Inprecor 1974–2004

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DOSSIER POLOGNE

La critique de la « Charte 84 » par le KOS

Inprecor n° 185, 3 décembre 1984 · p. 12-13 · 2 050 mots

Pologne URSS et Russie

texte a une tonalité fortement nationaliste et cléricale. L'authenticité n'en a été ni confirmée ni infirmée par la commission en question. La « Charte 84 » fut ignorée par la quasi-totalité de la presse clandestine de Solidarité, mais elle suscita une réaction violente de l'hebdomadaire Kos, organe du Comité de résistance sociale (KOS). Entre autres critiques - adressées notamment à Radio Free Europe - ce journal a publié une longue analyse de la « Charte 84 », rédigée par l'un des principaux animateurs du KOS, connu sous le pseudonyme de Dawid Warszawski. Nous reproduisons ci-dessous des extraits de cet article.

La Charte 84 se compose de trois parties : un Appel aux Polonais de Pologne et de l'étranger, un Appel aux gouvernements des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, et un Appel aux Russes, c'est-à-dire à tous les citoyens de l'Union soviétique.

L'Appel aux Polonais se termine par pendance acquièrent aujourd'hui une extraordinaire utilité. » D'autre part, « tandis que les Russes tentent toujours de nous imposer leur désastreuse domination, nous hésitons à leur laisser voir clairement ce que nous avons en tête ». (...)

Les auteurs de la Charte font appel à la « société polonaise indépendante » et aux « compatriotes disséminés dans le monde » et la signent, affirmant ainsi leur approbation de son contenu. Dans L'Apgouvernements, nous lisons: « Les signatures apposées par les goucords de Yalta ont servi de pierres tombales pesant de plus en plus lourdement sur la sépulture de la liberté et de la souveraineté polonaises. En fait, elles créent l'impression que l'Union soviétique n'est pas la geôlière de la prison des peuples qu'est l'Europe de l'Est, mais plutôt la gardienne de la loi et de l'ordre. » (...)

Les auteurs de la Charte disent qu'en manquant à la tâche de s'opposer à la « soviétisation de l'Europe de l'Est », on risque d'ouvrir la voie à « l'absorption complète de l'Ouest » par la Russie. Cependant, la partie principale du document est un « appel aux Russes ». Dans leur introduction, les auteurs soulignent que la Pologne tire son originalité historique de deux facteurs : son acceptation du christianisme romain et, en outre, son incorporation dans le monde culturel occidental. Le premier de ces facteurs a introduit dans la conscience polonaise la conviction de « la dignité inviolable de la personne humaine » et que « les êtres humains sont destinés à vivre en liberté ». Deuxièmement, l'appartenance de la Pologne à la culture occidentale mène à accepter « certains concepts et institutions dans les sphères sociale et politique ». Grâce à cela, les Polonais sont conscients de la possibilité d'« un ordre social appelé démocratie, qui signifie que l'Etat doit reconnaître les droits de la société, et d'un type d'Etat appelé république qui

La critique de la

"Charte 84" par le KOS

appartient à tous les citoyens ». Voilà pourquoi « la Pologne n'a pas pris la voie de l'expansion et de l'esclavagisme » et pourquoi « ici on n'a jamais connu le règne de l'armée, de la police ou de la

Ensuite, les auteurs de la Charte caractérisent ceux auxquels s'adresse l'appel. Ils se basent sur « les plus récents événements, et donc ceux de la période pendant laquelle, à notre avis, vous (les Soviétiques, ndlr.) avez montré le plus clairement votre nature ». Les événements en question ne concernent que les « relations polono-soviétiques ». (...)

pour tenter de sauver le pays, les travailleurs ont formé Solidarité, vous avez décidé que le cours des événements en Pologne devait être renversé, et le groupe dirigeant (dont Jaruzelski, soumettant à vous, piétina en une nuit les accords conclus en août. » Les auteurs concluent : « Vous ne nous avez même pas permis, à nous, ouvriers et paysans, de participer à la direction de notre pays. »

« Finalement, écrivent les auteurs, nous vous accusons d'être en dernière Meeting avec Walesa, à Wroclaw, en juillet 1981. (DR)

83307 41 02809 les responsables de tous les coups de feu qui ont imbibé du sang des travailleurs notre sol qui en était déjà trempé. » Ils terminent par ces mots : « L'Histoire frappe à votre porte. Aujourd'hui, elle ne fait que toquer, demain elle frappera de ses poings. »

C'est là, en fait, un étrange document. On y trouve un mélange de naïveté politique à l'égard de l'Ouest, une glorification vertigineuse de notre propre histoire passée et présente, le tout dans un contexte d'arrogance envers l'Est. C'est la trame de tous les cauchemars de la vie politique polonaise, à commencer par l'attitude à l'égard des Uniates (1) et en finissant avec la démagogie de la Confédération de la Pologne indépendante (KPN, formation nationaliste, ndlr.)

Bien sûr, ce mélange est le dernier refuge de la « polonité » dans les moments de péril, mais ce n'est qu'un cauchemar de plus. Que ce point de vue ait obtenu le soutien de ce qui est certainement la plus importante TKZ de Pologne est à la significatif et profondément per turbant. Nous devons donc faire une analyse logique des contenus de la Char-

L'idée de base en est, bien entendu, valable et importante. Le but ultime de notre lutte est de recouvrer notre indé. pendance. Et nous devons être très clairs à ce sujet, même si des considérations tactiques immédiates font qu'il est plus avisé d'éviter de soulever cette question dans les documents officiels du syndicat.

1. Les Uniates sont des catholiques de rite oriental (grec) unis à l'Eglise catholique-romai-

Au 16e siècle en Pologne, l'Eglise gréco-catholique des territoires orientaux (ukrainiens) annexés par la Pologne, fut incorporée à l'Eglise catholique-romaine. Les catholiques de rite grec ont été victimes d'une discrimination de la part de l'Etat féodal polonais qui leur a imposé l'union par la force, dans le cadre de la répres sion des aspirations nationales ukrainiennes.

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Mars 1981 : « Le syndicat indépendant et autogéré Solidarité est la garantie du renouveau du

Il est très important de mobiliser l'opinion publique polonaise autour de cette question à l'intérieur du pays, et surtout à l'étranger. Malheureusement, cette tâche est souvent négligée dans notre travail, mais elle mérite d'être totalement soutenue.

En outre, l'idée que les accords de Yalta sont à l'origine de notre infortune est assez correcte, si l'on considère Yalta comme la conclusion d'un certain processus historique. (...) Il est frappant que la TKZ dirige ses appels aux gouvernements occidentaux d'une part, mais aux citoyens d'URSS d'autre part, et pas le contraire. Aux USA comme en GrandeBretagne, le pouvoir est exercé aujourd'hui, et était exercé du temps de Yalta, des gouvernements démocratiques ayant à répondre de leurs actes devant leur société. (...) Il est incompréhensible que des appels sur cette question soient adressés aux gouvernements. Aujourd'hui comme il y a quarante ans, notre servitude est le prix que les pays occidentaux payent pour sauvegarder leur propre tranquillité. Peu d'éléments existent qui indiqueraient qu'ils en sont venus à penser que ce marché a cessé de leur être profitable, bien que, dernièrement, il y ait eu quelques signes prometteurs sur cette question. (...)

La partie la plus étonnante de la Charte est cependant celle qui traite de l'Est et non pas de l'Ouest. Le titre est à lui seul une énigme pour l'esprit : « Un aux Russes, c'est-à-dire tous les citoyens de l'Union soviétique. » Ils ont choisi de passer sous silence: l'existence des Estoniens, des Lettons, des Lituaniens, des Biélorusses et des Ukrainiens, pour ne mentionner que nos plus proches voisins. Et ce n'est pas le pire. Ils présentent leurs doléances envers l'Ouest aux gouvernements, car les peuples, bien sûr, aiment la Pologne et ne toléreraient pas qu'on lui fasse du mal, sauf par inadvertance. Mais ils ont l'audace de se tourner vers les citoyens de l'Union soviétique et de les accuser de crimes commis par leur régime, un régime qui, avant d'agir contre la Pologne, avait réussi à assassiner environ 15 millions de ses propres citoyens. (...)

L'image de notre pays qui ressort de ce document de la TKZ est une glorification malhonnête. Il est vrai que nous n'avons aucune raison d'avoir honte de notre propre histoire. En comparaison avec d'autres pays européens et de nos voisins en particulier, nous nous en sortons assez bien. Mais quant à dire que « la Pologne n'a jamais pris la voie de l'expansionnisme », aux Ukrainiens et aux Lituaniens qu'il faudrait poser la question. En ce qui concerne la déclaration que « la domination de l'armée ne s'est jamais exercée ici », c'est aux victimes de Brzesc (le camp de concentration créé par le dictateur Pilsudski) et de la pacification du sud de la Pologne par la répression des protestations des paysans, au milieu des années 1930, qu'il faudrait s'adresser.

Ce qu'il y a de pire, ce n'est pas tant que l'image soit fausse que le fait que les auteurs de la Charte semblent y croire sincèrement. C'est la seule façon d'expliquer

TH

pays.» (DR) le curieux « réquisitoire » qu'ils dressent, blâmant les Russes pour tout ce qui est arrivé dans la République populaire de et en 1981. Ce sont des Polonais, héritiers des traditions, qui ont battu des ouvriers dans les commissariats, qui ont calomnié des gens sans défense dans la presse, qui ont infligé de durs traitements aux prisonniers de Barczewo. Nous pourrions continuer et allonger la liste, mais ce n'est pas notre but. Il est évident que la source ultime du pouvoir en République populaire de Pologne réside à Moscou. En même temps, ce sont des Polonais qui dirigent la Pologne, et avec une liberté de manœuvre considérable. (...)

Il n'est pas vrai que les citoyens de l'actuelle URSS n'ont jamais combattu pour la démocratie. Depuis les conspirations du 19e siècle, en passant par les révolutions de 1905 et de février 1917, la guerre civile, la longue tradition de guérilla anticommuniste (qui a duré dans certaines régions jusqu'aux années 1950), cela prouve, si besoin était, que ces gens ne sont pas moins attachés aux traditions « distinctives de la Pologne et de l'Occident », de démocratie et de républicanisme que d'autres nations. De plus, en considérant le niveau de répression incomparablement plus élevé dans ce pays-là, j'aimerais pouvoir penser que dans une situation semblable, si on en arrive là, nous serions capables de tenir aussi bien. (...)

Il semble que la politique anti-polonaise des autorités tsaristes et soviétiques a été et continue d'être appliquée avec la pleine approbation de la population. Mais avant de nous laisser emporter par une juste colère, nous devrions nous rappeler la partition de l'Ukraine entre la Pologne et les soviétiques par la traité de Riga (qui mit fin à la guerre soviéto-polonaise de 1921) et le sort de la minorité ukrainien-

NIEZALEZNE SAMORZAONE ZWIAZKI LANODOWE GWARANTEMY ODNOWY KRAJU ne de Pologne dans le passé, ainsi que celui des empires coloniaux des démocraties occidentales et le prix que l'Inde ou l'Algérie ont dû payer pour leur indépendance. Malheureusement, le chauvinisme n'est pas l'apanage des seules

La rhétorique de la Charte est d'une nature telle que si les Soviétiques la distribuaient à une échelle de masse, elle effacerait l'impact profond qu'a eu l'Appel aux nations d'Europe de l'Est, lancé par la première Conférence des délégués de

Solidarité (en septembre 1981). Qui plus est, elle compromettrait sérieusement l'ensemble du mouvement Solidarité. La publication de cette Charte n'est pas seulement répréhensible moralement, c'est aussi un échantillon de la plus incroyable stupidité politique. Si, pour utiliser le langage des auteurs de ce document, l'histoire frappe à la porte de quelqu'un, cela ne peut que signifier que « Solidarité frappe » à la porte du Kremlin. Si l'histoire doit jamais « cogner » à la porte là-bas, ce ne sera qu'avec les poings de ce peuple russe « dégradé », si méprisé.

C'est pourquoi, à mon avis, la Commission exécutive

(TKK) de la région de Gdansk devrait prendre une position officielle sur ce document et se désolidariser de son contenu. Je pense également que cette question devrait être discutée dans l'ensemble de la presse clandestine et dans le Mouvement pour une éducation indépendante. fait, peu de questions sont aussi cruciales autorités soviétiques seront capables de maintenir vivant l'antagonisme entre les

« Polacks » et les « Russkofs », empêchant ainsi ces deux nations de se tourner contre leur ennemi commun.

Dawid Warszawski, Kos numéro 56, 4 juin 1984.

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