Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRENADE

Interview exclusive de Kendrick Radix

Inprecor n° 184, 19 novembre 1984 · p. 6-8 · 2 628 mots

Amérique centrale

La gauche se recompose lentement

Entretien avec Kendrick La gauche grenadienne se recompose lentement. Un de ses principaux dirigeants, Kendrick Radix, ancien responsable du New Jewel Movement (NJM) et ancien ministre de la Justice du gouvernement révolutionnaire de Grenade, a accepté de faire le point sur cette évolution pour Inprecor. Nous publions ci-après cet entretien exclusif.

« INPRECOR » : - Le Mouvement patriotique Maurice Bishop (MBPM) a hésité longtemps avant de décider de participer aux prochaines élections du 3 décembre. Il a finalement pris le parti de présenter des candidats. Quels sont les principaux thèmes de la campagne électorale du MBPM et ses objectifs essentiels ?

Kendrick RADIX : - Le MBPM a été créé à Grenade le 29 mai 1984. Cette date a été choisie, à la fois parce que c'était le 14e anniversaire de la première célébration, à Grenade, du Jour de la libération africaine, et, en même temps, le 40e anniversaire de la naissance de Maurice Bishop. Avant de créer ce parti, il a fallu faire plusieurs choses. En janvier de cette année, nous avons créé la Fondation Maurice Bishop, qui avait comme tâches de créer un climat favorable aux idées révolutionnaires aussi bien que de faire face à l'offensive de propagande organisée à Grenade suite à l'invasion de notre pays. On a en effet assisté en même temps à une campagne de calomnies contre l'ancienne direction révolutionnaire, dirigée aussi bien contre le Premier ministre Maurice Bishop que contre les autres ministres et dirigeants révolutionnaires et, parallèlement, une campagne de propagande fut organisée contre l'expérience et les acquis de la révolution. Les expériences révolutionnaires du peuple étaient donc vues de façon négative par la majorité de l'opinion publique du pays. Pendant ce temps, nous avons également créé l'Indies Times, journal de gauche, pour avoir de nouveau un moyen d'expression du mouvement progressiste. Il y a donc eu trois étapes : l'établissement de la Fondation, la création de l'Indies Times, et ensuite la formation du MBPM, du parti politique proprement dit, le 29 mai. Nous ne pensons donc pas que nous ayons mis trop longtemps et

Radix, dirigeant du MBPM couragement.

«quelques erreurs fondamentales» que nous ayons été tardifs en ne créant ce parti que peu de temps avant les élections. Il fallait un travail patient de préparation pour créer un climat dans lequel nous pourrions récupérer quelque chose du naufrage, du chaos entraîné par les gauchistes infantiles qui ont fait dérailler le processus révolutionnaire qui se déroulait dans notre pays.

Le MBPM, en ce moment, a des objectifs très limités. Tout d'abord, et en conséquence de l'invasion de Grenade, il s'agit de lutter pour rétablir la souveraineté et l'indépendance perdues du pays. Deuxièmement, il faut s'efforcer de revaloriser le mouvement progressiste aux yeux du peuple et de reconquérir les acquis sociaux et économiques que la révolution avait apporté aux masses de ce pays. Troisièmement, bien sûr, comme partie prenante de la lutte pour notre indépendance, il faut se débarrasser des forces étrangères d'occupation et rétablir la vie politique du pays.

Pour quelqu'un qui a vécu l'expérience et aussi la mort de la révolution, qui a vécu ensuite une situation où les gens étaient autant repoussés par la politique, aussi désenchantés, période durant laquelle ils n'étaient plus prêts à lutter, il est évident que nous avons regagné beaucoup de terrain perdu. Nous pensons qu'il nous faudra encore un certain temps, mais que nous allons construire un mouvement national fort, qui va prendre le pouvoir dans l'intérêt du peuple travailleur. Maurice Bishop reste un héros et un martyr de notre pays, aussi bien que les autres personnalités tuées avec lui. Le fait que le 19 octobre dernier nous ayons été capables d'organiser le meeting politique le plus important vu à Grenade depuis l'invasion est pour nous un grand en-

- Lors de ce meeting, justement, tu as déclaré que avaient été commises pendant la révolution. Quelles sont-elles ?

— Sur la question des erreurs que nous avons pu commettre, je pense, bien sûr, qu'aucun mécanisme n'est parfait pour les éviter. Au niveau humain comme au niveau des sys-

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Les deux principaux dirigeants du MBPM, George Louison (à gauche) et Kendrick Radir. (DR)

mées à 2 000 exemplaires ont été écoulées en une demi journée. Lors d'un service religieux, cinq cent personnes étaient présentes autour des familles de Bishop et de ses camarades assassinés. Quatre cent personnes étaient présentes au cimetière lors de l'inauguration non annoncée d'un buste de Maurice Bishop.

Le 25 octobre 1984, jour anniversaire de l'invasion, alors que la Chambre de commerce avait fait fermer les boutiques pour que tous puissent participer aux cérémonies religieuses - qui ne furent pas des succès - pour remercier les soldats américains, le MBPM organisait, au cimetière, un hommage aux soldats de l'armée révolutionnaire morts en défendant leur patrie. Le 29 octobre, le MBPM organisait, en quelques heures, un meeting de soutien aux travailleurs des services électoraux qui avaient été licenciés.

Par ailleurs, des meetings ont été organisés dans plusieurs districts, et affiches du des

MBPM collées dans toute l'île. Deux locaux publics du MBPM ont été ouverts en plus de celui de St-George's.

L'impact du MBPM semble important dans certaines couches de la jeunesse.

Et l'enthousiasme démontré lors des réoctobre fut tout à centes initiatives du MBPM montre bien cet égard. La foule tèmes, nous apprenons toujours de nos propres erreurs, et si nous reconnaissons honnêtement ces erreurs, nous pouvons avancer avec plus de clarté. C'est sous cet angle-là qu'il faut voir le fait que nous avions maintenu ce qu'on pourrait apstructure plutôt restrictive d'appartenance au peler une

New Jewel Movement. L'organisation avait été ainsi rendue plus perméable au développement des tendances ultra-gauches.

Avec le MBPM, nous allons nous assurer qu'il est ouvert à tous les démocrates, à tous les travailleurs, à tous les progressistes, à tous les révolutionnaires. Nous allons même l'ouvrir à certaines des personnes qui ont participé au renversement de la révolution, dans la mesure où une grande partie d'entre elles n'ont pas eu l'information nécessaire pour se former un jugement et ont suivi de façon instinctive l'orientation du NJM à l'époque. Aussi, l'adhésion au MBPM sera ouverte à une condition : tous ceux qui n'ont pas commis de crimes sordides contre le peuple à l'époque la plus difficile de son histoire pourront participer à la lutte démocratique pour nous débarrasser de l'envahisseur, aussi bien qu'à la lutte pour la restauration de la démocratie et de l'unité nationale.

- Comment envisages-tu la période post-électorale et l'action du MBPM à ce moment-là ?

— La période qui suivra les élections législatives, indépendamment de leur résultat, sera vraiment très, très difficile. Bien sûr, je ne peux pas prédire l'avenir. Tout ce que je sais, c'est que nous travaillons très sérieusement pour remettre à l'ordre du jour toutes les préoccupations centrales des masses. Mais les blessures subies par le peuple sont profondes et l'assassinat de Maurice Bishop et de ses camarades fut une action inexcusable et inexplicable qui a porté un coup presque mortel au mouvement progressiste. Nous allons nous battre, nous nous battons déjà, pas seulement contre la réaction locale, mais contre l'impérialisme américain qui s'ingère dans les affaires de notre pays en créant le

Nouveau parti national (NNP), en fournissant d'énormes ressources économiques, et en manipulant l'Etat pour assurer un résultat néo-colonialiste des élections.

Nous ne représentons pas un phénomène passager. L'esprit de Maurice Bishop guidera notre travail d'internationaque certaines fractions de la population reprenait avec ferveur les slogans de la pésont restées politisées. Le meeting du 19 riode révolutionnaire. Le fait que, malgré fait impressionnant à toute la propagande anticommuniste débrandissait le poing et versée sur la population grenadienne delistes prolétariens, de patriotes et de militants qui essaient de faire comprendre au peuple travailleur que l'impérialisme américain n'apporte aucune solution aux problèmes de notre pays. Celui-ci a échoué au Salvador et en Jamaïque, il a échoué et il échoue chaque jour un peu plus à Grenade. Il nous faudra du temps pour rebâtir le mouvement ouvrier, mais nous allons certainement remporter la victoire.

- Veux-tu ajouter quelque chose, notamment concernant le travail de solidarité internationale ?

- Pendant mon séjour à Paris et en Europe, au mois de février dernier, j'ai pu nouer des liens d'amitié et de coopération avec les peuples d'Europe occidentale. En Europe, vous reconnaissez que la politique poursuivie par les EtatsUnis dans les pays d'Europe de l'Ouest menace la paix et la séde vos propres pays. En même temps, nous sommes conscients qu'en poursuivant notre propre politique, nous avons reconnu le rôle très important, de pivot, que peut jouer l'Europe, comme tampon, comme bouclier, comme garantie contre notre absorption par les Etats-Unis.

Nous vous demandons d'être résolument à nos côtés pour la défense des véritables droits humains de notre peuple. Nous vous demandons d'être résolument à nos côtés pour nous aider à bâtir notre indépendance et aider à ce que nous ne soyons pas victimes de l'hégémonie US. Il faut nous soutenir fermement en tant que peuple luttant pour construire notre pays à sa propre image, ce qui n'est ni plus ni moins que le droit de toute nation, selon la Charte des Nations-Unies. Nous vous demandons de commémorer avec nous nos anniversaires importants, d'organiser des rassemblements, d'essayer d'influencer le travailleur du rang, l'étudiant, l'intellectuel, le cadre, tous les démocrates et progressistes, pour qu'ils se rassemblent derrière un petit pays, Grenade, un des plus petits pays du monde. Ce n'est pas parce que nous sommes un pays petit et pauvre que nous ne savons pas ce que c'est que la liberté ou que nous l'aimons moins. A cette heure du plus grand danger, nous demandons votre solidarité militante et votre soutien.

Propos recueillis pour Inprecor, Saint-Georges, 26 octobre 1984.

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puis un an, le nom de Fidel Castro ait été acclamé avec force est tout à fait révélateur du vent nouveau qui a commencé à souffler. De même, lors de l'inauguration de l'aéroport baptisé Pointes-Salines, le 29 octobre, un groupe de Grenadiens brandissait une pancarte où étaient inscrits les mots « Bienvenue à l'aéroport international Maurice Bishop » et, en espagnol, « Muchas gracias companeros! », une formule qui, à l'évidence, s'adressait aux travailleurs cubains qui avaient participé à la construction de l'aéroport lors du gouvernement du NJM.

L'ECHEANCE DU 3 DECEMBRE Outre le MBPM, trois autres partis vont présenter des candidats aux élections du 3 décembre.

Le Nouveau parti national Etats-Unis. Sa création est le seul véritable succès remporté par Washington à Grenade depuis un an. Il a été fondé fin août lors d'une réunion entre différents partis, qui s'est tenue dans une île dépendant de Saint-Vincent, avec la participation des Premiers ministres de la Barbade, de Sainte-Lucie et de Saint-Vincent. Le NNP est le produit de la fusion du Parti national de Grenade (GNP) d'Herbert Blaize, parti traditionnel de la bourgeoisie qui fut au pouvoir avant le régime d'Eric Gairy, le Mouvement démocratique de Grenade (GDM) de Francis Alexis, parti formé par des exilés, sans aucune base, et le Parti démocratique national (NDP) dirigé par

Brizan. Ce dernier parti, créé récemment autour d'un homme qui fut associé au NJM lors d'un accord électoral en 1976, voulait rassembler des hommes n'ayant jamais participé à la vie politique et susceptibles d'insuffler un sang nouveau à Grenade. Le NDP prétendait vouloir poursuivre la plupart des programmes mis en place par Maurice Bishop, tout en soutenant cependant l'intervention américaine. C'est sans doute ce parti qui donnera son image de marque au NNP.

Si l'ancien dictateur Eric Gairy, renversé en 1979 par l'action du NJM, n'est pas personnellement candidat aux élec tions, son parti, le Parti travailliste uni de Grenade (GULP) présentera des listes dans la plupart des circonscriptions. Reprochant au NNP son manque de ferveur pro-américaine, le GULP semble assez bien organisé et s'appuie sur une secte religieuse.

Entre ces deux formations se trouve le Parti travailliste chrétien démocrate (CDLP) de Winston Whyte, qui dispose de peu d'influence. Le CDLP reproche à Gairy d'être un dictateur et au NNP d'avoir des « communistes » comme George Brizan dans ses rangs.

Il est très probable que le NNP soit le grand vainqueur des prochaines élections. Ce parti apparaît comme une force modérée et unitaire, formée en partie d'hommes « neufs », susceptibles d'apporter au pays une certaine stabilité après les drames qu'il a traversé. Il dispose d'un autre atout, et non des moindres, celui d'être soutenu par les Etats-Unis ! Certains de ses candidats ne se privent d'ailleurs pas d'expliquer qu'ils sauront canaliser l'aide nord-américaine vers leur circonscription. Sa faiblesse réside néanmoins dans le fait que certains de ses candidats sont des émigrés revenus depuis peu dans l'île.

Il ne faut pas croire pour autant que le parti de Gairy ne fera pas un bon score électoral. Dans les campagnes, Gairy reste pour beaucoup de gens le leader qui dirigea de grandes luttes paysannes il y a trente ans et celui qui fut le premier à redonner une dignité à l'homme noir. Et certains, profondément marqués par les événements d'octobre 1983, voteront pour le parti de Gairy parce qu'ils sont certains que lui, au moins, est anticommuniste.

Quant au MBPM, il est peu probable que les résultats électoraux lui soient très favorables. Et il y a plusieurs raisons à

Même si un vent nouveau a commencé à souffler dans l'ile, le désenchantement consécutif aux tragiques événements d'octobre 1983, la confrontation politique et les hésitations sont encore des traits dominants dans la majorité de la population, même chez de fervents partisans de Maurice Bishop dont la popularidemeure considérable. Par ailleurs, beaucoup peuvent se demander ce qui empêcherait qu'une nouvelle expérience révolutionnaire ne se termine comme la précédente. Et il est vrai que le MBPM ne donne pas toutes les réponses politiques nécessaires à cette légitime interrogation.

Les avantages apportés par la révolution ont été nombreux, mais ils n'ont pas fondamentalement bouleversé la vie des Grenadiens, en tout cas pas dans les campagnes, où le soutien à la révoution souvent resté mitigé. Dans ces conditions, se présenter comme le parti qui va reprendre les programmes sociaux entrepris sous le gouvernement révolutionnaire ne peut à remporter l'adhésion immédiate de larges couches de la population, et Kendrick Radix prend la parole, le 19 octobre, à Saint-Georges. (DR)

MIERT TH ce surtout dans la plupart des circonscriptions où le MBPM n'a pas les forces militantes suffisantes pour effectuer un travail de propagande en profondeur. Pour une fraction importante de la population grenadienne, l'enjeu des prochaines élections sera essentiellement d'empêcher le retour de Gairy. La polarisation qui s'en suivra amènera ces personnes à voter pour cela en faveur du NNP.

Il faut enfin souligner un événement très important: ces élections ne seront pas libres et démocratiques. Les registres électoraux ne vont pas être réouverts, et cela concerne plus particulièrement les électeurs potentiels du MBPM, s'étaient dans un premier temps désintéressés de cette confrontation électorale. Les Etats-Unis sont en train de prendre les mesures nécessaires pour que l'appareil électoral réponde à leurs vœux. tout, ces élections vont se dérouler alors que le pays est toujours sous occupation militaire étrangère. Et l'électorat se rend bien compte que les Etats-Unis pourraient toujours réagir vivement si les résultats électoraux n'étaient pas conformes à leur attente. C'est là une pression supplémentaire sur la population.

Il est peut-être difficile aujourd'hui à ceux qui gouvernent Grenade et à leurs tuteurs impérialistes de réprimer ouvertement la gauche, qui est en train de réapparaître et de se réorganiser, surtout en pleine période pré-électorale. Mais peut craindre qu'une fois mis en place un gouvernement jouissant d'une certaine autorité, des mesures soient prises pour mettre un coup d'arrêt à la dynamique qui a commencé à s'enclencher. Les courageux militants de la gauche grenadienne auront alors un besoin encore plus grand de notre solidarité internationaliste.

Laurent BEAULIEU, 5 novembre 1984. 1014 1939

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