Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HONGRIE

L'évolution récente du mouvement pacifiste indépendant

· Inprecor n° 185, 3 décembre 1984 · p. 28, 27 · 1 669 mots

Paix et armements Europe de l'Est

HONGRE

L'évolution recente du mouvement pacifiste indépendant

Entre la répression et la réorientation

E mouvement pacifiste hongrois ind'expérience. Le Groupe de paix pour le dialogue est né en 1981 de l'espoir que la libéralisation progressive du régime hongrois durant les dernières années permettrait l'organisation d'un mouvement pacifiste sur une base indépendante (cf. Inprecor numéro 152 du 6 juin

1983). Il s'est même montré prêt à payer un prix politique élevé pour obtenir que ses activités publiques soient tolérées, en s'engageant à ne pas s'opposer frontalement à la politique étrangère du gouvernement en ce qui concerne les problèmes de défense. Ce loyalisme permettrait à ses militants, du moins le croyait-il, une possible indépendance organisationnelle dans leur activité. Certains dirigeants du groupe croyaient même nécessaire de faire du zèle en ce sens, et prenaient ouvertement leurs distances envers les « dissidents » de l'opposition démocratique. Le groupe Dialog, du nom de son samizdat

« Beszelo », avait alors la ferme illusion que le régime de Janos Kadar, Premier secrétaire du Parti socialiste ouvrier hongrois, tolérerait cette sorte d'expérience.

LA RÉPRESSION

MALGRÉ L'AUTO-LIMITATION

La suite est connue. Le groupe Dialog devenait en quelques mois de plus en plus populaire parmi la jeunesse de Buda-

La police intervient contre des pacifistes indépendants à Budapest. (DR)

pest et de plusieurs autres villes hongroises. Le régime y vit un danger réel. La stabilité politique des dernières années reste en effet toujours fragile, et l'orientation de Dialog, couplant une volonté de loyalisme à l'égard de certains aspects de la politique du régime, et d'indépendance quant à l'activité pacifiste, ne pouvait donner suffisamment de garanties au pouvoir, à long terme, pour que celui-ci puisse tolérer cette action. Les fameuses réformes hongroises ont lieu dans le domaine économique et culturel, mais non dans le domaine militaire. Non seulement ce groupe pacifiste s'immisce dans un domaine parfaitement tabou de la politique, mais son influence grandissante et sa capacité d'organisation pouvaient tôt ou tard avoir des répercussions sur la base programmatique même de Dialog. La volonté de loyauté politique affichée par les premiers dirigeants ne pouvait suffire à rassurer le régime kadariste.

Un bureau politique gérontocratique ne pouvait avoir grande confiance dans ces adolescents fraîchement initiés à la grande politique. Des représentants du pouvoir participèrent dans un premier temps à des réunions et des débats publics organisés par Dialog, mais lorsqu'il fut clair que cela ne suffirait jamais à réintégrer le groupe pacifiste au sein des instances officielles, le bureau politique décida d'agir. Il mit fin à l'expérience d'indépendance. Un camp d'été organisé

PEA

en 1983 par Dialog sur une fle du Danube, entre Buda et Pest, qui réunissait pacifistes hongrois et hollandais, fut brutalement dispersé par la police. Les étrangers furent reconduits manu militari à la frontière. Puis le groupe Dialog fut purement et simplement interdit. Ses membres n'étaient pas préparés à une telle éventualité. Ils étaient au contraire convaincus qu'ils pouvaient devenir un élément légitime de la vie politique hongroise. Ils ne s'imaginaient pas que, malgré leur loyalisme, ils pouvaient être mis hors la loi.

Le régime kadariste a naturellement dû tenir compte des conséquences négatives de sa décision. La répression risquait de ternir son image de marque, aussi bien vis-à-vis de la population hongroise qu'à l'étranger. La petite différence qui existe entre la Hongrie et ses voisins de l'Est est très importante pour un régime qui a ainsi réussi à souder une grande partie de la population autour d'une politique de réformes limitées mais réelles. Cette différence permet d'obtenir des pays capitalistes un traitement de faveur. Pour légitimer la répression du pacifisme, le régime de Kadar fit donc appel à un stratagème ingénieux. Un des dirigeants de Dialog, Ferenc Köszegy, fut autorisé à organiser un nouveau groupe sous un nouveau nom.

LE NOUVEAU GROUPE

DES « INDÉPENDANTS OFFICIELS »

Ce nouveau groupe s'appelle « 6-4-0 », rappelant par ses deux premiers chiffres le nombre d'années qu'ont duré la première et la seconde guerre mondiale, et par son troisième, l'espoir qu'il n'y en aura pas de nouvelle. Il avait comme but d'attirer et d'organiser ces jeunes pacifistes, qui avaient été sensibles au langage et aux arguments de Dialog, et que le Conseil de la paix, l'organisme pacifiste officiel, était complètement incapable d'intégrer.

Par la légalisation de ce groupe, toute interdiction d'un groupe concurrent put être ainsi légitimée en apparence. Avec un peu de chance, ce jeu pouvait même convaincre l'étranger du caractère véritablement différent du régime hongrois. Köszegy s'est prêté à ce jeu et déclara qu'il suivrait dorénavant la politique du Conseil de la paix. L'orientation de cette instance pacifiste officielle consiste, entre autre, à soutenir les mesures militaires de rétorsion que l'Union soviétique juge né-

(suite à la page 27)

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cessaire de prendre face à la militarisation

Pour le prix d'une pseudo-indépendance de son groupe, Köszegy se montre prêt à se taire sur tous ces points. Les membres du groupe « 6-4-0 » ne sont pas automatiquement membres du Conseil de la paix, ce qui permet de sauvegarder certaines apparenla politique diplomatique du régime, Köszegy se rend en Europe occidentale comme le représentant indépendant officiel

A la conférence internationale du mouvement pacifiste qui s'est tenue à Pérouse, en Italie, en juillet 1984, la Hongrie réalisa une grande première dans la politique de l'Est, en envoyant une délégation mixte composée de délégués officiels classiques et d'« indépendants officiels ». Pour l'occasion, faute d'avoir pu récupérer suffisamment de personnes de l'ancien groupe Dialog, Köszegy se fait accompagner par deux vieux loups de l'establishment politique hongrois. Le fait que ceux-ci n'aient jamais rien eu à voir avec le pacifisme ne gêne personne. L'image de marque du régime est sauvée. Les médias hongrois peuvent, preuves à l'appui, fièrement annoncer à la population que la démocratisation de la société suit son cours.

De son côté, la presse étrangère ne demandait pas mieux que de noter avec satisfaction ce qu'elle présenta comme un signe supplémentaire de renouveau de la politique de réforme. Une bonne partie du mouvement pacifiste occidental n'y vit lui-même que du feu. Certains dirigeants pacifistes occidentaux pensent même qu'il faille, par un traitement spécial pour la Hongrie, sauvegarder des liens privilégiés avec ce régime si différent.

Le regroupement des membres de l'ancien groupe pacifiste indépendant Dialog s'est effectué avec difficulté. Une bonne partie de ses anciens membres ont continué à se réunir. Le groupe de Budapest décida même d'ignorer sa dissolution et de garder l'appellation de Dialog. Il dut affronter une situation nouvelle. Il est aujourd'hui impossible à ce groupe d'organiser des activités publiques continues. L'action la plus innocente est réprimée sans merci. Par exemple, une petite place de Budapest est déclarée, un dimanche après-midi, zone dénucléarisée, et quelques minutes plus tard, par une intervention de la police, les drapeaux blancs et les banderoles seront arrachés. De même, la locataire de l'appartement où se réunissait le groupe sera interpellée par la police et, en fin de compte, devra déménager. Plusieurs membres de Dialog sont interrogés par la police sous divers prétextes.

Il est très difficile de définir une nouvelle orientation dans de telles conditions. Tout espoir de devenir un mouvement légitime aux yeux des autorités est devenu vain, sans que la plupart des membres de Dialog n'aient envie de se marginaliser et d'affronter la répression. Le choix qui se pose à eux est douloureux : ou bien continuer la lutte en risquant de se mettre complètement en marge de la société, ou bien se retirer de toute activité politique. Dans un premier temps, la majorité de Dialog a essayé d'éviter ce dilemme en remplaçant les activités et discussions politiques par des activités plus discrètes (actions symboliques, activités internes, etc.), qui ne risquaient pas d'attirer trop facilement l'attention du ministère de l'Intérieur. Mais cela ne pouvait ni suffire ni durer. Dialog fut obligé de redéfinir son identité propre face au régime kadariste. Ce groupe a donc décidé d'organiser des discussions programmatiques sur les perspectives de son action.

La division de l'Europe en deux blocs antagonistes, l'occupation militaire de la Hongrie par l'armée soviétique, la politique militariste de son propre gouvernement, cela oblige Dialog à prendre position sur toutes ces questions. Le loyalisme envers le régime n'est plus de mise dans ces conditions. Les contacts entre les pacifistes et l'opposition démocratique se renouent à nouveau. Dialog ne se sent plus obligé de prendre ses distances envers les dissidents. Dialog se sent également partenaire du mouvement pacifiste international. Mais l'incapacité des courants pacifistes occidentaux à définir une orientation politique pacifiste acceptable pour les populations de l'Est de l'Europe demande non seulement de la part des pacifistes indépendants de Hongrie la formulation de critiques, mais aussi une discussion continue avec les pacifistes occi-

A partir de cette base politique, une nouvelle orientation dans les activités publiques devient possible. Dialog risque naturellement de s'attirer à nouveau les foudres du ministère de l'Intérieur, surtout qu'il lui est toujours possible de regagner l'audience publique dont ce groupe disposait il y a deux ans. Mais Dialog a des atouts certains : ses membres sont cette fois sans illusions sur la volonté du régime. Le groupe sera donc plus fort et plus préparé à tenir tête à la répression.

Le mouvement pacifiste porte une grande responsabilité dans la mobilisation contre la perspective d'une telle répression. Les forces de répression auront beaucoup plus de difficultés à venir à bout d'un groupe qui a des liens bien avec le mouvement pacifiste international. Le prix en sera bien plus élevé pour le régime, dont l'image de marque internationale risque de prendre un bon coup de vieux. Les pacifistes indépendants non officiels de Hongrie étaient absents de réunions internationales du mouvement pacifiste, comme celle de Péinterdiction, n'avait que commencé à tisser des liens avec le mouvement pacifiste européen. Les pacifistes occidentaux ont les moyens de pression suffisants pour exiger en ce domaine des garanties au régime kadariste. Ils devront également répondre aux questions des pacifistes hongrois sur une stratégie pacifiste à l'échelle des deux blocs militaires. Le nom même de Dialog ne porte-t-il pas cette ambition et cet espoir ?

Antoine DELAGRANGE,

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