Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER BRESIL

La course est ouverte à l'élection présidentielle indirecte

· Inprecor n° 181, 8 octobre 1984 · p. 17-19 · 3 871 mots

Syndicalisme Brésil

I la question de savoir qui succédera au général Joao

> Figuiredo comme président de la République, lors des élections présidentielles indirectes du 15 janvier 1985, reste toujours ouverte, ces dernières semaines ont néanmoins apporté quelques éclaircissements sur la nature de la transition entre la dictature actuelle et la démocratie bourgeoise qui doit la remplacer, sous une forme ou sous une autre (1). Bien que le mouvement de masse en faveur des élections présidentielles directes et immédiates n'ait pas réussi à faire adopter par le

Parlement une loi allant dans ce sens, et bien qu'il se soit par la suite effondré, il a au moins permis de barrer la route à une simple perpétuation de la dictature et facilité une avancée qualitative du processus de libéralisation entamé depuis déjà

Le Parti démocratique social (PDS), la formation des militaires, s'est scindé en deux, et l'état-major de l'armée n'agit plus comme une force unifiée. Une réaction de la part des

Jakob STUDER

Le 27 juin dernier, une deuxième tentative de faire adopter par le Parlement une loi permettant l'organisation d'élections présidentielles directes et immédiates a échoué. Le Président Figueiredo a tout simplement rejeté un amendement de l'opposition à sa proposition d'élections directes en 1988, qui visait à en rapprocher la date (3). Comme en Espagne après la mort de Franco, il n'y a donc pas, dans le processus de transition en cours, de rupture nette avec la dictature. Toutefois, compte tenu des énormes mobilisations de masse qui se sont produites dans le cadre de ce processus, un tel développement ne peut pas être totalement exclu. La situation est toujours favorable aux développements des luttes populaires.

LA COURSE

AUX PRÉSIDENTIELLES INDIRECTES

Quelques questions restées en suspens depuis le 25 avril 1984, et qui créaient une certaine confusion, ont été réglées au milieu du mois d'août. D'un côté, le principal parti d'opposition, le Parti du mouvement démocratique brésilien

(PMDB), a finalement renoncé ouvertement à sa position en faveur des élections présidentielles directes et immédiates.

Son congrès des 11 et 12 août a en effet désigné Tancredo Neves, gouverneur de l'Etat du Minas Gerais, comme candidat aux élections présidentielles indirectes organisées par le collège électoral en 1985.

En même temps, le congrès du parti gouvernemental, le PDS, a désigné comme candidat Paulo Maluf, ancien gouverneur de l'Etat de Sao Paulo, bien connu pour sa corruption. Il a été choisi par 60 % des

La course est ouverte pour

latino-américain. délégués, les autre 40 % votant pour Andreazza, ministre de l'Intérieur, qui est un peu moins compromis que Malut. Ces deux candidats s'affronteront au collège électoral, le 15 janvier 1985, les procédures pour le déroulement du scrutin étant encore à discuter prochainement.

Neves représente clairement des intérêts bourgeois. Ayant été ministre de la Justice sous la présidence de Getulio Vargas entre 1950 et 1954 et gouvernement de Joao Goulart avant le coup d'Etat militaire de 1964, il est moins compromis avec les militaires. Cependant, il n'a pas non plus coupé tous les ponts avec eux. Ainsi, n'a-t-il pas hésité à saluer les « acquis » du régime militaire depuis le coup de 1964 et à louer le « sens des responsabilités démocratiques » de Figueiredo. En tant que gouverneur de l'Etat du Minas, il a aussi suivi une politique conséquente cette position. Par exemple, il a utilisé à plusieurs reprises la police contre des manifestants, même contre ceux qui manifestaient pour des élections directes, qu'il soutenait par ailleurs lui-même à l'époque, bien qu'uniquement comme un moyen de créer une ouverture pour sa propre candidature à l'élection présidentielle.

Le choix de Tancredo Neves comme candidat du PMDB allait de pair avec la présidentielle indirecte mois de janvier 1985 correspondra à la désignation du futur président de la République par un collège électoral dont la composition a été tellement manipulée par le pouvoir qu'elle garantit d'avance le choix du candidat bourgeois ayant

2. Cf. Inprecor numéro 175 du 11 juin 3. Le Parlement a repoussé, le 25 avril 1984, une proposition de l'opposition de modifier la Constitution par un amendement de-

CENTRAL ÚNICA

BRESIL militaires, un nouveau coup d'Etat par exemple, semble tout à fait improbable pour toute une période, même si une telle éventualité ne peut pas totalement être exclue dans un pays

Depuis le début de cette période d'ouverture démocratique, les forces politiques capitalistes se sont positionnées par rapport aux diverses possibilités de contrôler ou de gérer la crise économique et sociale du régime. L'objectif, à cette fin, est donc d'empêcher la radicalisation du mécontentement des travailleurs et des masses populaires. Et parce qu'il manque encore au mouvement populaire une direction révolutionnaire et que les partis ouvriers se montrent incapables d'impulser et de centraliser les luttes de masse qui éclatent un peu partout dans le pays, y compris à la campagne, et de mettre en avant leur solution politique à la crise, c'est la droite qui, de plus en plus, met en application sa propre conception de la transition.

prise de distance de ce parti par rapport aux autres formations de gauche, processus qui s'est accompagné de reculs successifs de la gauche au sein même du parti. Après avoir été départ comme présenté au

« candidat unitaire de tous les partis d'opposition » pour les élections prési dentielles directes,

Tancredo est aujourd'hui le candidat du centre-droit pour les élections indirectes. Cela a été rendu possible par l'apparition puis la scission d'une aile « libérale » au sein du PDS, qui s'est jointe à l'opposition soutenant la revendication des élections directes.

Après quelques manœuvres, y compris une vaine tentative de gagner le soutien du président Figueiredo, le dirigeant de cette aile, le vice-président en exercice

Aureliano Chaves, a opté pour un pacte avec le PMDB et avec Tancredo Neves.

Cela signifiait l'abandon de la perspective de sa propre candidature aux élections présidentielles de 1985, tout en conservant des chances intactes pour se présenter à une date ultérieure. En même temps, il y a toujours des tentatives pour transformer cette aile « libérale » du PDS en parti politique indépendant. On ne sait pas encore clairement si ce courant va se joindre aux secteurs de droite du PMDB pour former un nouveau grand parti plus au centre de l'échiquier politique.

Ce pacte entre le PMDB et les scisvant permettre l'organisation d'élections prési-

. dentielles directes et immédiates au suffrage universel.

Deux mois plus tard, l'opposition proposait un nouvel amendement au projet gouvernemental d'une élection directe pour l'année

1988, et visant à en avancer la date au mois de novembre 1984. Au dernier moment, inquiet de ne pas obtenir une majorité parlementaire autour de sa formule initiale, le président Figueiredo retira son projet. Cette opération se répéaussi suivant le même scénario au mois ta d'août 1984.

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sionnistes du PDS a pris la forme d'une alliance électorale dénommée Alliance démocratique. Le colistier de Tancredo Neves n'est autre que Sarney, président du PDS jusqu'en juin dernier et l'un des piliers de la dictature. Bien sûr, cette nomination a provoqué une certaine opposition à l'intérieur du PMDB de la part du regroupement « Elections directes uniquement » à l'intérieur du PMDB, qui constitue un courant gauche indépendant fidèle à la revendication des élections directes. Mais cette opposition ne s'est finalement reflétée au congrès du PMDB que par un nombre assez faible d'abstentions. L'autre courant de gauche, présent au sein du PMDB, constitué par les staliniens du Parti communiste brésilien (PCB), du Parti communiste du Brésil (PC do B) pro-albanais, et du MR-8, a totalement capitulé, clamant même, au cours du congrès du PMDB : «Hey! Hey! Tancredo et Sarney ! » Cela n'a pas empêché la police militaire, peu après le déroulement du congrès, d'arracher la banderole de ce courant politique au premier rassemblement de soutien à l'équipe Tancredo et Sarney, à Belo Horizonte, capitale de l'Etat gouverné par Tancredo, et de blesser un dirigeant du PC do B.

DEUX PROGRAMMES BOURGEOIS

EN LICE POUR ASSURER LA TRANSITION Il va de soi que le programme électoral de l'Alliance démocratique est vague et ne l'engage à rien. Sur presque toutes les questions clés qui touchent à la rupture avec l'héritage de la dictature, aucune réforme radicale n'est proposée : pas de moratoire sur le remboursement de la dette au FMI, mais seulement de nouvelles négociations, pas de réforme agraire, et aucune garantie de la satisfaction des principales revendications des travailleurs concernant la création d'emplois, l'introduction d'un système d'assurance-chômage et l'indexation des salaires sur les prix. De même, il n'y a pas un mot dans ce programme sur l'abrogation de la Loi de sécurité, véritable charte répressive de la dictature. Des élections directes à tous les niveaux sont promises, mais aucun calendrier précis n'est fixé (4). Le programme prévoit aussi la convocation d'une Assemblée constituante, mais Tancredo Neves parle seulement de la possibilité d'accorder des « pouvoirs constituants » à l'actuel Parlement.

Ce n'est donc pas au niveau programmatique que le PMDB se différencie de la candidature de Paulo Maluf. Ce dernier, représentant de l'extrême-droite, sait très bien que son seul espoir aujourd'hui est de se présenter comme étant attentif aux questions démocratiques et sociales. Pour l'essentiel, il n'en promet pas moins que son rival, et il se vante même de pouvoir éliminer le chômage dans les trente premiers jours de son mandat présidentiel. La singularité de ces deux listes se trouve donc plutôt dans les forces sociales différentes qui les soutiennent.

Paulo Maluf représente la vieille oligarchie liée à la dictature, et dont la crédibilité auprès des masses populaires est épuisée. Tancredo Neves, de l'autre côté, représente la bourgeoisie oppositionnelle et cherche d'ailleurs le soutien des couches moyennes, des mouvements de masse et des syndicats, afin de construire une assise sociale plus large pour le capitalisme brésilien. Dans ce sens, c'est Maluf qui représente la continuité du régime, bien que dans la période actuelle les partisans de la dictature n'aient pas de projets fascistes avoués. Tancredo est le candidat de la transition, d'une transition qui n'implique pas une rupture avec la dictature et son appareil d'Etat, mais qui s'oriente plutôt vers une « réconciliation nationale ». Il ne fait pas de doute que des secteurs importants du capital bancaire et industriel appuient aujourd'hui ce projet de réconciliation nationale, dans le but d'obtenir un maximum de stabilité sociale en échange d'un minimum de concessions et de réformes. Quelqu'un d'aussi détesté que Maluf ne représente pas le type de personnalité dont ces courants bourgeois ont besoin pour réaliser un tel projet. Les sondages ne lui accordent d'ailleurs qu'entre 10% et 15 % des suffrages, contre 40 % à 50 % pour Tancredo. En effet, même Figueiredo et les secteurs « modernistes » de l'état-major militaire n'appuient que tièdement la candidature de Paulo Maluf.

Néanmoins, même si le soutien apporté par le courant libéral du PDS semble avoir augmenté les chances de succès de Tancredo, on ne peut pas encore éliminer la possibilité d'une victoire de Maluf. La raison s'en trouve dans la tradition du système politique brésilien, tradition de caciques, de patronage et de corruption, qui a sa propre inertie et qui peut entrer ainsi en conflit avec les intérêts du capital en tant que tel. C'est particulièrement vrai en ce qui concerne des élections dans le cadre d'un organisme - le collège précisément dans le but de maintenir la continuité de la dictature. De toute façon, le processus traditionnel d'achat des suffrages et d'accords secrets pour la distribution de futurs postes bien rémunérés a commencé et Tancredo Neves est sans aucun doute en train de marchander de la sorte comme les autres.

LA RÉPONSE

DU MOUVEMENT OUVRIER Mais quelle est donc la réponse du mouvement ouvrier et populaire à tout cela ? Nous avons déjà signalé l'attitude des courants staliniens. Quant au Parti démocratique du travail (PDT), le parti populiste de Leonel Brizola lié à la social-démocratie internationale, que l'on ne peut caractétiser définitivement comme faisant partie du mouvement ouvrier, il a aussi accepté les élections indirectes et votera pour Tancredo si ses voix sont nécessaires pour barrer la route à Maluf. Parce qu'il a ses propres ambitions pour l'avenir, Brizola essaie néanmoins de prendre ses distances avec Tancredo. Il préférerait voir son mandat présidentiel limité à deux ans. Il est favorable à une présidence de la République provisoire ouvrant la voie à des élections présidentielles directes et à l'élection d'une Assemblée constituante en 1986.

D'une certaine façon, le Parti des travailleurs (PT), et avec lui la Centrale unique des travailleurs (CUT) (5), ont profité de l'évolution à droite de la candidature de Tancredo Neves. En mai et juin 1984, au moment où ce dernier était proposé comme le candidat unitaire de toute l'opposition dans le cadre des élections directes, la direction du PT avait été gagnée à cette opération et s'était prononcée en faveur de cette candidature. Cela n'a pas manqué de provoquer une vive réaction de secteurs importants du PT restés fidèles à la conception de l'indépendance politique de la classe ouvrière. Les mots d'ordre qu'ils mirent alors en avant furent : « Boycottez le collège électoral ! », « Pas de soutien à Tancredo, ni dans les élections indirectes ni dans les élections directes ! », « Présentez un candidat ouvrier sur un programme minimum ! ». Cette dernière revendication faisait essentiellement référence au programme en dix points déjà adopté par le PT, qui exige des réformes sociales et démocratiques majeures. Le virage à droite de la candidature de Tancredo Neves a renforcé la crédibilité de ces positions au sein du PT, et la direction nationale autour de Luis Inacio da Silva « Lula » s'est trouvée obligée de s'y rallier.

Le PT est donc aujourd'hui relativement uni et apparaît comme la seule force qui ne soit pas impliquée dans la trahison des mobilisations de masse pour des élections directes immédiates. Cependant, cela ne signifie pas que le PT va automatiquement relancer la mobilisation ou que la CUT va pouvoir déclencher la grève générale qu'elle a décidé.

Le PT est en nette progression, comme le montre le fait que, pour l'élection du préfet dans la ville portuaire de Santos, son pourcentage des voix est passé de 10% à 20 %, tant que celui du PDS est tombé à 3 %. Des listes oppositionnelles qui soutiennent la CUT ont également remporté des élections dans certains syndicats qui étaient jusqu'ici dominés par des bureaucrates corrompus, les « pelegos » (6). C'est le cas, par exemple, du syndicat des métallurgistes de Belo Horizonte. Au même moment, l'opposition syndicale à la bureaucratie à failli gagner la grande lutte pour arracher aux « pelegos » la direction du syndicat des métallurgistes de Sao Paulo, véritable bastion des bureaucrates corrompus (cf. article ci-après). Les forces du PT et de la CUT restent néanmoins minoritaires au sein du grand mouvement ouvrier brési-

4. Suite au retrait du projet initial de CUT, se reporter à Inprecor numéro 158 du

6. «Pelego »: littéralement selle ». Désigne la bureaucratie syndicale jaune directement liée à l'appareil d'Etat.

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lien. En plus, les faiblesses politiques de leurs deux directions commencent à se faire sentir. Pendant les mobilisations de masse pour les élections directes par exemple, la direction du PT ne fonctionnait que comme l'aile gauche de l'alliance large de toute l'opposition, sans essayer de construire une véritable alternative à la bourgeoisie libérale au travers de la mise en avant d'un programme ouvrier et d'une politique de front unique fondée sur l'ensemble du mouvement ouvrier et des différents mouvements de masse. Aujourd'hui, elle poursuit ce jeu perdu d'avance et se comporte toujours comme l'aile gauche d'une alliance pour des élections directes immédiates qui n'existe d'ailleurs plus. C'est avec les restes pitoyables de cette alliance — le PDT et le groupe « Elections directes uniquement », du PMDB, qui ont en effet capitulé sur l'essentiel - que le PT essaie, principalement dans l'arène parlementaire, de bloquer l'opération de transition du régime. Il fait obstacle à l'adoption du règlement pour le collège électoral et essaie de forcer un vote sur une nouvelle proposition, la troisième, pour l'introduction des élections directes immédiates. Il risque donc de se trouver isolé et de subir encore une fois la pression pour un vote en faveur de Tancredo Neves s'opposant au « plus grand mal », à savoir la candidature de Maluf, et d'être ainsi à nouveau impliqué dans le jeu du collège électoral.

Les sondages favorables à Tancredo Neves montrent que déjà des millions de personnes qui étaient descendues dans la rue il y a plusieurs mois pour revendiquer des élections directes immédiates ont été, faute d'une alternative, entraînées à soutenir « l'option du moindre mal ». D'un autre côté, jusqu'à 25 % des personnes interrogées ne veulent voter ni pour Tancredo ni pour Maluf. Tancredo Neves et son Alliance démocratique hésitent à organiser des rassemblements de rue, et avec quelque raison. A Belo Horizonte, un tel rassemblement n'a réuni que 7 000 personnes, mais un détachement de police a quand même été mobilisé par peur des forces radicales qui auraient pu s'y exprimer.

La direction de la CUT n'a pas non plus su profiter de l'opportunité de mettre le mouvement ouvrier à la tête de la bataille pour la démocratie. Avant le vote au Parlement du 25 avril 1984, elle ne s'était guère manifestée dans la campagne pour les élections directes, mais, ensuite, elle décida d'appeler à une grève générale pour imposer cette revendication. Elle a beaucoup discuté de cette question délicate, mais n'a jusqu'ici entrepris aucune préparation systématique et pratique pour une telleaction. En particulier, la CUT n'a pas été capable d'établir des liens entre la vague de luttes ouvrières dans les villes et les campagnes, qui se sont développées grâce à l'ouverture créée par les mobilisations de masse et qui continue toujours. Elle n'a pas centralisé ces luttes ni intégré à la confrontation avec la dictature les revendications économiques qu'elles ont mises en avant. La . CUT a aussi trop attendu de l'unité d'action avec le Congrès de la classe travailleuse (CONCLAT), le regroupement syndical dirigé par des « pelegos » et des réformistes, qui est maintenant, bien sûr, totalement engagé derrière le projet de réconciliation nationale de Tancredo.

LE CONGRES DE LA CUT Dans cette situation, la CUT a tenu son premier congrès national régulier à Sao Bernardo do Campo, dans la zone industrielle de l'ABC de la banlieue de Sao Paulo, un an après sa création, du 24 au 26 août. Les 5 200 délégués présents, représentant directement trois fois plus de travailleurs et indirectement 11,5 millions de travailleurs, dont 3,2 millions appartiennent aux syndicats traditionnels, ont montré, malgré la pluie et le froid, que la CUT réunit les forces vives et combatives mouvement ouvrier brésilien. Ce congrès a en fait démontré que la CUT représente une force croissante qui peut enfin espérer en finir avec le syndicalisme contrôlé par l'appareil d'Etat et briser le pouvoir des « pelegos ». Un rôle spécial a été joué par les délégations des travailleurs agricoles, dont certains sont venus des Etats les plus lointains du pays. La CUT est devenue, lors de cette rencontre, un peu plus consciente encore de l'importance de ces forces.

Les discussions ont été très ouvertes et souvent les délégués n'ont pas hésité à exprimer des critiques acerbes. Mais cela ne veut pas dire pour autant que tout va bien. En effet, l'exécutif de la CUT a fait une telle autocritique que, normalement, il aurait dû soumettre sa démission devant le congrès. Il a pourtant été réélu presque sans modification de sa composition, parce qu'il n'y avait pas d'alternative et que le niveau de conscience de la base syndicale n'est pas encore très développé.

7. L'éditorial de l'hebdomadaire Em Tempo résume, dans son édition du 13 septembre dernier les forces et les faiblesses du congrès de la CUT, en écrivant : « Ce fut, sans aucun doute, une manifestation de classe du mouvement ouvrier, de refus de la tutelle politique de la bourgeoisie exprimé dans le rejet véhément des candidatures de Tancredo et Maluf. Que l'as semblée de clôture ait pris place au son de l'In-

- c'est finale ment un fait historique, puisque c'est la premiè re fois que cet hymne est chanté depuis 1964 dans une assemblée de travailleurs d'une telle importance , des nombreuses expressions de cette conscience de classe qu'a il-

Et, à cause du manque de temps, un bilan critique a été renvoyé à la discussion de la direction nouvellement élue. La volonté de cette direction de bloquer l'avancée des organisations révolutionnaires a aussi été tout à fait claire lors de ce congrès.

Les débats, et surtout les décisions du congrès, ont reflété et confirmé les tergiversations de la CUT devant la situation actuelle. Beaucoup de résolutions ont été adoptées, dont certaines se contredisaient, sans qu'aucune priorité n'ait été véritablement établie. Mais ce congrès devrait donner néanmoins une nouvelle impulsion à la construction de la CUT, qui compte déjà dix structures au niveau des Etats et trente au niveau des régions. Parmi les points positifs, il faut noter Tattention qui a été portée à la question agraire et l'importance du programme de réforme agraire radicale qui a été adopté par ce congrès (7). Ce dernier a aussi décidé de boycotter le collège électoral et de relancer la campagne pour des élections directes immédiates, avec la préparation d'une marche sur Brasilia. La décision d'appeler à une grève générale a été réaffirmée. Elle est censée avoir lieu avant les élections présidentielles du 15 janvier 1985, mais aucun projet concret pour la préparer n'a cependant été présenté. Le congrès a aussi adopté un programme minimum pour unifier et politiser les luttes économiques, comportant des revendications d'augmentation des salaires indexée sur les prix trois fois par an, d'allocations-chômage, de la semaine de 40 heures et d'une rupture avec le FMI.

Mais les mots d'ordre d'une Assemblée constituante et d'un gouvernement des travailleurs ont été explicitement rejetés, tandis que les statuts de la CUT n'ont pas été modifiés, alors que cela aurait dû permettre de faciliter la construction de la centrale à la base des syndicats dominés par les « pelegos ». Seuls des syndicats entiers, des associations et des organismes de type syndical peuvent s'affilier à la CUT, mais dans les syndicats « pelegos », la formation de regroupements de base (noyaux) sera encouragée. La décision d'organiser un congrès de la CUT tous les deux ans, avec réélection de la direction (alors que la direction avait proposé tous les trois ans) a aussi été adoptée, tandis que la centrale brésilienne a appelé à la préparation d'une conférence des confé dérations syndicales latino-américaines.

Sao Paulo, 27 août 1984. lustré ce premier congrès national de la CUT. (...) Mais le congrès n'a pas armé le mouvement ouvrier à trois niveaux importants : au niveau politique, en n'apportant pas un plus grand éclaircissement sur les propositions du mouvement ouvrier pour intervenir de manière conséquente dans la crise de la dictature (refus de l'Assemblée constituante et de la défense d'un gouvernement des travailleurs) ; au niveau organisationnel, en n'ayant pas de proposition claire pour accélérer le processus d'auto-organisation de la classe, ou d'accélération de la construction de la CUT à la base, au niveau de ses luttes ; et en ne dessinant pas un processus clair de préparation de la grève générale. (...) »

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