la propriété sociale des moyens de production au profit d'intérêts privés ou de groupes quels qu'ils soient, tels que banques, technocratie, entreprises particulières, bureaucratie d'Etat, bourgeoisie. C'est peu de dire que l'écart entre le droit et la réalité socioéconomique est colossal, que l'autogestion du surplus n'existe
YOUGOSLAVIE pas, et que l'enrichissement privé prolifère. Mais il n'empêche que tous ces droits ouvriers, rendus formels par le cancer bureaucratique et le marché, devront être soit supprimés soit élar gis, dans le déroulement de la crise actuelle. De même que devra être légalisé le droit de licenciement économique pour que fonctionne une « vraie » concurrence.
Ce qui est nouveau et très grave dans le présent tournant, c'est que les hommes qui dominent l'Etat n'ont plus rien à voir avec un quelconque passé révolutionnaire. l'appareil, ils défendront leur pouvoir sans hésiter à remettre en cause des droits ouvriers, s'ils le jugent pragmatiquement nécessaire et s'ils le peuvent. La règle limitant jusqu'alors à 49 % les investissements étrangers dans les entreprises mixtes, perpétuellement dénoncée par l'OCDE comme dissuasive, vient d'être supprimée, et le commerce est désormais ouvert à ces investissements (2). L'endettement extérieur et le changement qualitatif des dirigeants du régime ont eu raison des principes. Cela ne signifie pas que, dans le contexte de crise actuelle, les capitaux jusqu'alors très réticents, vont affluer. Mais si la répression et la consolidation des pouvoirs de l'Etat fédéral paraissent « fermes » dans le contrôle des résistances sociales, si la logique de profit acquiert quelques garanties de protection légale — et on peut parier que pour récupérer « productive ment » les énormes richesses privées accumulées on va à nouveau proposer d'élargir les limites du secteur privé —, alors la pénétration de l'économie yougoslave par les capitaux étrangers pourra s'accélérer (3).
La LCY a prouvé, ces derniers mois, sa totale paralysie face à tous ces processus. Eclaboussée de toute part par les scandales de détournements de fonds sociaux, elle a aussi perdu ses dirigeants prestigieux. Le doublement de ses effectifs au cours de la dernière décennie - plus de 2 millions de membres aujourd'hui - signifie la montée des carriéristes et une diminution d'influence dans la classe ouvrière (moins de 30 % de ses membres) et dans les milieux d'intellectuels marxistes qui ont été réprimés. Parmi ceux-ci pourtant, la conscience que nulle issue positive à la présente crise ne sera trouvée sans une jonction avec tous les communistes authentiques qui restent dans la LCY, est très forte. Toutes les propositions qui ont été formulées pour modifier radicalement l'implantation et le mode
1. Y a-t-il vraiment des forces significatives prêtes à un tel retour à un système néo-stalinien en Yougoslavie ? Certains affirment que telle serait l'orientation de l'armée. Il est vrai qu'elle est la seule organisation centralisée en Yougoslavie. Sa représentation dans l'appareil d'Etat a été renforcée par l'actuelle Constitution. Elle s'opposerait très certainement à tout éclatement de la fédération yougoslave et soutiendrait un cours centralisateur. Mais elle n'est pas en soi une force politique ni de tradition « pro-soviétique ». Sa haute direction respecte une représentation très égalitaire des différentes nationalités. Ses cadres intermédiaires sont plus traditionnellement serbes et monténégrins.
2. Les négociateurs yougoslaves ont souvent souligné aux investisseurs étrangers qu'ils pouvaient aisément tourner ce droit. Il n'en demeure pas moins que, dans chacun de ses rapports, l'OCDE a remarqué que la règle des 49 % n'était pas de nature à rassurer les investisseurs étrangers inquiets, des droits reconnus à l'autogestion « de statuer, en fin de compte, sur des questions qui, dans l'optique occidentale sont considérées comme faisant partie des prérogatives de ceux qui fournissent les capitaux des entreprises et non des "travailleurs" » (cf. brochure sur les « Investissements étrangers en Yougoslavie », 1974, p. 24).
3. Rappelons que la Constitution interdit l'embauche de plus de cinq salariés et la détention de terres privées de plus de 10 hectares. 85 % des terres sont privées. Le secteur privé existe essentiellement dans l'agriculture, le tourisme, l'artisanat et le commerce. Il produit environ 20 % du Produit intérieur brut.
de vie intérieure de la LCY sont certainement décisives dans ce sens. Mais l'expérience de ces dernièrs mois montre qu'il n'y a pas, dans la LCY, de forces suffisantes pour s'unifier et être capables, à elles seules, de démocratiser et de réorienter cette organisation vers la classe ouvrière en la purgeant de ses carriéristes. Les mobilisations indépendantes des travailleurs vont donc jouer un rôle clé dans les transformations et les rapports de forces intérieurs à la LCY. Mais ceux-ci sont à leur tour décisifs pour l'issue politique des conflits, notamment pour surmonter les dramatiques divisions nationales et sociales qui atomisent la classe ouvrière yougoslave. Dans cette dialectique, l'appareil d'Etat yougoslave et la LCY éclateront de part et d'autre des barrières de classe qui structurent de plus en plus la société yougoslave.
Quant à l'autogestion, elle sera sociale, globale, ou bien ne sera plus. Tel est le sens des propositions avancées en Yougos-
Branko KRIZMAN
C'est une caricature de procès, monté pour des raisons politiques contre un groupe d'intellectuels critiques, qui risque de se produire en Yougoslavie cet automne. Sur la base de leur participation au mouvement des Universités libres dans la capitale, plusieurs personnes ont en effet été accusées de vouloir « créer un groupe dans le but de mener des activités hostiles »
(article 39, section 1 du Code criminel) et de « constituer un danger contre-révolutionnaire pour l'ordre social » (article
114, section 1 du Code criminel). Il s'agit de Vladimir Mijanovic, 38 ans, le porte- parole le plus connu du mouvement étudiant de 1968 à Belgrade, du traducteur
Pavlusko Imsirovic,
35 ans, du sociologue Milan Nikolic, 37 ans, du journaliste
Dragomir Olujic, 35 ans, de l'étudiant
Gordan Jovanovic, 24 ans, et de Miodrag
Milic, 55 ans.
A la mi-juillet, à Sarajevo, capitale de la Bosnie, une personnalité de gauche,
Vojislav Seselj, professeur de sociologie, a été condamnée à une peine de prison de 8 ans sur la base de ce qu'il avait écrit dans un manuscrit non publié. Les autorités ont manifestement voulu faire un exemple. Suite à cette condamnation, les six inculpés de Belgrade sont menacés de peines de l'ordre de 5 à 15 ans de prison.
Ces six personnes ont été arrêtées quelques semaines après que la police ait dispersé, le 20 avril, une séance de l'Université libre, lors de laquelle Milovan Djilas avait introduit une discussion sur le problème des nationalités en Yougoslavie.
Trois d'entre elles ont mené une grève de
- Vladimir Mijanovic la faim dont deux et Pavlusko Imsirovic - pendant 42 jours, soit jusqu'à leur libération provisoire au début juillet.
VERS UNE CRIMINALISATION
DES INTELLECTUELS
La libération sous caution de ces six personnes arrêtées a constitué un événeen Yougoslavie et peut sans ment rare doute être attribuée à la campagne de solidarité qui s'est développée au niveau international, et surtout aux milliers de citoyens yougoslaves qui ont signé des pétitions adressées aux plus hautes instances de l'Etat. Mais leur inculpation, le août, indique néanmoins que ceux qui, à la direction de la LCY, sont favorables à sera profondément système yougoslave pression des idées. une politique de répression accrue, l'ont pour l'instant emporté
Dans les cercles intellectuels de Belgrade, on souligne le caractère totalement arbitraire de la démarche des autorités. déclaré : « Durant sept ans, entre 20 et 50 personnes se sont réunies en privé sans être dérangées par la police. Je ne peux pas comprendre comment ils peuvent choisir quelques individus sans arrêter tous ceux qui étaient là. Moi, j'y étais depuis le début et, si besoin est, je le dirai devant le tribunal. » Un groupe de philosophes qui étaient regroupés autour de la revue marxiste non dogmatique Praxis, interdite il y a dix ans, ont publiquement assumé la responsabilité des Universités libres. L'un d'entre eux, Ljubomir Tadic, a déclaré : « Après notre exclusion de l'Université de Belgrade, nous nous sommes efforcés de continuer notre activité intellectuelle. Nous avons organisé ces "universités ouvertes". Le gouvernement le sait très bien. »
Les affirmations des participants aux séances de ces Universités libres indiquent que ces discussions portaient sur toute une série de thèmes qui sont trop peu ou pas du tout abordés dans des forums puTito lors du Xle congrès de la LCY. (DR)
lavie, dans et hors de la LCY, de la constitution d'une chambre fédérale de l'autogestion, élue démocratiquement dans les entreprises et dotée des pleins pouvoirs d'orientation économique. Il existe dans ce pays un grand nombre d'intellectuels qualifiés qui sont prêts à mettre leurs institutions scientifiques au service des choix ouvriers sans se substituer à eux. En même temps, l'idée que ces choix ne seront réels, crédibles et rationnels que s'ils font l'objet de vastes débats publics et d'un pluralisme d'options a pris beaucoup de force, car sans la transformation de la vie politique, la recentralisation de l'économie voilà aussi l'enjeu de la lutte contre la ré-
Catherine VERLA blics. Les participants discutaient du bouddhisme zen, du stalinisme, des idées de Rudolf Bahro, de la psychanalyse et de Solidarité polonais. Il n'est pas surprenant que beaucoup d'intellectuels yougoslaves voient dans la criminalisation de telles discussions un coup sévère porté à la libéralisation croissante du climat intellectuel du pays ces dernières années. Un communiqué de l'Association croate des philosophes, du début juin, précisait :
« Puisque nous pensons que des discussions théoriques ne peuvent pas être caractérisées d'activités hostiles, et des réunions publiques d'assemblées illégales, nous sommes totalement convaincus que ces poursuites doivent être arrêtées et les inculpés libérés. »
Le fait que, malgré beaucoup de protestations de ce type, des inculpations aient été finalement prononcées, montre que, dans un contexte de crise économique sévère, un retour en arrière général par rapport à la libéralisation dans la sphère idéologique est planifié. En fait, ces dernières années, surtout dans les républiques slovène et serbe, des zones de liberté intellectuelle et artistique se sont développées, qui étonnent dans le cadre d'un régime de parti unique. Dans les li-
brairies yougoslaves, on peut se procurer des livres de Rudolf Bahro, de Soljenitsyne, d'Ernest Mandel ou de George Orwell. L'année dernière, la revue de l'Union des jeunes écrivains serbes, Knjizeuna Rec, a des articles saisissants sur la complicité de la direction titiste dans « la persécution des trotskystes » - qui était en fait orientée à 99% contre des non trotskystes - durant les années 1930 et pendant la guerre de libération.
Dans la capitale slovène, Ljubljana, on trouve des groupes écologistes et des groupes de pacifistes antimilitaristes. Lors de représentations théâtrales et de forums organisés au centre étudiant de Belgrade, sont abordés des sujets aussi sensibles que « les grèves sous le socialisme », le féminisme ou le cas Djilas. Sur la base du droit adresser des pétitions collectives aux instances de l'Etat, droit garanti par la Constitution yougoslave, est apparue une publique démocratique, certes faible mais non négligeable. Des pétitions réclamant l'abolition des « clauses du Code criminel qui touchent à la liberté de conscience » ou celles qui autorisent des poursuites contre des personnes sur la base de leurs simples déclarations verbales, et d'autres pétitions contre la peine de n'ont pas seulement recueilli des centaines de signatures mais ont fait l'objet de discussions ouvertes dans les médias. Le journal de la jeunesse slovène, Mladina, mène ainsi une campagne de grande envergure contre la peine de mort.
Ces dernières années, les Universités libres n'ont pas, bien sûr, joué un rôle identique à celui qu'elles avaient l'époque où toutes ces possibilités n'existaient pas encore. Pourtant, à Belgrade, les séances de ces Universités libres ont constitué un appui important à ceux qui travaillaient dans les médias officiels. En particulier pour la Nouvelle gauche - suivant le terme utilisé par les médias yougoslaves — issue du mouvement étudiant, d'échange d'opinions, malgré diversité des tendances qui y étaient représentées.
« Par le passé, nous nous sommes occupés principalement de l'économie, mais maintenant le parti doit reprendre son rôle dirigeant dans la vie intellectuelle », ainsi s'exprimait le porte-parole du gouvernement dans la presse, Ante Gavranovic, rédacteur en chef de Privredi Vjesnik, de Zagreb, en parlant des récents événe-
LES DURS DE LA LCY ONT LE VENT EN POUPE En fait, depuis un an, il doit s'être établi un rapport de forces au sein de l'oligarchie de la LCY, qui a mis la prétendue aile libérale sur la défensive. Certains secteurs des directions du parti en Serbie et en Slovénie sont considérés comme « libéraux ». D'un autre côté, on pense que les partisans d'une répression plus dure se rencontrent dans la direction du parti, en Bosnie derrière Branko Mikulc, organisateur des Jeux olympiques d'hiver, ainsi que dans les directions du parti en Croatie et dans les provinces autonomes de Voïvodine et du Kosovo. Depuis cet été, l'organisation du parti au niveau fédéral est dirigée par un Albanais du Kosovo, Ali Shukria, qui est sans doute un habitué de la répression. Ces dernières années ont vu 800 nationalistes albanais condamnés à des peines de prison affreusement longues. Qui plus est, la vague de procès dans cette région a continué au même rythme jusqu'à cet été.
Puisque les mesures qui ont été prises contre les intellectuels critiques étroitement liées à une lutte pour le pouvoir au sein de la bureaucratie dans laquelle la direction serbe actuelle autour d'Ivan Stambolic joue sa peau, celle-ci a aussi donné lieu à quelques autres opérations parallèles d'importance. Au début mai, par exemple, le comité central du parti croate, sous la direction d'un élément dur bien connu, Stipe Suvar, a tenu une conférence idéologique au cours de laquelle les courants intellectuels de Serbie ont été comme l'expression d'une contre-révolution rampante. Il y a eu, à propos de ces événements, de fortes protestations dans la presse serbe et de violentes polémiques au comité central du
Comme documentation pour conférence, Suvar avait commandé l'élaboration d'un « livre blanc », de 237 pages, qui comprenait une sorte d'index de toutes les formes d'expression d'artistes et de journalistes de ces dernières années qu'il considérait comme anti-parti. Ces « fleurs du mal » - qualificatif moqueur attribué par la presse de Belgrade à ce « livre blanc » - ont tout simplement été interdites à Belgrade, par ordre du tribunal. Après une brève pause, ce conflit a redédébut du mois d'août. Dans l'hebdomadaire de Zagreb, Danas, l'homme politique croate Jure Bilic a appelé à réprimander une direction du parti qui aurait échoué à contrôler suffisamment la vie de la société. Tout le monde savait qu'il parlait des Serbes.
Ljubomir Tadic a ainsi résumé le problème des divisions dans la LCY, en affirmant: « Il y a maintenant des courants différents dans la direction - un courant libéral, très faible, et un courant néo-stalinien, malheureusement fort. » La faiblesse des « libéraux » se voit dans la suppression des Universités libres à Belgrade, qui a clairement été imposée contre la volonté des autorités serbes par les autorités fédérales, et en particulier par le Présidium d'Etat. En plus, avant le procès de Vojislav Seselj, le dirigeant slovène Mitja Ribicic a publiquement pris position dans la revue de Belgrade Nin contre l'utilisation de mesures administratives à l'égard des intellectuels, en déclarant notamment que « le combat contre des livres était à mener avec d'autres livres ». Comme l'a montré
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la condamnation de Seselj, ce conseil n'a pas été suivi.
LE PRÉCÉDENT DU CAS SESELJ Puisqu'il y a des raisons de craindre que le procès de Sarajevo soit pris comme modèle pour celui de Belgrade, il convient de regarder de plus près le jugement du tribunal. La cible essentielle de l'acte d'accusation fut un manuscrit envoyé l'automne dernier à Dusan Bogavac, rédacteur en chef de Komunist, revue du parti, à Belgrade. Ce manuscrit portait un titre à résonance historique, « Que faire ? ». Bogavac a affirmé sous serment ne l'avoir jamais reçu. Evidemment, ce sont les services de sécurité de l'Etat qui se le sont appropriés. En fait, pendant les Jeux olympiques d'hiver à Sarajevo, le manuscrit fut saisi au cours d'une perquisition chez Seselj, ainsi que 1 700 pages d'autres manuscrits non publiés. Des extraits de cet article, dont à part l'auteur seulement la police avait connaissance, ont été rendus publics par des dirigeants politiques, par Mitja Ribicic, le 12 avril et, dans une interview à la télévision le 5 mai, par Stane Dolanc, le ministre de l'Intérieur de l'époque, aujourd'hui membre du Présidium d'Etat. Ce ne sont pourtant pas ces derniers qui ont été poursuivis pour diffusion de propagande contrerévolutionnaire, mais bien Seselj, qui a été
Bien que l'accusation ait été incapable de produire un seul témoin pour affirmer que Seselj avait mis le manuserit entre ses mains, le tribunal a soutenu l'accusation selon laquelle l'auteur était engagé dans une activité de propagande contrerévolutionnaire dans le but de mener des actions de concert avec d'autres personnes. Il y a encore d'autres faits intéressants. Après l'arrestation de Seselj, certaines personnes de Sarajevo reçurent des lettres anonymes contenant la photocopie de l'article incriminé. On peut se demander qui les avait envoyées ... Le second type d'évidence cité dans l'acte d'accusation était composé de rapports de propos que Seselj aurait tenu à divers individus en dénigrant le système politique de la n'avait jamais vu Seselj de sa vie avant de faire sa déposition au tribunal. D'autres sont considérés à l'Université de Sarajevo comme des agents provocateurs.
Malgré des témoignages si dérisoires, le tribunal a infligé à Seselj une peine de 8 ans de prison et le juge, Milorad Potpalic, a même osé prétendre que c'était là un jugement indulgent, car l'activité de Seselj aurait représenté « l'attaque la plus forte contre les bases de la nouvelle Yougoslavie » depuis la rupture de Tito avec Staline. En fait, une analyse des écrits de Seselj publiés antérieurement et des citations de « Que faire ? » données par la presse yougoslave montrent qu'il se veut un critique socialiste de la situation politique du pays. Seselj critiquait le chaos du modèle d'autogestion non planifié et bureaucratique qui existe en Yougoslavie, indiquait les traditions non démocratiques de la Ligue des communistes et exi-
geait une enquête sur la responsabilité de feu le président Tito dans la crise actuelle du pays. D'après des témoins au cours du procès, et malgré le fait qu'il avait poursuivi une grève de la faim pendant 42 jours, Seselj s'est exprimé avec beaucoup de force et de courage. Même certains de ses collègues de Zagreb et de Belgrade qui ne partageaient pas ses opinions et n'étaient pas d'accord avec ses actions ont rejeté la campagne odieuse de calomnies menées contre lui par les médias yougoslaves cherchant à le présenter comme vénal et politiquement fou. L'angle d'attaque principal des médias contre Seselj se centrait sur un court passage de son manuscrit « Que faire ? », que la plupart des dissidents yougoslaves considèrent comme l'expression d'une conception politque erronée. Dans ce passage, Seselj proposait que les républiques de Bosnie et du Monténégro soient abolies et leurs territoires divisés entre la Serbie et la Croatie, et défendait la non reconnaissance des « Musulmans » comme nationalité. L'une et l'autre de ces mesures auraient sans doute l'effet d'exciter dangereusement les passions nationales en Yougoslavie et produiraient surtout une grave crise en Bosnie, qui est peuplée par des Serbes, des Croates, des chrétiens orthodoxes et catholiques, ainsi que par des musulmans Déjà dans des prises de position antérieures, Seselj exprimait une forte sensibilité nationale serbe, qu'on trouve d'ailleurs aussi chez d'autres opposants de gauche. Cela explique que les oppositionnels soient, en grande partie, restés muets face à la répression étatique au Kosovo contre les nationalistes albanais. La seule exception est une pétition vieille de deux ans. Seselj est parmi ceux qui soulignent fortement le caractère slave du sud de la Yougoslavie, ce qui mène à une approche plus que problématique de la question des droits nationaux des Albanais et d'autres nationalités non slaves. Ceci ne peut évidemment nullement servir pour autant de justification à la répression policière. Sur cette question, Ljubomir Tadic a d'ailleurs déclaré que « ces opinions peuvent être critiquées, mais qu'il s'agit de questions qui sont discutées actuellement concernant la manière dont notre Fédération est organisée et notre politique sur la question des nationalités ».
LA LEÇON
DE LA FARCE PROCÉDURIERE La leçon de cette farce est tout à fait limpide. Tout intellectuel dissident sait maintenant qu'il ou elle peut être poursuivi(e) en justice à tout moment si les autorités le désirent, même si la police ne peut produire la moindre évidence d'activité illégale. Déjà cet été, les intellectuels critiques de Belgrade ont eu un avant-goût de ces nouvelles procédures. Les interrogatoires d'environ 90 personnes, les quatre perquisitions à domicile et de nombreuses saisies de lettres et de manuscrits ont eu pour effet de créer un climat d'inquiétude et d'insécurité permanent.
L'acte d'accusation contre les six de Belgrade, qui a été préparé par le procureur d'Etat Danilo Nanovic, se limite à