'INVASION de Grenade par les forces nord-américaines
L le 23 octobre 1983, Bous couvert dune action carien.
ne, s'était déroulée dans des conditions bien particulières qui contribuèrent à lui assurer son succès. Elle mettait fin au régime éphémère du Conseil militaire révolutionnaire (CMR)
honni de tous. Dirigé par le général Hudson Austin et appuyé par la fraction de Bernard
(NJM), le CMR, responsable de l'assassinat de Maurice Bishop et de nombreuses autres personnes, avait pris la décision criminelle d'instaurer le couvre-feu et de désarmer les milices.
Il n'est donc pas étonnant que la grande majorité de la population de l'île ait finalement accueilli avec un grand soulagement l'arrivée des soldats nord-américains.
Deux à trois mille personnes furent alors arrêtées par les forces d'occupation et se succédèrent dans de véritables camps d'internement, où elles furent interrogées et fichées par la CIA.
Une carte verte leur était ensuite remise
En décembre 1983, les Etats-Unis retiraient la majeure partie de leurs troupes d'occupation, qui avaient atteint jusqu'à
6 000 soldats pour une île de 100 000
Seuls restaient en place quelhabitants.
que 300 Nord-américains, militaires pour la plupart, et autant de soldats carribéens provenant essentiellement de la Jamaïque et de la Barbade. La présence militaire étrangère est aujourd'hui encore tout à fait visible - patrouilles de jeeps, hélicop tères survolant le pays, soldats en poste dans les commissariats - même si elle n'est pas omniprésente, sauf à l'extrême sud de l'ile, près de l'aéroport de Pointes-
Salines. En général, les soldats nord-américains se font assez discrets. Il est même assez rare d'en voir déambuler avec arrogance dans les rues.
LA POLITIQUE
DES FORCES D'OCCUPATION
Les troupes d'occupation sont donc avant tout là comme une force de menace permanente, indiquant les limites à ne pas franchir pour toute éventuelle opposition au régime. Elles se doublent aussi d'un apde renseignements. L'île est suffipetite pour que l'ambassade nord-américaine sache tout ce qui s'y passe. Elle n'a pas besoin pour cela de la faire systématiquement quadriller par des soldats en uniforme. En outre, l'impérialisme américain œuvre à mettre en place actuellement une force militaire régionale des armées et des polices des différentes îles de la Caraibe orientale.
Basées à quelques dizaines de kilomètres de Grenade et dotées de moyens de déplacement rapide, ces troupes joueront le
Un an après l'invasion,
Coard du New Jewel Movement rencontres des milieux d'affaires. ne perspective de les conviant ferme- tant un tout autre même rôle dissuasif que les troupes d'occupation actuelles si ces dernières étaient amenées à se retirer dans leur totalité Sans compter que les bérets verts nord-américains vont entraîner une force d'élite grenadienne, qui complètera la police forte de 600 personnes en voie de cons-
L'invasion n'a d'ailleurs pas donné lieu à un écrasement répressif de la population. Les Etats-Unis n'ont pas fait le choix politique de réprimer tout ce qui bouge, sachant très bien qu'une politique de répression systématique les conduirait à des confrontations continuelles avec la population locale. Or, pour les USA, Grenade est moins importante par elle-même que par le rôle qu'elle joue comme exemple de la détermination contre-révolutionnaire de la politique US. L'image qu'elle donnait hier était celle d'une révolution en marche qu'il fallait supprimer. L'exemple qu'elle est censée donner aucelle d'un semblant démocratie soutenue par la population. C'est ce qui a amené les Etats-Unis à établir, provisoirement du moins, un régime qu'on pourrait qualifier de « liberté surveillée » et à fixer, comme cela avait été prévu à la suite de l'invasion, les élections à la fin de l'année 1984. Et ce, malgré les réticences d'une partie de la bourgeoisie grenadienne, qui préférerait que les EtatsUnis gouvernent directement le pays. Le Conseil intérimaire mis en place il y a un an et le Gouverneur général Paul Scoon sont de toute manière trop déconsidérés pour que les élections soient remises à
Cette politique de mise en « liberté surveillée » de la Grenade ne va pourtant pas sans dérapage. Ainsi, récemment, un jeune Grenadien était tué par un soldat ment à ne plus se livrer à des activités politiques. Parallèlement, les services d'action psychologique de l'armée nord-américaine mettaient en branle leur lourde machine pour convaincre les
Grenadiens qu'ils n'avaient pas seulement été sauvés de la clique de Bernard Coard, mais aussi de la présence cubaine.
Gouverneur général de l'île, Paul Scoon, adoptait des mesures d'exception, interdisant notamment toute réunion dans un local public, ayant un autre objet que les services religieux ou les
On pouvait dès lors imaginer que les Etats-Unis allaient tenter de faire de Grenade, à coups de dollars, une sorte de vitrine régionale de la « démocratie » bourgeoise et de l'abondance. De même, on pouvait aussi penser que le mouvement révolutionnaire se trouverait pour de longues années sans aucureconstruction. Un an plus tard, c'est pourtableau qui s'impose.
nord-américain à Grenville. Les mesures d'intimidation ne manquent pas.
ques jours après la formation du Mouvement patriotique Maurice Bishop (MBPM dans son sigle anglais), une bombe était placée devant le domicile de son président, Kendrick Radix. Les perquisitions, soi-disant pour la recherche d'armes, ne sont pas rares.
Mais, surtout, cette orientation politique de répression limitée reste très précaire et le masque démocratique peut à tomber brutalement. Un exemple en a été donné récemment avec le remplacement, du jour au lendemain,.
du responsable des élections, M. Roy Chasteau. L'argument donné fut que M. Chasteau avait des problèmes de santé, mais en réalité, ce dernier faisait surtout preuve d'un esprit d'indépendance peu compatible avec son poste, selon les Nord-américains. Il aurait notamment été favorable à la réouverture du registre électoral, qui avait été fermé au printemps, à un moment où beaucoup de gens, notamment parmi les jeunes, se désintéressaient des élections. L'affaire n'en est pas restée là.
Ainsi, après une discussion orageuse avec
Paul Scoon, les travailleurs du service des élections se mirent en grève. La plupart furent alors licenciés.
VERS UNE ÉCONOMIE
NEO-COLONIALE
La politique nord-américaine d'autant plus fragile qu'elle n'a pas du tout abouti à faire de Grenade une vitrine de la prospérité occidentale, bien au contraire. Les journalistes qui avaient afflué à
Grenade fin octobre 1984, à l'occasion du premier anniversaire de l'invasion et de l'inauguration de l'aéroport, n'ont pas eu
de mal à s'en convaincre : faute de cou- au garage, permettant ainsi aux minibus rant électrique la moitié du temps, ils devaient écrire leurs articles à la lumière d'une bougie. Le Conseil intérimaire n'osa pas, comme il le fit il y a quelques mois, rejeter les pannes d'électricité sur des sabotages de la gauche.
C'est en développant la mobilisation des travailleurs, en s'appuyant sur l'aide étrangère et en construisant un secteur public dynamique que le gouvernement révolutionnaire avait réussi à redresser la situation économique, en chute libre depuis 1973. Il se heurtait pourtant à des problèmes considérables, comme la baisse du prix des produits exportés par Grenade, le manque d'infrastructures, l'atrophie de l'industrie et le manque criant de cadres. Depuis que le secteur privé a de nouveau en mains les rênes de l'économie, la situation est redevenue catastrophique. Le chômage, qui restait important mais avait fortement diminué - 5 000 emplois avaient été créés —, a été multiplié par deux ou trois. Certainement plus de 30 % de la population active est sans emploi.
nombreuses entreprises ont été fermées, en attendant peut-être pour certaines d'être rachetées par des particuliers. Des plantations, louées ou possédées par l'Etat ont été leurs anciens propriétaires. Les chefs d'entreprise mettent en œuvre les plans de licenciement qu'ils n'avaient pu exécuter sous le régime révolutionnaire. Le nombre de coopératives a diminué de moitié. Enfin, les 600 anciens soldats de l'armée révolutionnaire ont, on s'en doute, plus que des difficultés à trouver un emploi.
Le niveau de vie est gravement affecté par la hausse des prix et l'arrêt de la plupart des programmes sociaux du gouvernement révolutionnaire. En fait, certains d'entre eux existent toujours sur le papier, mais ont été entièrement vidés de leur contenu. On pourrait à cet égard multiplier les exemples. Les bus publics existent toujours, mais beaucoup restent privés, dont les tarifs sont plus chers, de se multiplier. La santé publique reste gratuite, mais la plupart des médecins qui travaillaient dans les dispensaires étaient des étrangers qui ont été expulsés il y a un an. L'organisme public qui avait le monopole de l'importation de certains produits de base, le Marketing National Importing Board (MNIB), n'a plus le droit d'importer directement et se voit donc contraint de vendre au même prix que les
Les autorités actuelles savent que le développement du chômage est un risque important pour la stabilité politique de l'île. L'Association américaine pour le développement international (USAID) essaye bien de multiplier les projets donnant lieu à la création de quelques emplois temporaires, mais lorsqu'on parcourt l'île, on se demande où ont bien pu passer les 57 millions de dollars (plus de 500 millions de francs) - somme considérable pour un petit pays comme Grenade - que les Etats-Unis devaient accorder n 1984. En fait, la politique d'« aide les USA doit aujourd'hui répondre à deus considérants. D'une part, elle ne doit pas coûter trop cher, car il serait alors politiquement impossible pour les USA de ne pas faire de même à l'égard des régimes autres petites îles de la Caraibe, qui ont montré leur allégeance en participant à l'invasion de Grenade. D'autre part, l'objectif immédiat est de finir l'aé roport et de créer aux alentours une infrapropre à attirer des investisseurs nord-américains. « Les investisseurs Commémoration du ler anniversaire de la mort de Maurice Bishop. (DR) veulent des élections, la sécurité et une introis, mais cela demande de la patience », a déclaré récemment le délégué de l'USAID à Grenade. Le New York Times du 29 juillet 1984 fut encore plus explicite sur les intentions de l'administra. tion de Ronald Reagan, en révélant que les Etats-Unis s'opposaient à ce que les banques internationales octroient les prêts nécessaires à des entreprises publiques en difficulté, et que des hôtels ou des banques appartenant à l'Etat grenadien avaient déjà été classés comme « bons à acheter ». Le quotidien nord-américain ajoutait que les Etats-Unis « insistaient sur la valeur d'une force de travail jeune, anglophone, payée à 4,5 dollars par jour (environ 40 francs), ce qui est encore élevé par rapport aux trois dollars (27 francs) payés en Haïti, mais représente une affaire quand on pense aux prix pratiqués en Amérique centrale, en Extrême-Orient et dans les autres centres traditionnels du travail bon marché ».
RENAISSANCE
DE LA GAUCHE GRENADIENNE
Un des objectifs de l'impérialisme US était de mettre à genoux le mouvement syndical. Celui-ci a subi de rudes coups en quelques mois, mais on peut dire que l'objectif fixé n'a pas été atteint jusqu'à
Les syndicats avaient déjà perdu certains de leurs dirigeants en octobre 1983, dès avant l'invasion nord-américaine, qu'ils aient été exécutés aux côtés de Maurice Bishop, comme Vincent Noël et Fitzroy Bain, emprisonnés avec Bernard Coard, comme Chalky Ventour, ou encore contraints à l'exil. Récemment, un autre dirigeant syndical, Humphrey, a été emprisonné à Grenade. Les Etats-Unis demandent son extradition, car il fourni des armes au NJM avant la révolution, lorsqu'il résidait aux USA. Après l'invasion, les employeurs se sont enhar dis, refusant parfois de discuter avec les syndicats, expliquant qu'ils n'avaient plus aucune existence et lançant aux travailleurs des formules du genre : « Allez donc chercher Vincent Noël maintenant! ». L'Institut américain pour le développement de la liberté du travail (AIFLD) et le Syndicat des dockers, traditionnellement réactionnaire, ont concentré leurs attaques, y compris physiques, contre deux syndicats dirigés par des s'étaient particulièrement impliqués dans le processus révolutionnaire. Ils ont obtenu certains succès dans cette entreprise, sans toutefois parvenir entièrement à leurs fins. L'un de ces deux syndicats, celui des Travailleurs du commerce et de l'industrie (CIWU), a conservé le même nombre d'adhérents et a récemment créé une nouvelle section syndicale. Quant au syndicat des Banques et des travailleurs non-qualifiés (BGWU), qui a été plus atteint, il a récemment dirigé une grève. Par ailleurs le Conseil des syndicats (TUC), qui réunit l'ensemble des syndicats, s'est réorganisé et a adopté jusqu'à présent des positions favorables aux travailleurs. L'activité maintenue des syndicats a contribué, grande mesure, à modifier l'état d'esprit des travailleurs depuis un an.
Pendant de longs mois, la population grenadienne est restée sous le choc de la tragédie du mois d'octobre 1983. Les gens avaient même beaucoup de réticences à s'exprimer. Ils désiraient surtout oublier et tourner la page. Par ailleurs, l'ac-
tion de Bernard Coard et de ses complices, menée au nom du « communisme », avait ouvert la voie à une vague d'anticommunisme et la propagande nord-américaine faisait des ravages. Dans ces conditions, les révolutionnaires se trouvaient extrêmement isolés. Les anciens dirigeants du NJM, comme Kendrick Radix et George Louison, étaient dans l'esprit de beaucoup de personnes plus ou moins associés aux crimes commis par une fraction du NJM, et du moins à l'échec du processus révolutionnaire.
La création de la Fondation Maurice Bishop, en janvier 1984, a permis à ces militants de commencer à agir de nouveau, d'expliquer les raisons du désastre, et de faire revivre « l'esprit de Maurice Bishop ». Ce travail, effectué par une petite équipe, fut d'une grande importance pour modifier le climat général et créer les conditions d'une renaissance de la gauche grenadienne. Ce fut ensuite le lancement de l'hebdomadaire Indies Times, puis, fin mai 1984, la création d'un nouveau parti politique, le MBPM. Parallèlement, le traumatisme consécutif aux événements d'octobre 1983 commençait à s'estomper. Et l'on peut affirmer que, depuis le début de l'été dernier, un nouvel état d'esprit s'est fait jour dans la popula-
Il y avait déjà un moment que les troupes d'occupation n'étaient plus considérées avec bienveillance, mais avec méfiance, voire avec une franche hostilité dans certaines couches de la population. Les Grenadiens ne s'étaient jamais fait trop d'illusions sur les bienfaits que les leur apporter, mais ils virent concrètement leur situation s'aggraver de jour en jour. De plus, une partie de la population commençait à s'intéresser de nouveau à la politique. En mai dernier, un sondage révélait par exemple que la plupart des Grenadiens ne prêtaient pas d'intérêt au processus électoral. Cependant, les résultats d'un tel sondage seraient bien différents aujourd'hui. L'affluence relative dont bénéficient les meetings électoraux en témoigne assez.
Ce tournant dans la situation a convaincu le MBPM de présenter des candidats aux prochaines élections législatives du 3 décembre. C'est pour lui l'occasion d'opposer à la politique désastreuse suivie depuis un an les réalisations du gouvernement révolutionnaire de Maurice Bishop, de rétablir le dialogue avec les masses populaires, et de retisser des liens avec les anciens sympathisants du NJM.
Le MBPM a donc commencé à apparaître comme une force active et dynamique. Le 19 octobre dernier, un an après ce qu'ils appellent le « Bernard's shame » (une honte appelée Bernard), un meeting C'était le meeting politique le plus important qui ait été réalisé depuis un an. Ce ne fut pas seulement un meeting d'hommage aux martyrs exécutés un an plus tôt, mais aussi le lancement de la campagne du MBPM, les 2 000 personnes présentes reprenant en chœur des slogans comme go home!», « Le peuple uni, conscient, ne sera jamais vaincu ! », « Maurice Bishop », « MBPM ». Par ailleurs, toute la journée, des personnes de tous âges avaient arboré des badges à l'effigie de Maurice Bishop et de ses compagnons, et avaient même parfois pris le deuil. Le local de la Fondation Maurice Bishop n'avait pas désempli de personnes venues chercher des badges, des photos, des affiches ou des T-shirts, ou rapporter des pétitions demandant que les corps des martyrs soient rendus à leurs familles et que l'aéroport international porte le nom de Maurice Bishop. Des brochures impri-