A tation du Centre dinvestigation et d'études sur la comme agrare, pas du mine- U début du mois de décembre, Ernest Mandel a séjourné au Nicaragua, à l'invitère du Développement et de la réforme agraire (MIDINRA). Il eut de nombreuses consultations avec des responsables des secteurs économique et de la formation de cadres du gouvernement nicaraguayen et du Front sandiniste de libération nationale
(FSLN). Outre plusieurs exposés faits devant des enseignants de l'Université centroaméricaine, il prononça une conférence publique intitulée « La crise mondiale du capitalisme », sous les auspices de l'Association nicaraguayenne des sciences sociales, section belge de la IVe Internationale. C'est cette interview que nous reproduisons ci.
NICARAGUA de retour du Nicaragua dessous.
« LA GAUCHE » : - Quelle a été la nature de classe des élections au Nicara-
Ernest MANDEL: - Il est faux de parler d'élections parlementaires bourgeoises ou d'élections pour une Assemblée parlementaire bourgeoise, comme nous l'avions déjà indiqué dans l'article paru dans l'édition du 16 novembre 1984 de la Gauche. Notre séjour sur place nous a pleinement confirmés dans la conviction que le pouvoir d'Etat, au Nicaragua, est un pouvoir des ouvriers et des paysans pauvres, avec 450 000 travailleurs armés conservant leur arme à la maison. C'est dans le cadre d'un tel pouvoir qu'il faut définir la nature de classe de l'Assemblée, et non à l'aide de critères formels.
- Quelle est la portée des professions de foi sandinistes en faveur du pluralisme politique?
- Il est impossible de juger des motivations individuelles. Il est encore plus difficile de faire un pronostic sur de possibles changements d'attitude futurs. Mais une chose est certaine : les dirigeants sandinistes proclament actuellement que le pluralisme politique n'est ni une manœuvre tactique interne à l'égard de la petite bourgeoisie rurale et urbaine ni une concession à l'opinion publique internationale, social-démocrate, chrétienne de gauche, voire bourgeoise latino-américaine ou même impérialiste. Ils proclament que le pluralisme politique est utile et indispensable au processus révolutionnaire, utile et indispensable à la construction du socialisme au Nicaragua. Il est notamment indispensable à l'élévation de la conscience et de l'activité des masses laborieuses, à leur participation croissante à l'administration réelle de l'économie et de l'Etat, à la lutte contre les déformations bureaucratiques au sein même du camp révolutionnaire et du FSLN.
Interview d'Ernest Mandel
Ces proclamations, qui se multiplient, constituent une contribution remarquable au développement de la conscience révolutionnaire internationale, un retour à la pensée originelle de Marx, du Lénine de 1917, de Rosa Luxembourg, de Trotsky. Nous y voyons la confirmation de ce que nous ne cessons d'affirmer depuis des décennies. Pour autant que la réalité nicaraguayenne corresponde à ces prises de position, tout le mouvement ouvrier international, toute la classe ouvrière mondiale, en tireront des avantages immenses.
- Peux-tu donner quelques exemples pratiques des fruits du pluralisme politique pour les masses laborieuses ?
- On ne peut dissocier le pluralisme politique de l'auto-organisation et de l'autogestion des masses : l'un conditionne l'autre. La combinaison des deux a commencé à s'affirmer au Nicaragua. Elle est loin d'avoir atteint son plein développement. Mais le fait que les choses commencent à aller dans ce sens constitue un nouveau pas en avant par rapport à ce que représentait l'autogestion ouvrière en Yougoslavie, en partie étouffée par le système du parti unique.
Sur le plan du contrôle ouvrier et de la participation des masses à la gestion des entreprises, des comités de production fonctionnent dans plus de la moitié des entreprises, avec une réalité d'auto-organisation fort variable, il est vrai, mais qui continue d'aller croissant. Sur le plan territorial, les comités de défense sandinistes sont des organismes de quartier représentant la grande masse de la population, chargés d'une série d'activités étatiques, comme la distribution des bons de rationnement, et le contrôle de la distribution des biens de base, ainsi que le contrôle de la scolarisation. Sur le plan de l'enseignement rural, il y a des conseils consultatifs de parents (et quelquefois de parents et d'élèves) qui s'efforcent notamment d'associer enseignement et préparation des élèves à leur intégration dans le travail productif.
En même temps se déroule une polémique de presse vigoureuse. Barricada et Nuęvo Diario répondent tous les jours à la Prensa, démasquant des mensonges ou des demi-vérités démagogiques de l'opposition. Ainsi, alors que la Prensa avait affirmé que le gouvernement avait empêché les leaders de l'opposition de voyager librement à l'étranger, Barricada publia la liste de leurs nombreux voyages, à partir des tampons de sortie collectés à l'aéroport de Managua. Autre fait important, si l'on veut parler de pluralisme et de droits démocratiques, il y a couramment des grèves qui ne sont plus du tout réprimées.
- Les progrès en direction de la démocratie socialiste vont-ils se refléter dans la Constitution que l'Assemblée va commencer à élaborer ?
— Je crois que oui, mais je ne puis évidemment pas prévoir dans quelle mesure. Cela dépend des discussions en cours, du degré de participation et d'activité politiques des masses, de l'issue des luttes sociales des prochains mois et, avant tout, de l'issue de la confrontation avec l'impérialisme et la contre-révolution. Jusqu'à présent, deux acquis doivent être soulignés : d'une part, la codification des libertés démocratiques, du pluralisme des partis, du droit de grève, de la liberté de la presse et d'association, semble acquise ; d'autre part, la direction sandiniste vient de faire un important pas en avant en à l'autonomie de la minorité ethnique des indiens Miskitos. La grosse question en suspens est celle de l'institutionnalisation, à côté de l'Assemblée nationale, du pouou sous une autre forme, mais réelle, non purement formelle, genre « chambre d'enregistrement ». En d'autres termes, il faudrait affirmer le pouvoir populaire non seulement à la base, dans les quartiers, les les entreprises, mais aussi niveau des communes, des régions et du pays tout entier.
- Cet essor de la démocratie socialiste se déroule dans le contexte d'une agression impérialiste permanente contre la révolution nicaraguayenne. N'est-ce pas là un paradoxe ?
- Pas du tout. Le pouvoir sandiniste au Nicaragua est en proie à une offensive impérialiste militaro-économique des plus cruelles. En plus des leçons tirées du processus révolutionnaire nicaraguayen lui-même et des leçons d'autres pays, c'est cette offensive impérialiste qui constitue un stimulant pour le FSLN pour élargir sans cesse sa popularité au sein des masses et l'appui effectif qu'il reçoit d'elles, afin d'être prêt à mobiliser le peuple tout entier en cas d'agression massive des Amé-
ricains. Cette orientation a été couronnée de succès. Je crois que contre l'impérialisme et ses mercenaires de la contra, l'appui des masses au FSLN est quasi total. Même les partis d'opposition bourgeois ont affirmé qu'ils se mobiliseraient comme une seule personne en cas d'invasion américaine.
- Tu parles d'une offensive contrerévolutionnaire cruelle. Peux-tu donner des exemples ?
- Pendant mon séjour au Nicaragua, une bande de 200 contre-révolutionnaires a tendu une embuscade aux environs d'El Pericon, au nord de la ville d'Esteli, massacrant 28 travailleurs qui allaient récolter le café. La plupart des victimes de cet assassinat immonde étaient des salariés des télécommunications. Plusieurs ont été brûlées vives par les contre-révolutionnaires, tandis que d'autres furent achevées à la baïonnette. Lors des funérailles, toute la ville d'Esteli était dans la clamant sa douleur et sa résolution de venger ses frères et sœurs.
- Quels sont les buts poursuivis par la contre-révolution avec de tels massacres ?
- L'impérialisme est parfaitement conscient du fait que l'opinion publique internationale est chaque jour plus sensibilisée par les risques d'une agression massive, d'un bombardement du Nicaragua par l'aviation américaine, ou d'une invasion des marines. Si de tels crimes devaient être commis, c'est par centaines de milliers que se compteraient les manifestants, non seulement en Europe occidentale mais encore au Mexique, en Amérique latine et surtout aux Etats-Unis et au Canada. Le prix politique à payer par Washington serait très élevé. Il faut d'ailleurs multiplier les efforts pour qu'il devienne de plus en plus élevé, voire insupportable.
Dans ces conditions, pour le moment, l'impérialisme a choisi comme ligne d'attaque contre la révolution nicaraguayenne celle de la guerre d'usure. Il combine les incursions de bandes armées contre-révolutionnaires avec un blocus et un sabotage économiques qui vont croissant. Les bandes opèrent essentiellement à partir du Honduras. Elles sont dotées de moquelques fois même appuyées par des hélicoptères. C'est évidemment l'impérialisme qui leur fournit cet appui logistique, par l'intermédiai-
La contre révolution dispose t-elle l'une base sociale au Nicaragua même ?
— On ne peut pas parler de guerre civile au sens réel du terme, justement dans la mesure où la base sociale des contras est des plus étroites. Il s'agit essentiellement des anciens gardes nationaux de Somoza, de leurs familles et de leurs clients, le tout s'appuyant sur des camps établis à l'étranger. Cette base connaît une érosion certaine. On commence à remplacer les pertes par un recrutement de mercenaires d'autres nationalités plutôt que par des Nicaraguayens.
- Cette guerre d'usure est-elle efficace du point de vue contre-révolutionnaire ?
- Elle ne peut manifestement ni renverser ni même saper le pouvoir sandiniste. Mais elle peut le placer dans des conditions économiques de plus en plus difficiles. Elle a obligé le gouvernement à consacrer 35 % du budget de l'Etat aux dépenses militaires. Les importations de pièces de matières premières et de biens de consommation sont en baisse. En s'élèvent à l'équivalent d'un quart du même budget. Elle oblige le pouvoir populaire à mobiliser une grande masse de travailleurs en permanence dans l'armée et dans les milices, causant de graves interruptions dans la production et la circulation des biens. Le pouvoir doit mener de front la bataille de défense militaire et la bataille pour la récolte du café : c'est un fardeau considérable pour les masses po-
- La situation économique s'est-elle détériorée de ce fait au Nicaragua ? après la victoire sandiniste, matérielle s'était améliorée pour les masses laborieuses, fait rare dans l'histoire des révolutions du 20e siècle. En 1983, le Nicaragua a connu le taux de croissance le plus élevé de toute l'Amérique latine.
PRODUCTION DES PRINCIPAUX PRODUITS DE CONSOMMATION INTERNE (en indices) 1977 1980 1981 1982 1983 poulets 100 99 124 142 155
100 93 154 200 150 lait pasteurisé 100 99 143 160 189 sucre 100 107 100 125 123 café soluble 100 514 589 842 984 pâtes alimentaires 100 167 175 156 190 huile 100 116 115 114 183 sel 100 155 145 savon 100 123 183 197 papier 100 269 330 363 boissons non alcoolisées 100 107 105 108 120 cigarettes 100 114 108 95 108 allumettes 100 100 104 125 134 Source : ministère de l'Industrie. Avant le triomphe de la révolution, beaucoup de ces produits étaient importés de l'étranger.
L'année 1984 a été, au contraire, une année difficile, une année d'économie de guerre comme disent les camarades sandinistes. Frais de guerre et destructions causées par l'agresseur réduisent les ressources disponibles de près de 25 %. Les masses le comprennent et l'acceptent, mais elles n'en souffrent pas moins les consé-
- Peux-tu préciser en quoi consiste le fardeau économique que l'agression impérialiste impose aux masses nicaraguayennes ?
- Les frais de la guerre impliquent une réduction de la quantité de marchandises distribuées par le réseau public. Celui-ci est en fait de plus en plus restreint aux biens rationnés (nourriture de base) et aux services essentiels (logement, enseignement, santé, transports en commun insuffisants, eau-gaz-électricité qui connaissent également des difficultés). Le salaire de l'ouvrier, de l'employé, du fonctionnaire suffit amplement pour acquérir ces biens et ces services. Mais il ne lui permet pas de se ravitailler au marché libre. Or, le marché noir du dollar aidant (le dollar est coté sur ce marché à 20 fois sa valeur sur le marché officiel !), les marchandises affluent de plus en plus vers ce reseau, rendant notamment les vêtements, les jouets, les équipements électro-ménagers inaccessibles pour la partie de la population qui doit se contenter du salaire. Sauf pour quelques produits, il n'y a pas vraiment de la pénurie. Il y a cependant ce déséquilibre des prix et des revenus. De là une réaction économique des masses : de plus en plus de personnes, y compris des ouvriers ou des membres ménages, préfèrent faire l'intermédiaire. Ils gagnent ainsi quatre ou cinq fois plus qu'en travaillant à l'usine ou à la coopérative. Le chômage a complètement disparu. Il y a pénurie de main-d'œuvre.
- Est-ce la faillite de l'économie mixte ?
- C'est plus compliqué. Quand on parle d'économie mixte, on pense en général à ce qui subiste comme entreprise capitaliste proprement dite au Nicaragua. Ce n'est pas de là que viennent les difficultés principales, car la production et les exportations de ce secteur sont strictement contrôlées par l'Etat (la situation est comparable à celle de la NEP en Russie). C'est de la coexistence malaisée d'un secteur industriel nationalisé trop faible pour alimenter toute la population et d'un secteur de petite production paysanne qu'on ne peut supprimer par la collectivisation forcée qu'elles proviennent. Le maintien de l'alliance ouvrière-paysanne est indispensable, pour des raisons politiques et sociales autant que pour des raisons économiques. Mais il faut éviter que cette coexistence malaisée ne se traduise par des sacrifices imposés aux ouvriers et bloque la planification, l'industrialisation et une croissance économique raisonnables.
Propos recueillis pour la Gauche, Bruxelles, le 16 décembre 1984.