U huitième mois de la grève des 140 000 mineurs britan-
A niques, il devient de plus en plus clair qu'elle constitue la
Hutte la plus importante livrée par le mouvement ouvrier britannique depuis la grève générale de 1926 appelée en soutien aux mineurs en lutte. Par sa durée même, cette grève a porté un grave coup au gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Son issue va déterminer les possibilités de ce dernier à prendre des mesures menaçant plus directement encore l'indépendance organisationnelle du mouvement ouvrier en
Grande-Bretagne.
La lutte des mineurs n'a pas seulement révélé les tendan-
Steve ROBERTS
La grève des mineurs se trouve au tournant le plus décisif depuis son démarrage, le 12 mars dernier. Commencée au moment le plus défavorable pour les mineurs, étant donné la faible consommation de charbon au printemps, elle a été provoquée par la décision de l'Office national du charbon (NCB) de fermer la mine de Cortonwood, dans le Sud-Yorkshire, sans consulter le NUM (1). Cette décision représentait un avant-goût d'un programme proposé par le NCB, qui devait conduire à la fermeture de 20 puits de charbon et au licenciement de 20 000 mineurs l'année suivante. Dès le début de la grève, le NUM a insisté sur le retrait de tout ce programme de fermetures de mines et a cherché une solution fondée sur le « Plan pour le charbon », approuvé d'un commun accord par le NCB et le
NUM à la suite de la grève victorieuse de
1974. Le syndicat a toujours conservé cette position lors des négociations organisées sous l'égide du Service de conciliation des conflits du travail gouvernemental
(ACAS) depuis le mois de septembre.
La situation de la lutte des mineurs en grève s'est sans doute améliorée depuis le début du mouvement. A partir d'un isolement relatif au sein du mouvement ouvrier, la grève a ensuite reçu le soutien du congrès de la Confédération des syndicats (TUC), représentant 10 millions d'adhérents, puis celui du Parti travailliste. Pour le gouvernement, le coût de la grève se chiffre à presque 2 milliards de livres (environ 22 milliards de francs), dépassant ainsi le coût de la guerre des Malouines. Malgré des importations de charbon et de pétrole pour faire marcher les centrales électriques, il est maintenant possible que des coupures de courant interviendront avant la fin de l'année. Dans les milieux gouvernementaux, l'avis majoritaire semble être que les mineurs pourraient alors remporter la victoire à ce moment-là.
après huit mois de lutte
C'est ce qui explique le soutien du gouvernement à l'action du tribunal qui a imposé une amende de 200 000 livres (2,2 millions de francs) au NUM et a saisi tous les fonds du syndicat, parce que celui-ci avait refusé d'accepter la décision du tribunal déclarant la grève non officielle. La décision du tribunal repré sente la tentative la plus résolue de la part du gouvernement pour faire échouer la grève. Auparavant, Thatcher avait espéré que le mouvement de reprise du travail, orchestré par la grande presse, financé par le gouvernement et protégé par la police conduirait une majorité des mineurs à briser la grève. Mais ce mouvement a tourné au fiasco, seule une minorité infime des mineurs répondant à cet appel.
LE GOUVERNEMENT THATCHER
FACE A LA GREVE Thatcher est prise dans une contradiction dont elle ne peut s'échapper. La grève dure déjà depuis plusieurs mois, pendant lesquels les mineurs et leurs familles ont beaucoup souffert - deux mineurs morts sur les piquets de grève, graves, 7 100 interpellations - et les grévistes sont plus résolus que jamais à ne pas reprendre le travail sans avoir remporté la victoire. Cette attitude déterminée a été confirmée par un sondage publié par le journal de droite Sunday Express du ler octobre. Organisé avec l'intention de mettre le Parti travailliste dans l'embarras, ce sondage a eu un effet inverse. 68 % des mineurs interrogés se sont déclarés en faveur de la poursuite
Le gouvernement craint, et il a raison, que si les mineurs sont perçus par le reste des travailleurs comme ayant réussi leur grève, cela ne provoque et n'encourage une généralisation des luttes de la part de toute la classe ouvrière. Pour 1984, le nombre de journées « perdues » pour cause de grève va dépasser le chiffre de l'année 1979, celle du mouvement gréviste de
GRANDE-BRETAGNE ces principales de la situation politique britannique actuelle, elle a aussi largement résolu beaucoup des débats d'orientation qui ont traversé la gauche dans ce pays. Pour les marxistes-révolutionnaires britanniques, cette grève a confirmé la nécessité de s'allier aussi étroitement que possible au courant représenté dans les syndicats par Arthur Scargill, président du Syndicat national des mineurs (NUM), et dans le Parti travailliste par les dirigeants de son aile gauche, Tony Benn et Ken Livingstone, ce dernier étant également président du Conseil municipal du
Grand-Londres, et qui sont tous les deux les partisans parmi les plus fermes des mineurs au sein de ce parti.
« l'hiver du mécontentement », qui avait directement précédé l'arrivée au pouvoir de Thatcher.
Le chiffre définitif pour
1984 risque fort d'être le plus élevé depuis la grève générale de 1926. On a déjà vu, en
1984, deux grèves nationales des dockers, organisées pour des raisons liées à la grève des mineurs, mais aussi pour la défense de l'emploi dans ce secteur. Dans le même temps, ont eu lieu des grèves des cheminots, des travailleurs des usines d'automobile de Vauxhall et de British Leyland, des enseignants et d'autres secteurs
Cette montée des grèves contraste nettement avec les cinq années précédentes, celles suivant la première victoire électorale de Thatcher en 1979. Le nombre de journées de grève a brusquement baissé, de 1980 à 1983 (2). Thatcher a conçu les cinq années de son gouvernement comme une période de préparation à un affrontement central avec la force organisée du mouvement syndical britannique.
conservateurs ont l'espoir
Les d'écraser le NUM, depuis la défaite qui leur a été infligée par les mineurs en
1974, et qui avait entraîné la chute du d'Edward gouvernement conservateur
Heath. L'actuelle grève des mineurs constitue donc un test des rapports de forces fondamentaux entre les classes dans la société britannique.
C'est pour cette raison que les milieux bourgeois s'inquiètent tant de la politique suivie par Thatcher face à la grève et de sa politique économique globale. Ce ne sont pas uniquement des personnalités comme l'archevêque de Canterbury, primat de l'église d'Angleterre, qui ont condamné le gouvernement de Thatcher comme source de « discorde et de violence ».
Au sein de son propre parti, des personna-
1. Cf. Inprecor numéro 172 du 30 avril
1984, « Le gouvernement Thatcher confronté à la grève des mineurs », Steve Roberts.
2. Cf. Inprecor numéro 168 du 5 mars
1984, « Réactions syndicales aux nouvelles attaques du gouvernement de Margaret That-
ouvrières. Il a proposé comme perspective en vigueur à droite du parti. Dans la gauges aussi prestigieux que Heath et que l'ancien ministre des Affaires étrangères Sir Francis Pym, ont appelé à l'abandon de la politique actuelle en proposant que gouvernement adopte des mesures radicales pour lutter contre le chômage, qui atteint maintenant le niveau record de presque 13% de la population active. Même l'attentat à la bombe revendiqué par l'IRA, le 12 octobre dernier lors du congrès du Parti conservateur à Brighton, n'a pas eu d'effet significatif sur cette vague de critiques. En fait, le discours de Thatcher prononcé dès le lendemain de cet attentat a été critiqué, lorsqu'elle associa de manière implicite les mineurs et l'IRA dans les « forces irrationnelles » qui menaceraient le tissu de la société anticipé l'inquiétude de la bourgeoisie sur les conséquences potentiellement explosives de leur politique. Le congrès de Brighton a vu la proclamation d'un changement de politique, suivant lequel la priorité serait donnée à la lutte contre le chômage et non plus à la lutte contre l'inflation. Ce changement dans la présentation de la politique gouvernementale représente à la fois une tentative d'orienter le parti vers une nouvelle victoire aux prochaines élections législatives de 1988 et la détermination du gouvernement de limiter les augmentations de salaire, dont le rythme annuel dans l'industrie 9,5 %, bien supérieur au taux d'inflation, qui est de 5%. Le ministre des Finances, Nigel Lawson, est récemment rentré d'un voyage aux Etats-Unis, louant le type d'accord salarial qui prédomine actuelle ment dans l'industrie américaine, indiquant de la sorte que « la lutte contre le chômage » impliquerait la limitation des coûts salariaux. MANOEUVRES DROITIERES AU SEIN
DU MOUVEMENT TRAVAILLISTE
Mais ce « changement d'orientation » de la part des conservateurs n'est pas la seule mesure avancée dans les milieux bourgeois pour écarter toute possibilité d'une victoire travailliste aux prochaines élections. Le Parti social-démocrate (SDP), dirigé par l'ancien ministre des Affaires travailliste, David Owen, a été créé en 1981 précisément afin d'attirer suffisamment de voix travaillistes pour garantir que le Parti travailliste ne soit plus capable de former un gouvernement sans avoir à s'auto-épurer de sa puissante aile gauche.
La création du SDP fut, au départ, considérée par la gauche comme un phénomène passager comparable aux nombreuses autres scissions du Parti travailliste dans le passé. Cependant, allié avec le petit Parti libéral, dans le cadre de l'Alliance, le SDP a réussi à obtenir un score de 25 % des suffrages exprimés lors des élections législatives de 1983, soit seulement 2% de moins que les travaillistes. Bien que ce résultat du Parti travailliste semblait constituer sa base électorale minimale et irréductible, il apparaissait aussi confirmer la justesse de la stratégie de la bourgeoisie d'appui à la création du
WELL
EAT
GRASS
BEFORE
WE
GIVE
IN Les femmes de mineurs soutiennent la SDP, et donna l'idée à certains dirigeants de la gauche du mouvement ouvrier que façon pour le Parti travailliste d'arriver au pouvoir de nouveau serait de former une coalition avec l'Alliance.
Le principal partisan de cette orientation est Eric Hobsbawm, historien marxiste très connu et représentant de l'aile eurocommuniste du Parti communiste de Grande-Bretagne. Bien qu'appartenant toujours formellement au PC, qui est déchiré par d'importantes luttes de tendance, cette aile se comporte de plus en plus de façon autonome. Par l'intermédiaire de la revue théorique du parti, Marxism Today, qu'elle contrôle, elle lance actuelle-
June campagne pour convaincre la gauche du mouvement ouvrier d'abandonner l'«aventurisme » représenté par le courant « infantile » de la gauche benniste, et d'adopter la voie « eurosocialiste » tracée par les partis socialistes victorieux de Frunce, d'Espagne et de Grèce. Il y a temps, les eurocommunistes trouvèrent l'instrument de leur politique à travers le Comité de coordination travailliste (LCC), composé d'anciens bennistes, et un candidat à la direction du parti qu'ils purent soutenir en la personne de Neil Kinnock, aujourd'hui élu à
Hobsbawm a mis en garde contre les risques d'une orientation pour chasser les conservateurs qui se baserait sur les luttes alternative pour les travaillistes la tâche de gagner « le terrain au centre » qui, d'après lui, aurait été abandonné par le Parti travailliste au cours de son évolution à gauche et occupé depuis lors par l'Alliance. Le Parti travailliste devrait donc se débarrasser de l'influence benniste, s'unir autour d'une nouvelle direction, et évoluer à droite pour occuper la place de l'Alliance. Et s'il ne réussissait pas cette opération, il faudrait alors considérer la possibilité d'une « alliance anti-Thatcher » pour revenir au pouvoir.
C'est cette stratégie qui a guidé les actions de Kinnock depuis qu'il est à la direction du parti. Mais l'analyse qui la sous-tend fut et reste défectueuse. Tout d'abord, Hobsbawm et ses alliés du LCC ont déduit de la courbe descendante des luttes ouvrières en Grande-Bretagne l'idée que le mouvement ouvrier britannique aurait subi un revers décisif. Mais contrairement à ce que pensent Hobsbawm et Kinnock, une victoire des mineurs représenterait la meilleure chance pour le mouvement ouvrier de porter un coup décisif au gouvernement Thatcher, et éventuellement de le chasser. Le SDP aussi paierait le prix d'une victoire des mineurs, puisque depuis le début de la grève Owen a exigé que toute la force de l'Etat soit mobilisée pour casser cette lutte, critiquant ainsi Thatcher sur sa droite ! Le premier test de l'impact politique de la grève des mineurs et de la lutte pour la défense des équipements et des services sociaux municipaux, en violation même des lois conservatrices dont le but est de les supprimer, est venu au moment des élections municipales et européennes de mai et juin derniers. Contre les prédictions de la droite, suivant lesquelles la grève des mineurs nuirait aux travaillistes sur le plan électoral, ce parti remporta des victoires importantes dans les grandes villes.
Bien qu'il soit vrai que les travaillistes ont perdu une grande partie de leur base traditionnelle parmi les ouvriers qualifiés au profit de Thatcher, en 1983, et aussi au profit de l'Alliance en 1983, Hobsbawm n'a guère pris en compte dans son analyse les véritables raisons qui ont poussé ces travailleurs à rompre avec le Parti travailliste. Cette rupture s'est produite sous les gouvernements travaillistes d'Harold Wilson et de James Callaghan, entre 1974 et 1979, lorsque, en conséquence de la politique des revenus dite du « contrat social », le salaire réel de ces travailleurs baissa à un rythme plus rapide que celui d'autres secteurs de la classe ouvrière. C'est cette politique des revenus, composante centrale de la ligne de la droite travailliste, et non orientations de la gauche du parti, qui ont été à l'origine de la rupture de certaines couches de travailleurs avec le parti. Mais la recette de Hobsbawm reposait surtout sur l'idée que la gauche benniste, après ses années de succès impétueux entre 1979 et 1982, n'était plus capable de ouvrier et était entrée dans une phase de
Cette conception n'était pas seulement
çait à s'organiser, afin de changer les di- comme résultat le blocage total du transche aussi, il existait un pessimisme très répandu quant à la possibilité d'une remontée du courant benniste suite à la débâcle travailliste lors des législatives de 1983. A l'extrême-gauche, des organisations comme le Socialist Workers Party (SWP) ont écrit de nombreux articles autour du thème de la « chute de Tony Benn », pour justifier rétrospectivement leur propre politique d'abstentionnisme sectaire par rapport aux débats qui avaient traversé le Parti travailliste pendant quatre ans.
L'OPPOSITION DE GAUCHE
DANS LE PARTI TRAVAILLISTE
ET LES SYNDICATS Cependant, 1984 a vu une remontée spectaculaire de la gauche travailliste. La raison n'est pas difficile à trouver ; elle se situe dans la grève des mineurs et dans les rapports de la gauche travailliste avec les luttes de masse de la classe ouvrière. La gauche benniste a été caractérisée depuis son origine par ses liens avec les luttes de masse. Elle s'est manifestée pour la première fois au moment du soutien apporté par Tony Benn à l'occupation des chantiers navals de Glasgow en 1971-1972 et en opposition avec la direction du parti, regroupée autour d'Harold Wilson, de soutenir pleinement cette lutte, de même, ensuite, que les grèves des mineurs de 1972 et de 1974. La conséquence de la bataille menée par la gauche travailliste à cette époque fut l'adoption, au congrès 1974, du manifeste peut-être le plus radical approuvé par le parti depuis la Deuxième Guerre mondiale.
La deuxième phase du développement du courant benniste est partie du bilan tiré de la confrontation entre le gouvernement travailliste et la grève du secteur public de 1978-1979. Résolue à ne plus subir des gouvernements travaillistes du type de ceux de Wilson et de Callaghan, la gauche a mis en avant un programme de réformes des structures du parti, destiné à rendre la direction du parlementaire plus contrôlable par les militants de base. Sur cette question et sur d'autres aspects clés de l'orientation du parti travailliste, le désarmement nucléaire unilatéral, la renationalisation des industries dénationalisées par les conservateurs, la semaine des 35 heures, etc., la gauche a enregistré des
Cependant, si la bureaucratie syndicale était engagée dans ces discussions, ce ne fut pas le cas des six millions d'adhérents de base des syndicats affiliés au parti. Cet état de choses a commencé à changer avec la campagne de Tony Benn pour l'élection du leader adjoint du parti lors du congrès de 1982. Une campagne de soutien à la candidature de Benn et à son programme a été organisée dans les syndicats, à tous les niveaux. Bien que Benn ait échoué de peu à remporter cette élection, le soutien à sa candidature dans les syndicats a montré l'existence d'un puissant courant minoritaire qui commenrections syndicales.
Depuis dix ans, la direction du mouvement syndical britannique, et notamment celle du TUC évolue à droite. Ce processus a atteint un point culminant au congrès du TUC en 1983, où fut proclamée la politique du « nouveau réalisme » (3). Les éléments essentiels de cette politique ont été l'abandon de la reconnaissance du Parti travailliste comme unique représentant politique des syndicats, la mise en place de contrats d'un type nouveau avec le patronat - comprenant notamment des accords associant le droit de reconnaissance d'un seul syndicat dans l'entreprise en contrepartie d'une limitation des grèves, dans les industries de haute technologie - et, surtout, l'acceptation du cadre que cherchait à imposer le gouvernement conservateur, avec ses lois pour limiter les droits des syndicats. Ce congrès a sanctionné une période où la direction du TUC avait trahi une série de luttes, notamment celle des conducteurs de train et des travailleurs de la Santé.
La seule opposition sérieuse et constante au niveau national à cette politique fut celle menée par Arthur Scargill, qui marqua son désaccord en refusant de se présenter comme candidat aux organismes de direction du TUC. Mais le revers le plus grave subi par les directions droitières des syndicats est intervenu à la suite de l'actuelle grève des mineurs. Pendant les six premiers mois de la grève, le TUC n'a proposé aucune action de soutien (4). D'ailleurs, la direction du NUM ne lui avait rien demandé, craignant que le TUC ne se serve d'un tel soutien éventuel comme d'un moyen de pression pour trahir la lutte. Ce faisant, la direction du syndicat des mineurs a éduqué ses propres adhérents sur le risque d'une telle trahison, en les encourageant à s'appuyer sur leur pro-
Cependant, le NUM a organisé un regroupement de tous les syndicats prêts à soutenir activement la grève, notamment ceux des cheminots, des transports et des marins. L'action de ces syndicats a eu port du charbon par voie ferrée, deux grè-
Arthur Scargill à la tribune du congrès du Parti travailliste. (DR) ves nationales des dockers et un arrêt du transport du charbon par les bateaux britanniques. Mais dans les centrales électriques et les aciéries, les syndicats des électriciens et des sidérurgistes, dirigés par la droite, n'ont pas seulement refusé de soutenir la grève, mais, dans le cas des premiers, ont ouvertement appelé à sa défaite.
Tout le monde s'attendait à une bataille majeure entre la gauche et la droite au congrès du TUC qui s'est déroulé au début septembre 1984, autour de la question du soutien à la grève des mineurs. La droite était majoritaire au congrès, comme l'a montré la décision de reprendre la collaboration permanente avec le gouvernement et le patronat dans le cadre du Conseil national pour le développement économique (NEDC), organisme que le TUC avait quitté auparavant. Dans ces conditions, le NUM a accepté une résolution de sur la grève des mineurs avec la direction du TUC. Cette résolution contenait une promesse d'acles centrales électriques. Scargill a quitté le congrès en affirmant avec raison avoir remporté une victoire contre la droite, mais tout en soulignant la nécessité de transformer cette résolution en actions concrètes. (5)
Le congrès du Parti travailliste a pris, un mois plus tard, une décision des plus significatives en votant contre l'attitude « pondérée » de Kinnock et en faveur d'un soutien sans réserve à la grève, et en sans équivoque l'opération policière massive contre les mineurs. Le congrès du parti a aussi montré que la direction du NUM, qui est le plus puissant des syndicats industriels et l'avant-garde
3. Cf. Inprecor numéro 174 du 28 mai 1984, « La gauche ouvrière défie le "nouveau réalisme" », Pat Hickey.
4. Cf. Inprecor numéro 179 du tembre 1984, « La grève des mineurs et la nouvelle situation politique », Brian Heron.
5. Cf. Inprecor numéro 181 du 8 octobre 1984, « Les dirigeants du Parti travailliste se refusent à soutenir les mineurs », Steve Roberts.
reconnue de la classe ouvrière britannique, ne se contentait pas de son rôle de direction de tout le mouvement ouvrier dans son combat contre le gouvernement, mais commençait aussi à se radicaliser et à défendre certaines des positions les plus avancées au sein du mouvement ouvrier. La délégation du NUM au congrès du Parti travailliste a soutenu, contre la direction du parti, les résolutions adoptées condamnant l'utilisation de balles en plastique et d'autres aspects de la politique répressive du gouvernement en Irlande du Nord. Les mineurs se sont aussi alliés aux syndicats du secteur public pour voter un appel à défier les lois gouvernementales sur la limitation des droits des municipalités. Ils ont également soutenu des résolutions qui encourageaient la création de sections du parti pour les Noirs et un plus grand investissement des femmes dans les organismes de décision du parti. Sur la question des droits des homosexuels et des lesbiennes, le congrès a refusé un débat, mais le NUM a envoyé un message de salutations à une réunion organisée sur ce thème par des militants, en marge du congrès. L'évolution du syndicat des mineurs vers ces orientations a manifestement été accélérée par le développement du mouvement des femmes de mineurs (6), par les alliances passées avec les femmes du Common et par le soutien apporté par le NUM à la cause des centres urbains, dont la crise s'aggrave.
NATURE ET LIMITES
DE LA GAUCHE TRAVAILLISTE
On pourrait pardonner à Margaret Thatcher son erreur quand elle caractérisa les mineurs et leurs partisans au sein du Parti travailliste de « minorité révolutionnaire ». Néanmoins, une telle caractérisation est fausse. Il est vrai que ces forces constituent une minorité au sein du mouvement ouvrier aujourd'hui. Nous avons vu qu'aux deux derniers congrès, celui du TUC et celui du Parti travailliste, malgré les votes de soutien aux mineurs, la droite a enregistré certaines avancées sur le plan des orientations générales. Mais quelle est donc la nature politique de la direction alternative à Kinnock représentée par Benn, Scargill et Livingstone? Comment expliquer les tensions entre, d'un côté, le Parti travailliste dirigé par Kinnock et, de l'autre, ce que le quotidien The Guardian appelle « le Parti travailliste plus neuf, impatient, le Parti travailliste scargilliste » ?
Pour certaines forces de l'extrême-gauche, la réponse à cette question ne fait pas de doute. Le SWP, par exemple, a commencé ses reportages sur la grève des mineurs en prédisant son effondrement imminent. Cela est en partie la conséquence de son analyse du prétendu reflux de la lutte des classes en Grande-Bretagne, qui était censé démontrer que la grève des mineurs était une aberration, qu'elle allait contre la tendance générale de la lutte des classes et serait donc inévitablement battue. De plus, leur analyse suivant laquelle la bureaucratie trahirait automatiquement la grève du fait de sa situation sociale de couche médiatrice entre les ouvriers et les patrons, bénéficiant des privilèges matériels qui en découlent, les a conduit à prédire toutes les semaines que la direction du NUM allait incessamment capituler. Au huitième mois de la grève, clair que leur analyse est inopérante. L'idée suivant laquelle ce serait seulement « sous la pression de la base » que Scargill a résisté ne tient pas debout non plus. Il est vrai que cette pression existe, mais elle a été soigneusement entretenue et dirigée par Scargill lui-même.
Depuis des décennies, le débat pour savoir si les bureaucrates syndicaux trahissystématiquement luttes a été plutôt ésotérique et sans rapport avec la vie réelle des travailleurs bri-
La position « correcte » qui s'opposait à une vision réductrice de la bureaucratie syndicale semblait peu pertinente dans la mesure où les luttes ouvrières furent effectivement trahies avec une monotone régularité. Cependant, la
Scargill-Benn-Livingstone rentre pas dans ce schéma. Cela ne veut pas dire que cette direction a rompu avec le réformisme. Au contraire, tous ses membres restent attachés à la perspective de l'introduction du socialisme par un gouvernement travailliste dans le cadre du système parlementaire. Benn, Scargill et Livingstone continuent à faire partie de la bureaucratie du mouvement ouvrier. De sa gauche, bien sûr, même de sa gauche la plus radicale, mais ils en font partie quand même. Ce n'est pas un constat abs trait. Il se reflète dans les faiblesses réelles de la gauche aussi bien face à l'offensive des conservateurs que face à la nécessité de la bataille avec l'aile droite de la
En premier lieu, il manque à la gauche travailliste un programme politique « Non à la fermeture des puits ! » (DR)
МЛКИ pour affronter la profondeur de la crise capitaliste en Grande-Bretagne. Il y avait une partie importante de vérité dans la position de la droite, qui affirmait que les orientations « de gauche » sur lesquelles le Parti travailliste avait mené campagne aux dernières législatives ont mande crédibilité, même aux yeux des électeurs travaillistes, à cause de l'absence de solutions capables d'offrir une issue à la crise économique et sociale massive. La solution de la droite du parti consiste en un recul en règle de l'orientation traditionnelle, mais peu appliquée, de nationalisations, un recul qui a été approuvé par le même congrès qui a soutenu les mineurs avec un tel enthousiasme. En plus, sur la question de la Défense et de la politique étrangère, l'orientation travailliste de désarmement unilatéral adoptée il y a quelques années, et réaffirmée au dernier congrès du Parti travailliste, est difficilement conciliable avec les votes de ce même congrès, de soutien au parapluie nucléaire de l'OTAN et d'augmentation des dépenses concernant les armes con-
Autrement dit, les prochaines années vont voir une bataille pour déterminer le contenu à donner au mot d'ordre de « Gouvernement travailliste qui s'engage à appliquer une politique socialiste ». Et cette bataille, la gauche l'aborde en position de faiblesse. C'est pour cette raison que les orientations des révolutionnaires peuvent trouver une audience accrue parmi les partisans de la gauche travailliste. En même temps, cette dernière doit comprendre la nécessité de s'organiser à tous les niveaux pour combattre les courants droitiers. L'organisation d'une tendance dans le mouvement ouvrier sur la base de principes de lutte des classes plutôt que de collaboration de classes commencent à prendre forme. Mais il faut vraiment faire ce qui est nécessaire pour organiser la gauche à tous les niveaux, parce qu'on ne peut pas aborder le problème ouvrier uniquement au niveau de la bureaucratie. Il existe des divisions verticales profondes, comme l'ont démontré les mineurs qui se comportent en briseurs de grève. On ne peut mener efficacement de lutte contre la droite du mouvement travailliste sans reconnaître cette réalité et sans s'organiser de haut en bas du mouvement syndical pour y faire face.
En ce qui concerne le Parti travailliste, il existe déjà des forces de gauche radicales, comme celles regroupées autour de la revue Labour Briefing, et des tendances comparables dans les jeunesses du parti, qui ont lancé une campagne sur le thème « Objectif gouvernement travailliste ». Cette perspective s'applique aussi dans les syndicats, où la gauche commence à créer des tendances qui organisent les militants de base plutôt que de se limiter aux couches intermédiaires de la bureau-
6. Cf. Inprecor numéro 181 du 8 octobre 1984, « La mobilisation des femmes de mineurs », Judith Baker.