Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER PHILIPPINES

La répression dans les campagnes

· Inprecor n° 186, 17 décembre 1984 · p. 19-20 · 1 862 mots

Philippines et Asie du Sud-Est

NGELITA avait 10 ans, bien qu'elle fut très petite pour son âge, à cause de la

( voix était claire et sérieuse quand elle racontait comment elle avait été témoin du sous-alimentation. Elle avait de grands yeux et mâchonnait son mouchoir, mais sa meurtre de son père, Jesus Nonsul, tué par les militaires. Angelita était l'une des personnes, parmi les nombreux paysans des quartiers populaires de Buenavista et

Lopez, dans la région de Tagalog du Sud, sur l'île de Luzon, qui étaient venues pour témoigner devant la commission d'enquête sur les violations des droits de l'homme.

Cette commission comprenait 30 personnes membres du Comité de défense des détenus, du groupe MABINI (des avocats défenseurs des droits de l'homme), de l'organisation des Amis du peuple de Quezon, et d'autres organisations pour la défense des droits de l'homme. Cette commission avait comme objectif de faire une enquête sur les atrocités des militaires, de publier les résultats de cette enquête et d'apporter un soutien matériel, légal et moral aux victimes. L'enquête a eu lieu à Guinayangan, dans la province de Quezon, à six heures et demie en voiture au sud-est de Manille. Deb SHNOOKAL

La province de Quezon fournit un exemple typique d'un capitalisme imposé sur un système d'agriculture féodal dont le résultat est la paupérisation totale du peuple. La plus grande partie de la province est la propriété des familles Gala et Rodriguez. Le produit principal est le copra (noyau séché de la noix de coco), dont on extrait de l'huile.

La proclamation de l'état de siège par le président Ferdinand Marcos en 1972 n'a fait qu'augmenter le fardeau qui pèse sur les paysans de cette province. A partir de ce moment, ils n'étaient plus seulement soumis à une exploitation économique extrême, aggravée par la chute du prix du copra, mais en plus ils sont devenus les victimes d'un harcèlement accru de la part de l'armée, de la police et des forces paramilitaires. Ces attaques sont faites dans le cadre du prétendu programme de lutte contre les insurgés dirigé contre les guérilleros de la Nouvelle armée du peuple (NPA), qui agit sous la direction du Parti communiste des Philippines

(PCP), et dont on dit qu'elle dispose d'une force de 20 000 personnes armées. Un projet qui avait comme titre « Chaînes d'amour » (Oplan Cadenda de Amor) fut lancé dans cette région dans le cadre de ce programme. Ce projet de travaux civiques truqué et aussi le projet qui l'a remplacé, et qui s'appelle Oplan Kattagan, ont totalement échoué dans leur but de « gagner les cœurs et les esprits » du peuple. Le nombre toujours croissant d'atrocités commis par les militaires a eu comme seul résultat pour le gouvernement de s'aliéner davantage les paysans.

LA MILITARISATION DE QUEZON

Actuellement, il y a environ 7 000 militaires stationnés dans la province de Quezon. Ce processus de militarisation a entraîné des abus très répandus à l'égard du peuple, tels que des massacres des paysans et de leurs familles, des « salvagings » (exécutions arbitraires), des enlèvements, de la torture, des séquestrations illégales, des arrestations arbitraires, des pillages et d'autres crimes. Dans les sept premiers

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mois de 1984, il y a eu 20 « salvagings », 60 disparitions et 36 arrestations dans la seule province de Quezon. Et pourtant, Quezon n'est pas la province la plus durement frappée. Sur l'île de Mindanao, où la NPA aussi bien que le Front de libératio nationale de Moro (guérilla musulmane) se battent contre les forces du gouvernement, il y a eu l'année dernière 265 « salvagings », 115 disparitions et 1 643 arrestations pour des raisons politiques.

La commission d'enquête du mois de septembre dernier comprenait sept avocats du MABINI, qui ont recueilli les dépositions sous serment de plusieurs des victimes et témoins, avec l'intention de mettre formellement en accusation les forces armées philippines.

Carlito Buton, un paysan âgé de 23 ans, qui vient du quartier de La Paz à Buenavista, a décrit quelques-uns des problèmes auxquels lui et ses voisins sont confrontés. Il a dit que les gens ont peur des militaires, mais qu'ils subissent des conditions d'existence très dures. Pour la plupart, ce sont des fermiers qui cultivent des noix de coco, du blé, des cacahuètes et quelques légumes sur des terres en location. Ils sont obligés de rendre aux propriétaires fonciers les deux tiers de ce qu'ils produisent en même temps qu'ils doivent payer eux-mêmes les coûts des engrais et d'autres charges. « Pour vivre, nous sommes souvent obligés d'aller, en plus, travailler pour le propriétaire », a-t-il expliqué. Buton a été arrêté en juin 1983 et accusé d'être un sympathisant de la NPA. A chaque fois qu'il niait tout lien avec la NPA, il était frappé avec une crosse de fusil. Il fut détenu par l'armée pendant plusieurs jours. « Nous avons peur des militaires, mais non de la NPA, a-t-il déclaré. Nous leur donnons à manger si nous le pouvons. Mais nous ne voulons pas fréquenter la NPA, parce que nous avons peur des militaires, non pas parce que nous sommes en désaccord avec la NPA », a-t-il souligné, ajoutant en outre : « Nous n'en voulons pas aux gens qui prennent les armes contre le gouvernement. Les gens leur donneront à boire et à manger. Les militaires sont très déraisonnables. Ils n'écoutent jamais les gens. Les choses ont empiré ici depuis 1983. »

UN JEUNE PAYSAN TORTURÉ Froilan Malveda est un autre jeune paysan de Buenavista. Il a été arrêté par le 16e bataillon d'infanterie de l'armée philippine en mai 1983, au même moment que son voisin Edwin Malapote. Il a été accusé de collecter de l'argent pour la NPA. Il a subi plusieurs formes de torture des mains d'un certain sergent Fidel Mendoza, tortionnaire bien connu. Depuis, Mendoza a été muté dans une autre province. Avant d'être libérés, Malapote et Malveda ont été obligés de signer des déclarations avouant qu'ils avaient été membres de la NPA mais que, maintenant, ils soutenaient le gouvernement. Malveda a souligné qu'il ne comprenait pas ce qu'il signait à ce moment-là.

D'autres témoignages ont été donnés aux avocats par des femmes comme Loreta Dia et Juanita Macaraig, dont les maris avaient été exécutés de manière sommaire. Certaines, comme Ida Capili, n'avaient pas encore retrouvé les cadavres de leurs maris. Sergio Papica, 54 ans, a raconté l'enlèvement de son fils de 15 ans, Isagani, par 20 soldats gouvernementaux de la Son cadavre a été retrouvé plus tard avec deux autres, criblé de 17 balles. Diego Querobin, un paysan, allait vendre son copra, quand il a rencontré quelques hommes en civil. Selon des témoins, ils l'ont amené dans un camp militaire. Son cadavre, nu, a été retrouvé le lendemain dans un fleuve à côté du camp, portant des marques évidentes de la torture, notamment 18 blessures faites avec un couteau. Felicitas Fresco, une conseillère de « barangay » (mot philippin qui signifie village ou quartier) de Buenavista, venue pour témoigner sur le meurtre de Nonsul, a fait remarquer que la présence des militaires ne s'était faite ressentir que depuis 1983. Elle a témoigné de cas de torture à la fois physique et mentale qu'elle connaissait, aussi bien que d'exemples de menaces, d'arrestations et de pillages, par exemple des vols des poulets des paysans. « La raison de la présence militaire, a-t-elle dit, est le soutien des paysans à la NPA. Apparemment la NPA aide les gens, en réglant des conflits sur la terre et en protégeant les droits des gens ordinaires. »

Quand on a demandé à Fresco si elle avait peur de témoigner, elle a répondu d'un air assuré, en regardant les gens dans la salle : « Je n'ai pas peur, parce que je dis la vérité. »

DES AUDIENCES DANS UNE SALLE DE CLASSE Les gens sont venus déposer leurs témoignages dans une salle de classe bondée dans la petite ville de pêcheurs de Guina-

De nombreux témoins avaient 20 kilomètres, sinon plus, à pied, malgré le harcèlement et l'intimidation de la part des militaires. Tandis qu'ils discutaient avec les avocats et avec d'autres membres de la commission d'enquête, plusieurs personnes, qui étaient manifestement des mouchards des militaires, essayèrent d'écouter. La réponse assurée Fresco était clairement dirigée vers ces espions. Il a été décidé que les témoins et les membres de la commission d'enquête resteraient ensemble toute la nuit pour se protéger et que tout le monde dormirait dans la grande salle derrière le « convento », la maison du prêtre de la paroisse. On veilla toute la nuit, à cause du risque de provocation ou d'attaque.

La ville de Guinayangan elle-même a été le lieu d'un massacre en février 1980.

Un groupe important de paysans était en route pour se rendre à un rassemblement contre une augmentation de la taxe sur les noix de coco quand ils sont tombés dans une embuscade tendue par les militaires. Deux personnes furent tuées et 19 blessées. Le gouverneur de la province, Eladio Cadiwara, classa toute cette affaire.

Après les dépositions de 23 personnes parmi les victimes et les témoins, les habitants de la localité ont apporté un repas simple, constitué de riz et de poisson. Après le repas, les avocats ont rassemblé tout le monde pour leur expliquer leurs droits et leur dire ce qu'il fallait faire s'ils étaient arrêtés à l'avenir. Les visages des hommes et des femmes étaient sérieux et attentifs tandis qu'ils écoutaient, et pendant ce temps, des enfants dormaient sur des nattes de paille étendues sur le plancher en béton. Les gens, et particulièrement les femmes, posaient beaucoup de questions. Une avocate, Leo Bat tat, a clos le meeting en déclarant : « Si vous laissez la peur entrer dans vos cœurs, alors ils vont piétiner vos droits. »

En fait, le courage et la détermination sont les seules armes dont disposent ces populations. Un autre jeune avocat, avec qui je discutai plus tard, a exprimé son inquiétude de voir ces gens subir des représailles ultérieures de la part des forces armées. « Tout ce que nous pouvons faire pour les aider, c'est de faire connaître le plus largement possible leur cas ; ils ont vraiment le dos au mur ; ils sont obligés de se battre, sinon ils vont être massacrés », a-t-il déclaré. Le lendemain nous nous sommes tous levés tôt. Les habitants de la localité nous ont encore fourni un petit déjeuner fait de petits pains, de gâteaux de riz et de café. Quelques jeunes hommes avaient une guitare et ils étaient assis en train de chanter des chansons nationalistes dans des voix douces et basses, des chansons avec des mots tels que : « Quel amour peut dépasser celui que tu portes au pays qui t'a élevé ? »

Ensuite, nous sommes partis en petit convoi, comprenant un bus et une jeep, qui ont transporté les témoins par un chemin non goudronné et cahoteux jusqu'à l'autoroute tandis que, derrière nous, nous pouvions voir les nuages noirs d'un typhon qui s'approchait. Une fois arrivés sur l'autoroute, les membres de la commission d'enquête ont laissé les paysans qui, eux, devaient effectuer une longue marche pour rentrer chez eux et étaient confrontés à un avenir incertain.

Deb SHNOOKAL, Intercontinental Press, 15 octobre 1984.

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