Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Théorie et pratique de la réforme agraire

· Inprecor n° 186, 17 décembre 1984 · p. 5-12 · 7 679 mots

Nicaragua Amérique centrale Économie mondiale

Liuilet 1979, est intervenue dans un pays essentiellement A victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua, en agricole, dont l'économie était très largement dominée par la grande propriété foncière, le latifundisme. Il est donc évident que la résolution de la question agraire, notamment par le biais de la transformation en profondeur des structures de propriété agraire, devait être au cœur du véritable processus révolutionnaire que connaissait ce pays. Et, effectivement, c'est la réforme agraire qui a constitué la clef de voûte des bouleversements révolutionnaires effectués par la révolution sandiniste depuis cinq ans. Commençant par l'expropriation des terres de Somoza et de ses partisans, la réforme s'est ensuite étendue progressivement à d'autres secteurs de la grande propriété latifundiste qui n'étaient pas exploités, au point qu'aujourd'hui ce secteur de l'économie agricole ne représente plus que 12 % de la surface cultivée du Nicaragua, contre presque la moitié avant la révolution (1).

La question de la réforme agraire constituait un élément central du programme du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) avant le renversement de Somoza. Mais sa résolution, depuis 1979, a forcément été entreprise dans des conditions spécifiques extraordinairement difficiles, imposées par l'histoire et la réalité du pays dans le contexte international qui prévalait. Il a fallu faire face à l'arriération séculaire du Nicaragua sur les plans économiques, sociaux et culturels, aux formes prises par l'insertion de son économie agro-exportatrice dans le marché mondial, tous éléments spécifiques de la situation auxquels il faut ajouter le blocus US, les conséquences des destructions entraînées par la guerre et les dégâts de la « contra », aussi bien que les répercussions de la crise économique mondiale.

C'est à une analyse de l'application concrète de la réforme agraire qu'est consacré le texte que nous publions ci-dessous. L'auteur, Jaime Wheelock, est un des neuf membres de la direction nationale du FSLN. Il dirige l'Institut national de la réforme agraire (INRA) depuis sa création dans les premiers

« Nous sommes des hommes qui vivent de la terre. » (DR)

NO SOMES AVES FARA VITT

EL AIE NO SOMOS PECES

PARA VIVIR DEL MAR SCMO

HOMBRES PARA VIVIR DE LATIE

NICARAGUA jours qui ont suivi le renversement de Somoza, et il cumule cette responsabilité avec celle de la direction du ministère du Développement agricole et de la réforme agraire. Ce texte est extrait du livre Entre la Crisis y la Agresion : la Reforma Agraria Sandinista. En présentant son ouvrage aux lecteurs nicaraguayens, Jaime Wheelock explique : « (Notre premier objectif) est de faire la synthèse entre les traits principaux de la transformation agraire réalisée par la révolution populaire sandiniste depuis les premiers moments de l'existence de l'INRA jusqu'à aujourd'hui. Cinq années se sont écoulées et nous nous faisons presque un devoir de présenter sous forme de bilan un résumé des idées centrales, des conditions dans lesquelles nous avons travaillé, et des avancées concrètes que nous avons obtenues dans le domaine de la réforme agraire. »

Le second objectif que se fixe l'auteur est « d'exposer de façon ordonnée les lignes de force qui déterminent la stratégie de l'axe central du développement économique du pays. A cette étape de la révolution, cet axe se trouve dans le secteur agraire. C'est pour cela — parce que le Nicaragua était et est encore un pays agricole —, que l'analyse que nous avons faite s'étend aussi sur les questions du sous-développement et de la dépendance, questions qu'il est aussi nécessaire de dépasser par la stratégie que nous exposons ici ».

Pour préciser le caractère et le but de son ouvrage, Wheelock explique d'abord que les idées qui y sont contenues représentent, d'une part, la réflexion de la direction du Front sandi-

1. Sur la réforme agraire, voir le dossier « Nicaragua » paru dans le numéro 182 d'Inprecor du 22 octobre 1984, notamment les articles de Claude Devilliers, « Elections démocratiques dans le contexte d'une économie de guerre » et d'Eduardo Baumeister et Claudia Pereira, « Les coopératives agricoles au centre de la réforme agraire ».

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ce qui eut pour conséquence la chute tout le temps entre la prospérité et la niste sur ces questions et, d'autre part, les différentes analyses et solutions qui ont été développées pendant cinq ans parmi les cadres de la réforme agraire et du développement agricole. II explique ensuite que le livre a été écrit non pas comme un ouvrage théorique, mais rapidement, en se basant sur les notes concernant différents rapports qu'il avait fait sur les questions en discussion, et pour répondre à l'intérêt suscité chez les travailleurs, la jeunesse et, bien sûr, les cadres du Front sandi-

Jaime WHEELOCK

Quand nous avons inscrit dans notre programme, en 1977, la promesse d'une réforme agraire profonde, nous l'avons fait en vertu d'une revendication historique du peuple nicaraguayen, paysan dans sa grande majorité. Nous acceptions ainsi une responsabilité politique et historique.

Avec la révolution, notre réforme agraire devait prendre des formes concrètes, en grande partie déterminées par les conditions de développement de la société nicaraguayenne.

LE POIDS DE LA RÉALITE SOCIALE

LÉGUÉE PAR LE PASSÉ

Nous ne pouvions choisir volontairement quel type de réforme agraire nous allions développer. Nous devions nécessairement partir de la formation socio-économique du Nicaragua dans son développement matériel, puis historique, et découvrir ou analyser quelles étaient les caractéristiques de la société nicaraguayenne. Il existait déjà un premier conditionnement historique et socio-économique qui allait déterminer le caractère de notre réforme agraire. Nous avions constaté que le Nicaragua était un pays dépendant, dont la fonction, au sein de la division capitaliste internationale du travail consista très tôt en la fourniture de matières premières, d'abord au marché européen, ensuite aux Etats-Unis principalement. C'est autour de cette fonction que se construisirent l'économie et la société nicaraguayennes en général, c'est-àdire une économie et une société dépen-

Deuxièmement, et comme conséquence de ce rôle, notre pays se développa avec quelques pôles de modernisapurement technico-agronomiques, qui évoluèrent en fonction des nécessités du marché international, mais qui contrastaient avec les conditions de retard du reste de la population nicaraguayenne.

Pour donner un exemple, en 1867, 45 % des exportations nicaraguayennes provenaient de l'indigo et le café représentait déjà 59% des exportations. Cela signifie que les pôles de production s'articulaient autour de certaines zones et étaient désarticulés dans d'autres. Cela veut également dire que la population, le revenu, l'urbanisation se déplaçaient géographiquement autour des lignes d'insertion du Nicaragua dans le marché capitaliste mondial.

En 1905, l'or représentait 18% des exportations du Nicaragua. Dans les années 1930-1940, ce métal constituait 60 % des exportations, alors que le café passait de 50 % à 22 %, résultat de la grande crise capitaliste du début des années 1930, ractéristiques du nouveau Nicaragua. drastique de la valeur des exportations nicaraguayennes. Le pays s'appuya pour un temps sur l'or et, pendant la guerre, sur les exportations de caoutchouc et de bois. Dans les années 1950 apparut une nouvelle production, le coton, qui, en peu de temps, constitua entre 40% et 50 % des exportation. Puis, finalement, il y eut l'exportation de viande qui, à partir de 1967, représenta successivement 15%, 18 % et 10 % des exportations du Nicara-

En suivant l'évolution des exportations du Nicaragua, on suit dans le même temps le cours de l'insertion de son économie au sein du marché mondial. Ce fut d'abord un pays d'élevage extensif et d'agriculture vivrière, qui fut ensuite, dans un premier temps, violemment incorporé au marché international du café et du bois, et, dans un deuxième temps, à celui de la canne à sucre. Puis, le pays fut touché avec la même violence par des crises cycliques qui convertirent subitement le Nicaragua en un pays de pôles miniers ou bananiers, avec des hauts et des bas conduisant la population à la misère et à la pauvreté. Le pays ne put auto-subsister de façon stable et oscilla

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niste, par les problèmes économiques. Il ne s'agit donc pas d'une thèse académique, mais d'un ouvrage militant qui s'insère dans le cadre du débat permanent qui est l'un des traits ca-

C'est dans le même esprit que nous le publions, pour que les défenseurs de la révolution nicaraguayenne soient mieux armés dans leur travail de solidarité, par une connaissance des problèmes concrets du processus révolutionnaire.

crise. La prospérité se traduisit par l'augmentation du revenu d'un petit nombre de familles et, surtout, par la création de richesses qui seront envoyées à l'exté.

rieur, sans que soient créées dans le pays conditions réelles permettant progrès, et qu'au contraire croissaient la pauvreté et la misère du peuple

Nous nous trouvions donc, avant

1979, face à un pays dépendant et arriéré, dont l'exploiteur était le latifundiste, et où le mode de production capitaliste était développé de façon inégale. Tout cela devait être mis en relation avec les différentes étapes traversées par le Nicaragua dans sa liaison au marché mondial.

Il y eut d'abord une étape de développement de la région centrale du nord du pays, avec le café. Plus tard, le Nicaragua développa ses exportations et connut son dynamisme principal dans la région de l'Atlantique, avec des zones autour desquelles se réorganisèrent la production et la population. Ensuite, cela s'essoufla et se désarticula.

L'héritage de la dépendance et du développement inégal du pays eurent pour résultat la condition misérable du peuple, mais aussi la concentration de la richesse

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dans une couche de la bourgeoisie très arriérée qui, d'une certaine façon, souffrit aussi des extorsions du capitalisme mondial. Quand il est question d'arriération, il ne s'agit pas seulement d'une référence au fait qu'il y a une pauvreté périphérique par rapport à un centre capitaliste, mais aussi qu'au sein du capitalisme agricole, minier ou forestier, la productivité et l'efficacité sont incroyablement basses par rapport à d'autres pays, même centro-

Quelques exemples sont révélateurs à cet égard. Alors qu'au Costa Rica le rendement du café est de 14 quintaux à l'hectare, de 9 au Salvador et de 10,3 au Guatemala, il est à peine de 5,7 quintaux au Nicaragua. Pour le sorgho, le rendement est de 20 quintaux à l'hectare au Costa Rica, de 11 au Salvador, de 16 au Guatemala, mais de 10 quintaux au Nicaragua. Pour le mais, le rendement est de 18 quintaux à l'hectare au Costa Rica, de 18,8 au Salvador, de 15 au Guatemala, de 9,9 au Honduras et de 9 quintaux au Nicaragua. Pour le riz, le rendement est de 26,3 quintaux à l'hectare au Costa Rica, de 37 au Salvador, de 28,8 au Guatemala, de 20 quintaux au Nicaragua. Ces rendements sont historiquement très bas par rapport au reste des pays d'Amérique centrale et ne sont comparables qu'à ceux du Honduras. Sur un total de 400 000 hectares potentiellement irrigables, le Nicaragua n'avait, en 1979, que 40 000 hectares effectivement arrosés. En ce qui concerne la mécanisation, des pays comme Cuba ou la Bulgarie, qui ont à (respectivement 110 000 et 114000 km2) possédaient l'un 60 000 et l'autre 70 000

You unités mécaniques, que le Nicaragua n'en possédait, en 1979, que 2850. concernant le niveau de développement des forces productives du pays. D'autre part, le taux d'analphabétisme était, avant la révolution, de 56 % au niveau national. tandis qu'il était beaucoup plus élevé dans les campagnes, femmes étaient analphabètes à 100 %. En ce qui concerne l'espérance de vie à la naissance, elle était de 55,2 ans en 1977. Le taux de mortalité infantile était de 130 pour mille, le taux de chômage de 25 %. Il y avait 1,73 lits d'hôpital pour l'eau potable, et population recevait l'électricité.

Il s'agissait-là d'une réalité difficile à transformer. Dans les conditions du Nicaragua, les rapports de production étaient déséquilibrés. Il ne s'agissait pas d'un capitalisme avancé, mûr, mais d'un capitalisme dépendant et profondément arriéré, socialement et culturellement. Il n'était même pas possible de dire qu'il existait au Nicaragua un mode de production sein duquel coexistaient d'autres relations de production, plus arriérées. Il s'agissait d'un pays dont les EtatsUnis et les autres puissances capitalistes se servaient pour extraire des richesses et où s'étaient organisés quelques centres de production. Dans ce pays, une couche privilégiée de la population d'origine oligarchique une bourgeoisie attardée, et tirait sa richesse de l'exploitation sans merci des travailleurs, plus que de l'obtention d'une haute productivité ou de l'extraction d'excédents résultant d'une intensification du

You de l'augmentation de l'efficaAvec ce type de relations de production et avec un développement extrêmement attardé des forces productives, il n'était pas possible d'entreprendre une réforme agraire classique. Selon les thèses socialisme scientifique, pour qu'un mode de production puisse se développer de façon naturelle d'une étape à l'autre, il faut pour le moins une pleine maturité du mode de production qui va être

Le socialisme est un mode de production qui remplace un autre mode de production qui a atteint ses limites, au moment où les forces productives que développe le capitalisme se trouvent freinées par des rapports de production caducs. Ce n'étaient là, en aucune façon, les conditions du Nicaragua. Nous n'étions pas face à des conditions qui permettaient qu'à partir de cette révolution, les éléments ou les conditions objectives pour la construction du socialisme puissent surgir, tant dans l'agriculture que dans l'industrie ou dans le commerce. C'est-à-dire qu'avant tout nous devions examiner l'histoire, le développement socio-économique du pays, ainsi que les circonstances politiques et géopolitiques qui existaient en 1979, afin de pouvoir identifier les facteurs qui nous guideraient vers une transformation sociale adéquate, objective et conforme aux intérêts de la ré-

LES CONDITIONS POLITIQUES DE LA RÉFORME AGRAIRE D'un autre côté, nous devions faire face à des conditions non seulement objectives ou matérielles, mais aussi politiques. La révolution populaire sandiniste triompha comme d'éléments très particuliers de la situation vécue par le pays, et dont l'avant-garde allait profiter pour diriger la révolution de

Nous avons dû un peu forcer l'histoire et nous baser sur une série de facteurs sociaux, certains étant mûrs, d'autres non, des facteurs déterminants pour que nous puissions renverser la dictature. Plus que développer la lutte entre le capitalisme et le socialisme, nous avons dû développer une lutte de tout le peuple contre la dictature pour la libération nationale du Nicaragua. C'est-à-dire levé le drapeau de l'unite de tout le peuple contre la dictature, et cela a automatiquement conféré au processus de transformation des aspects assez particuliers, et qui nous limitaient peut-être autant que ceux que nous avions trouvé sur le terrain de l'infrastructure socio-économique. Car lorsque nous parlions d'unité nationale et que nous la traduisions dans le processus de transformation, nous devions comprendre que certains des principaux acteurs de transformation - incorporés intégrés d'une façon ou d'une autre à la révolution, et qui avaient soutenu d'une façon obstinée, stable et massive le drapeau de la révolution -, n'étaient pas toujours les secteurs avancés et organisés de la classe ouvrière industrielle. Il s'agisdes bases paysannes avec lesquelles nous avions passé un accord historique, ou des habitants des faubourgs des rares centres urbains, et de la jeunesse étudiante.

D'un côté, la nécessité d'unir les forces contre la dictature et le fait que, dans un certain sens, la paysannerie était la force principale de la révolution, firent que notre révolution fut une révolution d'unité nationale, avec un caractère populaire fortement accusé par la participation et les revendications de la paysannerie. Cela explique que notre histoire, nos propres mots d'ordre politiques, et l'unité s'était forgée autour de la destruction de la dictature somoziste, influencèrent également le développement de la réforme agraire. C'est pour cela que, dès le départ, nous n'avons pas fait voter une loi de réforme agraire, mais que nous avons par promulguer une série de lois contenues dans les décrets numéros 3, 38 et 329, qui marquaient la récupération de terres usurpées par le somozisme et ses

Ces trois décrets constituèrent virtuellement la première loi de réforme agraire. Que représenta-t-elle ? C'était en premier lieu une réforme agraire anti-somoziste, qui se donnait pour objectif de récupérer les terres de Somoza, et c'était là un facteur d'une importance énorme.

de toutes nos considérations propres sur la réalité de la société nicaraguayenne - quelles étaient les conditions historiques pour entamer la réforme agraire ? — nous étions confrontés de fait à des facteurs de caractère politique qui influencèrent beaucoup plus notre réforme agraire. Cela nous conduisit à un certain cours, alors qu'une analyse de la situation à partir d'un autre point de vue, peut-être plus objectif, nous aurait conseillé de faire tout le contraire.

Nous avons commencé avec le somozisme, et en parlant du somozisme et de ses alliés, nous voulons parler de la proprié té foncière, principalement celle de la région du Pacifique, réservée à l'agro-exportation et essentiellement constituée plantations de café, de riz, de tabac ou d'élevage extensif, qui étaient les unités de

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production peut-être les plus avancées du pays du point de vue de leur technologie et de leur organisation. Voilà pourquoi nous avons commencé par organiser les entreprises d'Etat, connues sous le nom d'APP (Aire de propriété publique), et non pas par satisfaire les revendications directes et larges des paysans, contrairement à ce que nous leur avions promis. Et ce n'était pas parce que nous avions une fervente volonté de prolétariser la paysannerie, mais parce que les conditions matérielles et politiques le déterminèrent ainsi. Nous ne pouvions donner les complexes sans, parce que dans ces complexes travaillaient aussi bien des ouvriers industriels que des ouvriers agricoles, qui ne sont pas à proprement parler des paysans. C'était la même question pour les plantations de riz. Aucune d'entre elles, selon nous, n'était susceptible d'être divisée et distribuée pour répondre à une revendication des paysans pauvres ou sans terres, qui à cause de leurs conditions particulières attendaient beaucoup plus la remise de parcelles individuelles propres à la culture des denrées de base. C'est pour cela que, pendant un certain temps, nous étions aux prises avec des problèmes pour pouvoir tenir immédiatement les engagements originaux faits dès les années 1960 par le Front sandiniste de libération nationale.

Immédiatement après ces mesures, en 1981, nous avons préparé et appliqué, comme c'est expliqué plus loin, une loi de réforme agraire plus en accord avec les nécessités et les conditions de la société, afin de la transformer. Mais on retrouve aussi dans cette Loi de réforme agraire, d'une part les limites et les difficultés d'un Nicaragua retardé, dépendant, sous-développé et, d'autre part, les aspects très concrets de l'existence d'une alliance nationale anti-impérialiste, même si cette loi était porteuse de notre volonté de frapper pour la première fois et de façon claire le secteur des latifundistes oisifs et exportateurs de capitaux. D'une certaine façon, c'était là un pas de plus dans la réalisation du programme révolutionnaire.

LES OBSTACLES APRES

LA VICTOIRE: DESTRUCTIONS,

CRISE ET AGRESSION Nous n'avons pas trouvé guayenne est le produit d'une réalité plus large. Cette société a connu un développement limité et non harmonieux, et le type de capitalisme agraire qui y existe, produisant peu d'excédents, ou bien des excédents qui vont à l'étranger, permis un développement important de l'industrie. Ce n'était pas un capitalisme modele anglais, lequel, partant d'une spécialisation de l'agriculture et du commerce primitif développa une spécialisation d'abord artisanale puis, plus tard, industrielle, ce qui permit la création d'un large commerce, sur lequel naquirent un secteur financier et l'empire. tout le contraire qui s'est produit. Il y avait au départ un capitalisme peu créateur à l'intérieur du pays, ainsi que des relations entre les différents secteurs et branches de production nécessitant des produits manufacturés achetés à l'étranger. Il y a eu un processus qui interféra avec le développement qu'aurait pu l'industrie nicaraguayenne et s'y substitua. Il n'y avait pas d'industrie nicaraguayenne propre, et si, finalement, quelques industries apparurent, ce ne fut pas parce qu'elles découlaient d'un développement organique et contrôlé de la production, mais parce que le secteur commerçant de la bourgeoisie les implanta de manière artificielle, dans la perspective de tirer des bénéfices de la vente de marchandises produites à peu de frais dans l'espace constitué par le marché commun centrocommercial qu'industriel et d'ailleurs, sur le fond, notre pays ne vit pas à proprement parler de l'agriculture ou de l'industrie, mais de la vente de produits agricoles de base. C'est un pays commerçant et il est important d'en tenir

S'ajoutant à tout cela, nous nous sommes trouvés face à des pertes financières énormes dues aux destructions matérielles (481 millions de dollars), à la fuite des capitaux et au vol (518 millions de dollars), à la baisse d'activité de l'économie (1,246 milliard de dollars). Il faut se rappeler que le coton n'a pas été semé en 1979-1980. Au total, nous nous sommes trouvés face à d'énormes difficultés, suite à ces pertes qui atteignaient 2,245 milliards de dollars, et à une dette extérieure contractée à des conditions très dures, d'un montant de 1,6 milliard de dollars. Le degré de destruction matérielle du pays était terrible, qui s'ajoutait aux destructions provoquées par le tremblement de terre de 1972. En plus, nous devions payer les coûts de relogement, les pensions, et compenser la chute du pouvoir d'achat des salaires. C'était une situation de départ très difficile, avec une chute du produit intérieur brut (PIB) nicaraguayen en prix constants. Le somozisme, qui avait bénéficié des cours avantageux du coton sur le marché international, avait obtenu, en loppés.

1977-1978, un PIB atteignant 7 milliards de cordobas (1,2 milliard de francs). Le PIB chuta avec la révolution et, en prix constants, nous n'avons toujours pas retrouvé le niveau précédent.

Nous avons fait la révolution parce qu'il y avait un modèle économique et social en crise à l'intérieur duquel un des principaux aspects était constitué par le facteur politique, qui l'appuyait et que nous avons frappé frontalement. Ce ne sont pas tant les propriétaires fonciers ou la bourgeoisie nicaraguayenne — c'est-à-dire les classes qui formaient le secteur, disons d'avant-garde de ce modèle en crise — que nous avons affronté, mais son expression politique, contre laquelle tout le reste de la société, et la bourgeoisie elle-même, avait accumulé des contradictions. Nous avons donc abattu la dictature et nous avons pu faire la révolution parce que nous avons touché le point le plus faible de tout le modèle en crise, c'est-àdire ses structures politiques et militaires. Avec la réforme agraire et les transformations ultérieures, nous avons commencé à organiser un nouveau modèle économique, celui qui fraie aujourd'hui une voie qui nous permettra de désarticuler et de dépasser le modèle en crise dont nous avons hérité.

Notre modèle, sans que nous ayons dépassé la crise du précédent, est également soumis à une crise, à une pression, à une agression. Cela s'ajoute à l'obstacle historico-structurel que nous affrontons, aux limites et aux conditionnements politiques que nous subissons et qui mettent des obstacles aux avancées que nous voulons réaliser. Non seulement nous avons trouvé une situation de destructions, mais nous nous trouvons dans l'un des contextes les plus aigus et les plus difficiles qu'ait dû affronter une révolution, caractérisé par une crise économique aussi grave que celle de 1930, et en réalité plus grave, parce que c'est une crise économique qui s'accompagne d'un terrible endettement, particulièrement insupportable pour les pays pauvres et sous-déve-

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C'est une crise qui frappe en particulier le Nicaragua, qui vit du commerce de produits agricoles et qui, en outre, n'a pas de pétrole. L'un des principaux éléments de cette crise se trouve dans le problème des prix, qui sont très bas pour nos exportations et très élevés pour les produits manufacturés que nous ne produisons pas, ainsi que pour les biens de production nous devons nous procurer afin d'améliorer la production agricole commerciale et le niveau de notre propre consommation intérieure. Il est des pays qui ont une relation plus distante vis-à-vis de l'extérieur, c'est-à-dire que ce dernier n'est pas aussi pesant pour eux, aussi déterminant, car ils ont une économie intérieure auto-suffisante. Ils produisent eux-mêmes leurs produits manufacturés, leurs échanges se font dans de grands espaces de production et des marchés dont ils disposent en tant que pays développés. Mais il est d'autres pays qui, réellement, ne vivent et ne subsistent que par le moyen de ce qu'ils vendent. Les prix des biens de production dont nous avons besoin, principalement pour la production agricole, ont monté de façon exorbitante précisément au début de la Révolution populaire sandiniste. De même, notre révolution a coïncidé avec le début de cette crise internationale. Parallèlement à la hausse des importations, les prix de toutes nos exportations baissent.

Dans ces conditions, un pays comme le nôtre, entièrement tourné vers la production de sucre, de viande et de café, ne peut trouver rapidement le moyen de sortir de ces difficultés et de se mettre à produire autre chose. Les circonstances nous obligent à continuer plus ou moins les mêmes productions pour ne pas jeter des dizaines de milliers de travailleurs dans le chômage ou la misère, et ces décisions prises dans un moment de crise des prix nous coûtent très cher sur le marché international. De fait, dans le contexte de cette crise, le Nicaragua et les autres pays pauvres et sous-développés sont en train de subventionner la crise des pays capitalistes. Nous avons donc vu que les prix des importations ne cessaient de croître. Même si nous faisons des efforts pour réduire les importations de biens de consommation et les investissements pour économiser de l'énergie et d'autres matières premières, il est réellement très difficile d'importer pour moins de 750 à 900 millions de dollars par an, afin de fournir le minimum nécessaire à l'économie nationale. Malgré tout, même si après la chute de 1979-1980 on a retrouvé en termes généraux le volume des exportations, elles sont payées à moitié du prix que recevait le somozisme pour ce même volume d'exportations. Année après année, il a fallu aller chercher quelque part les 400 millions de dollars qui manquent pour survivre. Le résultat de ce cadre décourageant et du gouffre entre importations exportations, c'est que l'on arrive à avoir 4 milliards de dollars de dette extérieure. En plus, il est nécessaire de signaler - et c'est très important pour la réforme agraire et pour le développement de la société - que, d'une certaine façon, la première partie de l'endettement a été utilisée pour essayer de reconstruire le pays dans la période où commençait la crise internationale. Cette décision a coûté au pays deux ou trois fois ce qu'elle aurait pu coûter dans d'autres conditions.

Pendant les deux ou trois premières années après la révolution, le Nicaragua a importé pour les mêmes raisons un fort volume de biens de consommation. L'importation d'aliments, la reconstitution de stocks, ainsi que la réparation et la reconstruction des unités de production industrielles et agricoles, sont responsables pour une grande part de cette dette extérieure. Nous parlions dans le premier programme économique de « Réactivation économique » et de 95 000 postes de travail, nous ne parlions pas de chômage. Nous parlions de 95 000 emplois. C'est-àdire que la révolution marche vers une reconstruction dont l'une des tâches importantes est la question de l'emploi, dans des conditions pratiques de crise et de destruction. Cela a certainement représenté un endettement significatif, mais après tant d'années de luttes, et comme révolutionnaires, nous désirons effectivement le bien-être du peuple. De plus, dans le cadre de la révolution, nous avions un accord avec le peuple. Un accord sur quoi ? Sur la santé, l'éducation et, plus tard, la subvention des produits de base. Pourquoi subventionner les produits de base ? Parce que dans la mesure où ce pays manquait de moyens de transport, il y avait des problèmes de production matérielle, et il était donc nécessaire d'employer le budget national comme un mécanisme pour créer des investissements, pour garantir la défense du pays et satisfaire d'autres besoins du peuple. Cela s'est traduit dans les faits, et de façon globale Des membres de l'Association des travailleurs de la campagne. (DR)

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par une tendance inflationniste qui a touché le porte-monnaie des travailleurs.

Cette crise économique nous frappe de tous côtés. Nous devons acheter de l'énergie, dépenser nos devises pour rembourser la dette et assurer une distribution très équilibrée de ces ressources pour répondre à tous les besoins, défense comprise, puisque nous sommes aussi victimes d'une agression. Cette dernière, qui s'ajoute à la crise économique, a fait de très importants dégâts (679 millions de dollars de dégâts matériels, 427 millions de pertes productives, 364 millions résultant d'entraves aux projets, etc.) Depuis le 19 juillet 1979, et dans la continuation de la lutte pour la libération nationale, l'on comptabilise un chiffre de 3 milliards de dollars de pertes, ce qui implique un effort considérable pour le pays. La crise ajoutée à l'agression signifie des difficultés de toute sorte dans la production, et, dans certains cas, ce qui est encore plus pénible, la destruction de ce qui a été produit. Dans d'autres cas, les forces dont nous aurions besoin pour produire sont mobilisées au combat et elles doivent être nourries, si bien que les dépenses pour la défense sont en train d'augmenter. Une bonne partie des investissements directs et indirects est destinée à la défense, de même qu'une partie des dépenses de santé et des dépenses alimentaires. Une partie des coûts variables des entreprises, tels que les salaires, va à la défense. La moitié des travailleurs des entreprises d'Etat de la région VI (Jinotega, Matagalpa) sont mobilisés depuis un an tout en recevant la totalité de leurs salaires. C'est là une charge supplémentaire constituant un frein important à l'efficacité des entreprises d'Etat, qui sont presque toutes des entreprises de service. La conséquence de tout ce qui précède n'est pas seulement une dette extérieure, mais aussi un endettement intérieur. L'une frappetout le monde, l'autre crée l'inflation. Voilà le cadre dans lequel il faut considérer le développement agricole et la réforme agraire.

CINQ ANNÉES

DE RÉFORME AGRAIRE Malgré toutes ces difficultés, nous nous sommes tout de même proposés de transformer le pays, et la réforme agraire se trouve au centre de cette transformation. La réforme agraire est réellement un moyen, non une fin en soi. Elle a les mêmes objectifs que la révolution. Nous allons en dresser une liste :

- Avec la réforme agraire, nous voulons dépasser les graves manques historico-structurels qui affectent le pays, c'est-à-dire résoudre l'état de retard, de sous-développement et de dépendance du Ni-

- La réforme agraire vise simultanément à transformer et à démocratiser la société, par une répartition équitable de la principale ressource naturelle du Nicaragua, la terre. C'est là en réalité l'essence même de la démocratisation impulsée par la Révolution populaire sandiniste : faire de l'homme le sujet du travail, en lui

Paysans nicaraguayens. (DR) donnant une base matérielle qui le libère, lui donne la force et les conditions pour se développer économiquement, politiquement et culturellement.

- Nous recherchons, par la même voie, le progrès de l'homme et de la société. La réforme agraire cherche le bonheur des Nicaraguayens

- Enfin, ces transformations ont pour but de conférer à la société nicaraguayenne une paix intérieure constante et une stabilité durable. Avec la répartition de la terre, des milliers de paysans affamés et mal nourris auront pour la première fois qu'ils ont mise hier dans cette lutte pour la terre, ils la mettront aujourd'hui dans la construction d'une nouvelle société. De cette façon, la réforme agraire trace pacifiquement la voie du changement. Mais nous n'opérons pas ce changement historique au dépens du bonheur de beaucoup. La révolution a aussi ouvert ses portes au paysan moyen, qui est protégé par la Loi de réforme agraire, comme par les avantages que lui donne notre politique économique sur les plans du crédit, des prix, paysan moyen, la révolution donne la possibilité au grand propriétaire terrien, qui représente encore plus de 10% de la propriété foncière, de s'intégrer au nouveau régime instauré par la révolution, d'y être accueilli et protégé. La réforme agraire essaie précisément d'instaurer un nouveau régime économique et social où l'hégémonie populaire soutienne fraternellement la possibilité pour des secteurs sociaux auparavant dominants de vivre en harmonie dans le cadre pluraliste posé par

Dans la situation que nous avons trouvée au moment de la victoire de la révolution, en juillet 1979, il y avait au Nicaragua une distribution injuste et disproportionnée de la terre. Environ 2 000 propriétaires latifundistes possédaient la moitié des terres cultivées. La grande majorité des propriétaires était constituée de minifundistes qui possédaient moins de 10 manzanas (mzs) (1 manzana est légèrement supérieur à 1 hectare) et de paysans sous bail (métayers et fermiers) qui, tous ensemble, constituaient plus de 70% du nombre total de propriétés cultivées, mais qui possédaient à peine plus de 4 % de la surface cultivée. C'est dire qu'il existait au Nicaragua un latifundisme monopoliste et exclusif qui contrastait avec la présence d'une large couche de petite propriété minifundiste située sur terrains marginaux, et qui constituait le gros de la population rurale. Entre le minifundisme et le latifundisme, il y avait, d'une part, un secteur accablés par différents mécanismes d'exploitation et d'oppression, étaient appauvris, vivant dans des conditions affligeantes d'arriération et de marginalité. Parallèlement, il y avait un secteur toujours plus nombreux de semi-prolétaires agricoles obligés de quitter l'économie minifundiste vendre leur force de travail dans les plantations de coton, de café ou de sucre, où ils recevaient un salaire de misère et où ils vivaient dans des conditions inhu-

Le principal responsable de ce modèle foncier exploiteur était sans aucun doute le régime politique de Somoza lui-même. La famille Somoza et ses alliés étaient réellement les plus grands propriétaires fonciers du Nicaragua, si bien qu'au moment du triomphe de la révolution, un coup puissant et irrésistible a été asséné au modèle latifundiaire qui prévalait dans le pays. C'est la propriété somoziste qui reçut le choc principal, puisqu'elle fut automatiquement confisquée lors de la promulgation des décrets numéros 3 et 38 émis au cours des premiers jours du triom-

En vertu de ces premiers décrets, il a été récupéré 1 600 000 mzs, sur lesquels on a créé un secteur de propriété étatique. S'accordant avec le type de production des propriétés somozistes qui étaient

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Dirigeants sandinistes : de gauche à droite, Sergio Ramirez, Daniel Ortega, Jaime Wheelock et Bafondamentalement destinées aux cultures d'agro-exportation, le secteur d'Etat s'est organisé autour d'activités comme la culture de la canne à sucre ou du café, l'élevage du bétail, le tabac et le riz mécanisés. En fait, seule une partie relativement faible des propriétés somozistes récupérées était susceptible d'être distribuée aux paysans sans terre. Très vite, nous avons compris pour satisfaire les revendications agraires des paysans, il était nécessaire de promulguer une Loi de réforme agraire qui, dépassant les limites de l'antisomozisme, se propose des objectifs antilatifundistes plus importants. Le décret numéro 782, préparé par le ministère du Développement agraire et de la réforme agraire pendant les premiers mois de 1981, et sanctionné le 19 juillet 1981 par la Junte de gouvernement de reconstruction nationale, constitue formellement notre première Loi de réforme agraire. L'essence de cette loi n'est rien d'autre que le transfert de la grande propriété foncière en friche ou mal exploitée aux paysans sans terre dans le but d'arriver à une utilisation plus efficace de la capacité de travail paysanne, limitée par la structure de propriété de la terre d'avant la révolution. Dans la loi, le terme de « latifundisme » s'applique aux propriétés dont la superficie dépasse les 500 mzs dans la zone du Pacifique, Matagalpa et Jinotega compris, et 1 000 mzs pour le reste du pays. La condition pour l'expropriation est le caractère non cultivé ou inutile, et l'abandon de l'exploitation agricole, cas pour lequel, en réalité, la loi a été appliquée dans toute sa rigueur.

A partir de l'application de la Loi de réforme agraire, le mouvement coopératif, qui se consolidait depuis les premiers jours du triomphe de la révolution, a fait preuve d'un dynamisme important. C'est cette loi qui est à l'origine du premier mouvement coopératif véritablement organisé autour de formes de propriété collective déjà existantes, en particulier dans la région du Pacifique, où se constate une influence prolongée provenant des formes communales d'exploitation propres à la société pré-coloniale. A la fin de 1982, plus de 1500 coopératives dont près étaient des coopératives agricoles de production (Coopératives agricoles sandinistes, CAS, ndlr.) En décembre 1983, ces coopératives de production avaient obtenu une superficie de 380 000 mzs. Pendant les premières années d'application de la Loi de réforme agraire, les orientations générales des transformations étaient centrées sur la cession des terres, afin d'y organiser des coopératives agricoles de production et de renforcer la cohésion des 98 entreprises agricoles qui formaient le noyau de la production étatique. Cela signifie que pendant ces premières années, les terres provenant de l'expropriation du latifundisme improductif, et celles qui étaient obtenues par de simples achats, allaient immédiatement grossir, et dans une même proportion, le secteur coopératif et les entreprises d'Etat. De fait, la cession de terres aux paysans individuels ou aux unités familiales ne représentèrent que 12 650 mzs pour le mois de décembre 1983. Même si l'on avait commencé une titularisation des propriétaires précaires, permettant ainsi de régulariser un total de 202 227 mzs par l'assignation de titres de la réforme agraire jusqu'en décembre 1983, dont 21 058 mzs ont été distribués aux unités constituées par les populations de la côte Atlantique, il est néanmoins certain que la revendication historique des paysans pour la possession de la terre avait été considérablement

Au milieu de l'année 1983, suite à l'orientation décidée par la direction nationale du Front sandiniste et ratifiée par l'Assemblée sandiniste (structure intermédiaire entre la direction et la base

FSLN, mais qui ne joue qu'un rôle consultatif, ndlr.), un tournant s'est produit dans l'application de la Loi de réforme agraire, de son rythme et de ses modalités. On se préoccupa alors de la lenteur de la distribution des terres aux paysans pauvres et des difficultés à obtenir des progrès au travers des modalités du développement coopératif collectif. En effet, si ces modalités n'avaient pas présenté de difficultés majeures dans le cas des paysans semi-prolétaires du Pacifique, par contre, ce type de développement coopératif présentait de sérieuses limites pour résoudre le problème de la terre dans, les communautés paysannes dispersées et très arriérées de l'intérieur nord et oriental du pays. Même s'il est vrai que le développement de la propriété sociale de type coopératif, que nous avions privilégiée, représentait pour les objectifs de la réforme agraire un progrès significatif dans le dépassement des vieux modèles de l'économie paysanne traditionnelle et individuelle, nous nous sommes décidés à réaliser une campagne massive de distribution de terres aux paysans, sous forme de propriété individuelle, notamment dans les régions du nord et de l'est du pays. Cette réorientation dans les modalités d'application de la réforme agraire toucha les entreprises d'Etat elles-mêmes, auxquelles l'on demanda de céder mouvement coopératif et aux paysans individuels toutes les unités de production qu'elles n'étaient pas en mesure d'administrer de manière économiquement efficace. C'est aussi dans ce but qu'il y a eu une expansion importante des terres nationales ainsi que des propriétés productives individuelles, après négociations préalables. Ainsi, on assiste, en 1984, des titularisations de propriétés individuelles. Au cours des dix premiers mois de 1984, ce sont 1 250 000 mzs qui ont été à 35 000 familles paysannes dans les régions à plus forte concentration rurale de la République. C'est là le mouvement le plus important et le plus profond dans le domaine agraire qui ait été fait par la révolution, et qui ne peut etre comparé, dans ses effets, qu'avec l'application des décrets numéros 3 et miers jours de la révolution.

UNE NOUVELLE STRUCTURE

DE LA PROPRIÉTÉ AGRAIRE Cinq ans après la victoire de la révolution, le panorama de la distribution de la terre au Nicaragua est déjà irréversiblement différent. La propriété latifundiste de plus de 500 mzs, qui couvrait la moitié des terres cultivées, se limite aujourd'hui à 12%. Le coup le plus dur a été porté aux propriétés en friche, alors que le reste des propriétés supérieures à 500 mzs est en général constitué d'unités de production correctement exploitées, dans les mains de propriétaires qui se sont intégrés de façon conséquente aux plans de développement agraire. En outre, près de 20 % de la terre cultivée est aujourd'hui constituée par la propriété étatique. A côté du secteur d'Etat s'est formé un mouvement coopératif dont l'avant-garde est représentée par les coopératives agricoles de production, qui possèdent aujourd'hui

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18% de la terre cultivée. Ces deux seccoopératifs et étatiques, tuent, à eux deux, la superficie sociale de production agricole organisée par la réforme agraire, et, ensemble, ils possèdent et exploitent 37% de la terre cultivée. La moyenne propriété conserve 30% des proportion qu'avant la révolution, et bénéficie des facilités de crédit et de la politique décidée par les plans de développement agraire. Avec les plans d'attribution de 1984, le grand gagnant est le secteur des paysans pauvres, qui ont reçu de la révolution, si l'on additionne les assignations de terres et les légalisations, un total de 2 000 000 de manzanas, ce qui représente 25 % du total de la surface cultivée du pays.

C'est à cette ampleur qu'il est fait allusion plus loin, lorsque l'on parle de créer une stabilité par la distribution équitable de la richesse nationale. Nous avons réduit le latifundisme et mieux réparti la terre. Plus de 60 000 familles paysannes ont bénéficié de la révolution, entre la victoire et 1984, en recevant leur titre de la réforme agraire. Il y a beaucoup moins d'inégalités. C'est là-dessus que nous posons les bases d'une nouvelle société.

Il est évident qu'il y a de grands problèmes à affronter, dont certains sont complexes et dont la solution est difficile.

Quatrième

Internat

SOMMAIRE

- NUMERO

Editorial :

L'épopée des mineurs britanniques

Turgut Taylain :

Etat et capital dans la Turquie contemporaine

Bloque Socialista :

Un programme révolutionnaire pour la République

(Larges extraits du programme adopté par le congrès du

Bloque Socialista, organisation dominicaine avec laquelle la IVe

Internationale entretient des relations fraternelles)

Révolution permanente et dictature du prolétariat (de la

Commune de Paris au Nicaragua sandiniste)

(Longue étude qui traite de problèmes politiques et théoriques fondamentaux débattus aujourd'hui dans la IVe Internationale et dans d'autres secteurs du mouvement révolutionnaire)

Du côté de la production paysanne et coopérative, il faut faire face, d'hui, à l'expansion fulgurante du nombre des terres distribuées ou légalisées. Ainsi, les paysans attendent une assistance technique et la fourniture de biens de production et d'équipement, de mécanisation, etc., alors que l'Etat révolutionnaire est en réalité totalement incapable de répondre à ces besoins dans le cadre de ses

Du côté des entreprises d'Etat, il faut souligner la situation de faiblesse économique où se trouvent beaucoup d'entre elles. La majeure partie des unités de production ne possédaient aucun capital propre. Leur fournir des capitaux a coûté cher et cela ne s'est pas traduit immédiatement par une hausse de la productivité, car toutes ces entreprises ont dû passer par une période d'organisation et de réhabilitation. Dès les premiers jours, toutes entreprises ont fait des investissements sociaux assez coûteux, qui étaient au-dessus de leurs possibilités économiques. Il fallait en effet donner une réponse aux aspirations des travailleurs qui vivaient dans des conditions misérables. S'il est vrai qu'après les premières années, ces entreprises ont même dépassé, dans beaucoup de cas, les indices d'efficacité du secteur privé, il subsiste encore des problèmes évidents. D'abord, les entreprises ionale

15 - NOVEMBRE 1984

3 9 ..27 ..... 43 d'Etat, non seulement ont des coûts administratifs plus importants que n'importe quelle unité de production individuelle qui n'est pas obligée d'avoir un appareil de planification ou de contrôle administratif, mais en général elles vendent leur production à des prix cassés qui ne couvrent pas leurs coûts. C'est encore plus évident si l'on prend en compte les effets de l'agression, qui font payer aux entreprises les coûts des biens de production, des installations et des équipements détruits. De plus, pour la plupart d'entre elles, une partie significative des travailleurs est affectée aux travaux de défense. C'est là encore un coût supplémentaire qui retombe sur les entreprises agraires.

Il y a d'autres problèmes liés à la dispersion géographique des unités de production des entreprises, comme la faible dans certaines d'entre elles, qui produisent indistinctement pour l'exportation ou la consommation intérieure, ou qui combinent la production agricole et l'élevage, etc. Nous devons résoudre ces problèmes dans les années qui viennent. Ce qui est important, c'est que le terrain est solide, et nous pensons avoir suivi un chemin en général correct. Les petits et moyens propriétaires, qui forment le secteur individuel, ont amélioré leur productivité. Le secteur coopératif s'est étendu en superficie et en efficacité, devenant en pratique l'un des secteurs de pointe du développement agricole du pays. Les entreprises d'Etat, dans la mesure où elles font face à leurs problèmes, prennent la responsabilité d'une proportion de la production à l'exportation qui grandit chaque année, et constituent, dans une large mesure, l'axe des différents projets de développement impulsés par la République dans tout le pays. Voilà plus ou moins quel est le panorama actuel.

La transformation d'une société prédominance agraire comme la nôtre est une tâche complexe et une responsabilité de tous. Cette tâche ne doit pas être celle du seul gouvernement. Elle doit être assumée surtout comme une tâche des forces politiques et, en premier lieu, de l'avant-garde. Cette tâche historique de la transformation du pays exige un prix qu'il est impossible de mesurer avec de l'argent, comme peut l'être celui d'une simple marchandise. Nous sommes en train de sortir d'une société épuisée par la misère, d'une société marquée dans la difficile situation actuelle par une guerre artificielle mais coûteuse, qui s'ajoute aux effets de la crise qui secoue tout le tiers-monde. Après les créations de l'Aire de propriété publique et des coopératives, et après la distribution de 2 millions de manzanas aux paysans pauvres sans terre, l'effort d'organisation et de rationalisation qui demeure à faire est sans aucun doute d'une ampleur gigantesque. Consolider les acquis apparaît comme notre prochaine tâche capitale.

Jaime WHEELOCK, extraits du livre Entre la Crisis y la Agresion : la Reforma Agraria Sandinista,

Managua, 1984.

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