OSE Maria Sison, président du Parti communiste des Philippines (PCP) clandestin, est détenu par le régime de Ferdinand Marcos depuis novembre 1977. Le
PCP a été créé en 1968 sur des orientations pro-chinoises et en rupture avec l'ancien PCP pro-Moscou. A partir du tournant à droite du régime chinois et de sa politique de détente avec Washington au début des années 1970, qui l'a notamment amené à soutenir le maintien des bases US aux Philippines, le PCP a progressivement pris ses distances avec Pékin. Selon des chiffres donnés en décembre 1983 par le journal du PCP Ang Bayan, ce parti, qui n'avait regroupé qu'une centaine de militants à sa fondation, avait 30 000 membres en 1981. Le PCP joue un rôle de premier plan dans une série de mouvements de masse urbains et ruraux et dirige surtout la principale force armée d'opposition au régime Marcos, la Nouvelle armée du peuple (NPA),
Le tribunal militaire a siégé à Fort- a été attaché à son lit par des menottes qui regroupait en 1981 environ 20 000 combattants. Deb SHNOOKAL Bonifacio, dans une grande salle, claire et bien aérée, avec trois tables longues et des chaises hautes arrangées en demi-cercle en face des rangs destinés au public. La commission militaire numéro 25 devait tenir une nouvelle séance du « procès pour subversion » intenté contre plusieurs dirigeants supposés du Parti communiste des Philippines (PCP) accusés d'avoir cherché à renverser le gouvernement par la force et d'agir en complicité avec une puissance étrangère, non identifiée mais s'agissant sans doute de la République populaire de Chine.
José Maria Sison, qui a reconnu être le président du PCP interdit, discutait vivement avec des journalistes, et quand il m'a chaleureusement serré la main il a tout de suite commencé à parler : « Je n'écoute jamais les délibérations du tribunal, je préfère discuter avec les gens qui viennent ici. » Sison fut arrêté avec sa femme, Juliet, en novembre 1977. Il a passé la majeure partie de sa période de détention au secret. Après son arrestation, il a été battu et torturé et, ensuite, José Maria Sison avec Deb Shnookal. (DR)
d'une façon telle qu'il ne pouvait plus bouger. Durant les deux ans de sa période de détention, on a permis à Sison d'être avec sa femme qui, elle aussi, avait été gardée au secret jusqu'à ce moment-là. Juliet Sison fut libérée en mars 1982, après la naissance de leur enfant. Sison fut alors remis au secret jusqu'en juillet 1984.
Le dossier de Sison a été porté cinq fois devant la Cour suprême, grâce à des pétitions de ses avocats demandant sa libération. La façon dont le président Marcos « se moque ouvertement de la loi, a déclaré Sison, a fait qu'il a pratiquement détruit toute jurisprudence dans pays.»
Deux autres personnes, accusées au même titre que Sison, étaient également présentes à l'audience du tribunal, ce 31 août à Fort-Bonifacio, le journaliste Satur Ocampo et l'enseignante Mila AguillarRoque. Cette dernière avait été arrêtée seulement trois semaines auparavant. Elle était soupçonnée d'être la dirigeante femme la plus importante du PCP. Son mari, l'un des dirigeants du parti, a été
tué au combat il y a deux ans. Depuis lors, elle est censée avoir déclaré qu'elle ne voulait plus avoir d'activité politique et qu'elle voulait élever tranquillement son enfant. Elle est actuellement gardée au secret à Camp Crane.
Sison était de très bonne humeur. II plaisantait avec ses gardiens, qui étaient assis juste derrière lui pour être bien certains d'entendre chaque mot qu'il prononçait. « Je discute toujours avec mes gardiens, a-t-il dit. Ils sont mécontents de leurs conditions de travail et des brimades qu'ils doivent subir. Eux aussi, ils veulent augmentation de salaire, n'est-ce pas ? » ajouta-t-il, se tournant vers les gardiens, qui regardaient par terre d'un air penaud. « Ces gens-la ne reçoivent rien de l'argent que Marcos donne aux militaires », fit remarquer Sison.
« IL NOUS FAUT
L'INDEPENDANCE NATIONALE »
J'ai demandé à Sison de décrire ce qu'il considérait être les problèmes majeurs auxquels les Philippines sont confrontées aujourd'hui. « Tout d'abord, replique-t-il, nous avons besoin de conquérir l'indépendance nationale dans les domaines politique, économique, culturel et autres. Deuxièmement, nous avons besoin de réaliser la démocratie, ce qui signifie la fin de la dictature fasciste. Enfin, nous avons besoin de résoudre le problème de la terre. Par l'indépendance nationale, poursuivi, je veux dire en finir avec une situation où nous dépendons d'une superpuissance comme les Etats-Unis. Pour développer la démocratie, nous devons éliminer le féodalisme, libérer le paysan de la servitude féodale et semi-féodale. Marcos n'a fait qu'appliquer une réforme agraire simulée. Seulement 2 000 hectares environ ont été transférés aux paysans, tandis que les copains de Marcos se accaparés de centaines de milliers d'hectares. Nous devons dissoudre le féodalisme, pour que les forces locales du capitalisme, c'est-à-dire les entrepreneurs nationaux et les plus petits capitalistes puissent être libérées. La propriété des multinationales et des traitres sera nationalisée. Notre économie aurait un caractère combiné de propriété d'Etat et de propriété privée philippine.
« Cela implique un changement de pouvoir politique, bien sûr, conclut Sison, c'est-à-dire une transformation fondamentale de la société. L'impérialisme US, le féodalisme et le capitalisme bureaucratique ont développé une forme virulente de fascisme aux Philippines. La solution se trouve dans une révolution démocratique nationale d'un type nouveau, c'est-à-dire, sous la direction de classe du prolétariat. Les révolutions de l'ancien type ont été dirigées par la bourgeoisie libérale. »
A la demande de savoir quel rôle il envisageait pour la bourgeoisie libérale, Sison répondit : « Elle sera toujours progressiste, mais elle n'aura pas l'hégémonie politique. Elle ne possède pas la capacité de direction politique, idéologique ou organisationnelle nécessaire pour faire face à l'impérialisme US. Il existe quatre forces aux Philippines aujourd'hui. D'abord ouvriers, qui représentent environ 15% de la population. Ensuite, les paysans, qui en représentent 75 %. Donc, les ouvriers et les paysans ensemble constituent 90 % de la population. C'est la base fondamentale du front unique qui est nécessaire pour remporter la victoire. En plus, il y a d'autres forces dans ce front unique : la petite bourgeoisie urbaine (les petits propriétaires, les gens éduqués) et, enfin, la bourgeoisie moyenne. L'ennemi de classe, c'est la bourgeoisie compradore, ceux qui contrôlent les banques, ce sont les grands propriétaires fonciers, et ainsi de suite. L'ancienne révolution philippine a été incapable de liquider cette couche. »
LE ROLE DE L'AUSTRALIE J'ai alors demandé à Sison ce qu'il pensait du rôle de l'impérialisme australien aux Philippines. « Je pense que les Etats-Unis poussent l'Australie à assumer plus de responsabilités dans la lutte contre les insurgés, a-t-il répondu. Les principaux projets d'aide sont orientés dans un sens militaire. A première vue, il s'agit simplement d'une aide économique, mais, en fait, cette aide est utilisée pour créer un effet psychologique, afin de décourager le mouvement révolutionnaire et de créer des infrastructures, pas seulement pour les propriétaires fonciers, mais aussi pour les militaires, des routes par exemple. Le gouvernement reçoit aussi de l'aide militaire directe de l'Australie. »
J'ai demandé à Sison s'il pensait que, si un gouvernement révolutionnaire et populaire arrivait au pouvoir aux Philippines, les Etats-Unis répondraient de la même façon qu'à Grenade, c'est-à-dire par une invasion ? « Grenade était un petit pays, répondit Sison. Si les 52 millions de gens dans ce pays décidaient de changer tout le système, je crois que les Etats-Unis auraient beaucoup de difficultés à renverser ce pouvoir. A cause des
La veuve d'Aquino prend la parole au cours d'un rassemblement anti-Marcos. (DR) abus de pouvoir scandaleux de la dictature Marcos, l'unité pour laquelle on avait longtemps espéré s'est manifestée. Même la clique militaire s'est désunie. Il y a une ruée pour chercher des monnaies étrangères. Les revenus en provenance des exportations et des prêts extérieurs diminuent. Les Etats-Unis ne seront pas capa bles d'intervenir. C'est une puissance en déclin, comme l'a montré la bataille en Amérique centrale. Les combats en Amérique centrale constituent le prologue d'un bouleversement révolutionnaire dans toute l'Amérique latine. Il y a plusieurs candidats pour commencer ce bouleversement : le Brésil, le Chili, l'Argentine. Les Américains ont appris une leçon au Vietnam. Cela représenterait un changement de politique important si les EtatsUnis envoyaient de nouveau des troupes à l'étranger », a-t-il déclaré, pour répondre à une question sur la possibilité que Washington envoye des troupes en Améri-
LA LUTTE AUX PHILIPPINES Comment Sison voit-il le développement de la lutte dans son pays ? « La maturation de la révolution philippine viendra d'ici 5 à 10 ans. Je prends en compte le déclin des Etats-Unis et leur manque de capacité militaire à contrecarrer la révolution philippine. Le peuple américain ne permettra pas à Ronald Reagan de se lancer dans de nouvelles aventures. Je m'attends à ce que la révolution philippine remporte la victoire à côté de plusieurs autres avancées révolutionnaires. Aujourd'hui, le régime Marcos est beaucoup plus affaibli. Le rassemblement du 21 août 1984 (pour commémorer l'anniversaire de l'assassinat de l'opposant Benigno Aquino, ndlr.) a été sans précédent par son ampleur et sa combativité. Les organismes qui décident de la politique américaine ne pouvaient qu'être impressionnés par cette manifestation de l'isolement de Marcos d'avec le peuple. »
Est-ce que cela pourrait conduire les demandé. « A tout prendre, il semblerait que Reagan aurait préféré un processus lent lui permettant de se débarrasser de Marcos par phases successives, mais je pense que maintenant ce processus va être accéléré. Bien sûr, je ne compte pas sur les Etats-Unis. Le gouvernement US ne déciderait de lâcher Marcos que si, d'abord, le mouvement de masse légal et démocratique continuait à se renforcer, et deuxièmement à cause de la montée de la lutte armée. Ce sont ces deux éléments qui décideraient du sort de Marcos. Il y a déjà une impasse. La Nouvelle armée du peuple (NPA) a atteint le stade de la capacité d'anéantir des unités importantes de l'armée. La NPA a maintenant lancé sa proaprès les autres de plus petites unités militaires. La politique des militaires de s'attaquer aveuglément aux grandes communautés et de bombarder des villages paysans ne fait que renforcer le soutien à la
Désirant connaître les d'un durcissement militaire dans l'avenir, j'interrogeai Sison sur ce sujet. « Un durcissement militaire ou un coup qui renforcerait la politique de Marcos ne pourrait pas durer longtemps. Il pourrait alors y avoir une fraction militaire modérée qui préparerait la voie pour un gouvernement civil, comme cela s'est passé en Argentine Ou bien un gouvernement de transition soutenu en quelque sorte par la gauche. Il y a plusieurs possibilités. »
Finalement, j'ai questionné Sison sur la manière dont il passait le temps en prison. « Je lis et j'écris, et maintenant je peux discuter avec les deux autres détenus. En criant, je peux communiquer avec deux autres à travers un mur. J'ai le droit de lire tout ce qui est légalement disponible, par exemple, je lis des projets de documents de l'opposition et du matériel publié par le Front national démocratique (NDF, animé par le PCP, ndlr) . Mais on ne me permet pas d'avoir accès au matériel du PCP. Maintenant, j'ai plus de 500 livres dans ma cellule. Je lis lentement ces jours-ci. » Quand j'ai demandé à Sison de faire le point sur l'état actuel des poursuites judiciaires contre lui, il a expliqué ceci : « Nous essayons de gagner du temps, pour qu'un jour Marcos s'affaiblisse et que la commission n'ait pas la possibilité de nous condamner. Si nous étions condamnés, il y aurait un scandale important, parce que la Chine serait impliquée. Cela gênerait Marcos, parce que les Philippines dépendent de la Chine pour 20 % de leurs importations de pétrole brut et aussi pour des importations de riz. »
Deb SHNOOKAL, Intercontinental Press, 12 novembre 1984.
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