Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOLIVIE

Interview d'Antonio Moreno, dirigeant du POR-U

· Inprecor n° 188, 21 janvier 1985 · p. 17-19 · 1 919 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme

Manifestation à Potosi (Bolivie), pour exiger la création d'un haut-fourneau pour le traitement du

E mois en mois, de semaine en semaine, la Bolivie s'en-

Donce dans ma banguerone un taux dinflation de 2000 % des exportations en régression de 20 %, une dette insolvable de

5 milliards de dollars (près de 48 milliards de francs) pour un pays au bord de la faillite. Au-delà des chiffres, cette débâcle représente une réalité quotidienne tragique pour les travailleurs et les paysans en proie à la pénurie. A La Paz, la capitale bolivienne, on se met à trois ou quatre pour acheter une gousse d'ail. La viande manque dès les premières heures de la matinée, même pour ceux qui ont encore les moyens d'en acheter. La spéculation effrénée aggrave encore cette situation.

L'autorité de la coalition gouvernementale, l'Union démocratique populaire (UDP), composée du Parti communiste

(PCB), du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et du

Mouvement nationaliste révolutionnaire de gauche (MNRI) de

Siles Suzao, est aussi en déroute. Pendant plusieurs semaines, les employés de banque ont refusé d'appliquer la dévaluation décidée par le gouvernement et ont continué à changer la monnaie aux taux antérieurs. Il a fallu un feu

« INPRECOR » : - Comment a été lancée la grève générale de novembre ?

Antonio MORENO : - La grève générale a été lancée en novembre par la

COB contre l'annonce par Siles Suazo d'une série de mesures économiques dictées au gouvernement par le FMI, dans le but de récupérer les intérêts de la dette et de garantir le profit privé. Le gouvernement de l'UDP a aussitôt fait savoir qu'il rejetait le plan d'urgence élaboré et proposé par la COB, en prétextant que son application supposerait la formation d'un gouvernement commun, un « co-gouvernement » de l'UDP et de la COB

La COB répliquait immédiatement à cette lettre du gouvernement en déclarant que son plan d'urgence constituait la seule réponse cohérente à l'approfondissede la crise. La centrale syndicale avançait aussi que l'idée du co-gouvernement avait été rejetée en 1983 non par la

COB mais par le gouvernement de l'UDP lui-même, lorsque la direction de la COB avait précisé qu'il s'agirait d'un co-gouvernement à majorité ouvrière, sur le modèle, en quelque sorte, de la « cogestion majoritaire » déjà en vigueur dans les mines (1).

Pourtant, devant l'imminence du train de mesures économiques gouvernementales et la gravité de la situation pour les salariés, et dans un souci de dialogue, la COB proposait de rédiger un cahier de revendications en 19 points, qui résumait les éléments prioritaires de son plan d'urgence (cf. encadré p. 18). Les questions des salaires, des prix et du ravitaillement étaient placées par cette plate-forme au centre des négociations. Ces 19 points

Un régime en décomposition

Interview de Antonio Moreno, dirigeant du POR-U vert donné par la disoulignaient en outre la nécessité de disla spéculation et cuter des effets de d'avancer des mesures dont l'application irait dans le sens du monopole du commerce extérieur, de la nationalisation totale du secteur bancaire, de la garantie d'un salaire minimum indexé sur le panier de la ménagère défini par la COB, de la garantie du ravitaillement en produits de première nécessité sous le contrôle de comités populaires, et d'un contrôle des prix en fonction des coûts de production zinc. (DR)

BOLIVE rection de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) pour que ces mêmes employés débloquent les salaires des militaires qui n'étaient plus payés. En novembre dernier enfin, le président Siles Suazo a été accusé par la droite d'opérations douteuses en rapport avec le trafic de drogue. Menacé de destitution par une majorité parlementaire de droite qui voulait obtenir des élections anticipées, il était acculé le dos au mur et ne trouvait d'autre réponse qu'une grève de la faim solitaire, dans une indifférence quasi générale. Finalement, le PCB et le MIR se retiraient du gouvernement formé à la mi-janvier.

C'est dans ce contexte de décomposition du régime que deux événements importants ont marqué la fin du mois de novembre et le début du mois de décembre derniers: d'une part, la grève générale de la COB, lancée le 14 novembre et, d'autre part, l'annonce de la convocation d'élections générales anticipées pour le 16 juin 1985, soit un an plus tôt que prévu.

Pour éclairer ces événements, leur enchaînement, et la nouvelle situation ainsi créée, nous avons demandé à notre camarade Antonio Moreno, dirigeant du Parti ouvrier révolutionnaire unifié (POR-U), section bolivienne de la IVe Internationale, de nous faire part de ses premières réactions.

- Quelle fut la réaction du gouvernement? - Le gouvernement accepta cette base de discussion, tandis que la COB lançait la grève générale sans attendre l'issue des négociations, et ce pour deux raisons. D'une part, du fait de la pression de secteurs de la classe ouvrière qui étaient par1. Sur la cogestion ouvrière majoritaire dans les mines, cf. Inprecor numéro 147 du 11 avril 1983 et 153 du 20 juin 1983.

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grève sectorielle sur leurs propres revendications ; la généralisation de la lutpermettait d'améliorer le rapport de force pour une négociation portant sur des questions vitales pour l'ensemble de la population. D'autre part, pour faire face à l'offensive de la droite, qui demandait la démission du président Siles Suazo et des élections anticipées dès 1985, et faisait planer la menace d'un coup d'Etat sanglant. Des militaires connus et haut placés firent même savoir au président de la République que certains généraux étaient directement impliqués dans les préparatifs d'un coup d'Etat, qui déboucherait sur des élections en 1985, après que le mouvement de masse et son avant-garde aient été écrasés par la répression.

Devant le refus du gouvernement de dénoncer publiquement ces préparatifs séditieux, la COB prit ses responsabilités, en appelant à la mobilisation active et à la résistance contre l'éventualité d'un

Depuis octobre 1982 en effet, la direction du syndicat était aux mains des partis membres de la coalition gouvernementale (principalement PC et MIR). Elle a mené pendant deux ans une politique de démobilisation et de frustration des aspirations du mouvement de masse, sous prétexte de déjouer les provocations de la droite et de ne pas offrir d'occasions aux « golpistes ». Mais lors du 6e congrès de la COB, qui s'est tenu à Cochabamba en septembre 1984, il y eut une modification de la direction, avec la victoire de la

Direction révolutionnaire unifiée (DRU) (2).

- Au lieu de céder aux revendications ouvrières et populaires, le gouvernement a alors cédé à l'exigence de la droite en acceptant des élections anticipées ?

- Au début, le résultat de la grève générale a été mitigé. Il n'y a pas eu, dans un premier temps, de grande participation aux réunions et aux assemblées de zone, peu d'élargissement aux employés de banque et aux fonctionnaires par exemple. Il s'agissait pourtant d'une première rupture avec la passivité entretenue par la direcsyndicale en place jusqu'au 6e L'Eglise a alors appelé tous les partis représentés au Parlement à se réunir pour chercher une solution de conciliation à la crise grave que traverse le pays. Ce « dialogue national » a commencé le 14 novembre. L'Eglise agissait en réalité comme médiateur au profit de la droite, et en particulier de l'Alliance démocratique nationaliste (ADN) de l'ex-général Hugo Banzer. La COB, invitée à cette réunion, déclinait l'offre en considérant l'hypothè se d'élections anticipées comme contraire à la Constitution, qui établit un mandat gouvernemental de quatre ans, soit jusqu'en 1986.

- C'est alors que la COB prit l'initia. tive de la création d'un Conseil de coordination populaire ?

- Constatant que la grève générale n'avait plus pour seule fonction de faire échec aux menaces de coup d'Etat et de rétablir le pouvoir d'achat, la COB convoquait en effet les partis de gauche à une réunion sur deux objectifs :

- rappeler que le 6e congrès de la COB avait adopté un document politique réaffirmant les thèses socialistes de la centrale et soulignant la nécessité pour les travailleurs de se doter de leurs propres instruments politiques de classe dans la lutte pour le socialisme ;

- constituer un front unique entre la COB et les partis de gauche. Cette dernière préoccupation répondait au fait que la COB ne pouvait à elle seule satisfaire les aspirations populaires sur le plan politique d'ensemble. Il faut forger pour cela l'instrument d'une alternative politique. l'Eglise a donc abouti à l'annonce, par Siles Suazo, d'élections générales anticipées pour le 16 juin 1985, alors que la COB annonçait une trêve — et non un arrêt définitif - de la grève générale. Le Conseil de coordination populaire (CCP), formé

LES PROPOSITIONS DE LA par la COB et les partis de gauche réunis à son appel publiait fin novembre un document affirmant qu'une fois de plus l'UDP devant la droite, qui serait favorisée par ces élections, à moins que le peuple ne soit capable de modifier la situation des rapports de forces avant cette échéance

La formation du CCP constitue une avancée. Il réunit la COB, les forces de gauche regroupées au sein de la DRU et d'autres formations (3). Il ne répond cependant pas totalement au besoin d'un front unique large des forces ouvrières et populaires, du fait notamment du refus du PC et d'un secteur du Parti socialiste 1 (PS1) de s'y intégrer.

2. Cf. Inprecor numéro 183 du 5 novem3. Le Conseil de coordination populaire (CCP) est composé des représentants du Comité exécutif de la COB et des partis politiques suivants : le PRIN de Juan Lechin, le MIR F. Masas, le PS1, le POR-U, le PS (Aponte), le PCB m-l, le FRI (Morales), le PST, le MJA et le MPLN. COB AU GOUVERNEMENT

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CONSTRUM LH URÉCCION

REVOLUCIONARIA UNITAR

2 000

- Tous les ponts étaient-ils coupés entre la COB et le gouvernement ?

générale du syndicat rejeta cette proposition et annonça la reprise de la grève générale. Cette fois-ci, début décembre, la

-Pendant la trève, les négociations grève entre la COB et le gouvernement ont recompris parmi les fonctionnaires et les pris. Dans un premier temps, le gouverneemployés, dont la participation donna à la lutte un caractère différent, plus actif, ment proposait un salaire minimum de

400 000 pesos boliviens, plus un bon aliavec des manifestations quotidiennes dans mentaire de 300 000 pesos (1 franc vaut les principales villes et une participation massive des étudiants et des collégiens. En

980 pesos au change officiel et plus de tout, la grève générale aura duré trois semaines. Elle a conduit le gouvernement à formuler une nouvelle proposition salariale définitive de 935 000 pesos boliviens comme minimum national, le bon alimentaire étant intégré de fait au salaire. De plus, l'accord légalisait et reconnaissait les conquêtes obtenues localement dans les luttes partielles des mois précédents.

Sur cette base, une nouvelle assemblée du syndicat a décidé d'une nouvelle trêve dans la grève, jusqu'en février 1985.

En effet, d'après les calculs des experts économiques de la COB, le coût du « panier de la ménagère », que la COB prend comme référence du coût de la vie, atteindra en février 6 millions de pesos, alors

Le cortège du POR-U, le ler mai 1984. (DR)

que les salaires, en fonction de l'indexation au marché noir). Une assemblée en vigueur, n'atteindront que 3 millions

De nouveaux affrontements sont donc à prévoir, qui peuvent entraîner la chute du président Siles Suazo et la rencontra un plus large écho, y remise du pouvoir entre les mains de la

Cour suprême de justice jusqu'aux élecment grave et tragique pour le peuple que le chantage au coup d'Etat, ou même sa menace réelle, ne suffisent plus à conte-

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