Les militaires partent mais la lutte continue Le 25 novembre dernier, après treize longues années, ont eu lieu des élections nationales. Au vu du résultat, il serait facile et commode d'affirmer que celui-ci reflète seulement le conservatisme du peuple uruguayen, que l'issue électorale n'a rien été d'autre qu'une simple manœuvre de la dictature et de la bourgeoisie, que les masses l'ont avalée sans broncher, et que rien n'a changé dans le pays ...
Il serait pourtant bon de commencer par clarifier quelque chose : nous, qui avons participé à la lutte populaire tout au long de cette décade infâme, nous savons que les militaires ne se sont pas « fatigués » de gouverner au point de décider de leur plein gré de se retirer. Ils s'en vont parce que les travailleurs et le peuple ont rendu ce pays ingouvernable pour la dictature. Ces élections ont été, grâce à la mobilisation du mouvement ouvrier et populaire, un droit récupéré par l'ensemble de la société. Elles n'ont pas été octroyées par la dictature.
Cependant, nous sommes arrivés au 25 novembre avec des proscrits, des prisonniers politiques, des exilés, et avec le procès honteux contre Ferreira Aldunate. Nous sommes parvenus à des élections qui, dans leur forme restrictive, tournent le dos à une bonne part des revendications populaires. Nous ne pouvons le nier : la sortie électorale de la dictature précède la sortie démocratique, qui impliquerait la défaite de l'autoritarisme militaire. C'est pourquoi nous refusons tout bilan triomphaliste et paralysant et affirmons catégoriquement que la lutte démocratique n'est pas terminée.
LA VICTOIRE DES COLORADOS : LES EFFETS
DU PACTE ET DE LA CONCERTATION SOCIALE
Il serait faux de conclure que l'immense majorité de ceux qui ont voté pour Sanguinetti l'ont fait par souci de la continuité, et de considérer comme négligeable les effets négatifs qu'ont eu pour les masses les accords du Club naval et la concertation sociale.
Le régime était acculé (ce qui ne veut pas allait tomber d'un jour à l'autre). Son modèle autoritaire était épuisé et il était rejeté par la quasi unanimité de la population. Sans aucun doute, les accords du Club naval lui ont permis d'échapper à l'alternative politique réelle : dictature contre mouvement populaire, autoritarisme ou démocratie ? Mais il y a plus. Non seulement ces accords ont divisé le front d'opposition et les secteurs les plus conséquents de la lutte contre la dictature, mais ils ont de plus ouvert la voie à la stratégie la plus régressive, celle qui n'a cessé de chercher un règlement « honorable » avec le régime et a tenté par tous les moyens de saboter la mobilisation populaire. Ces accords ont renforcé la thèse du « gradualisme », de la « transition pacifique et sans traumatisme ». Ils ont présenté le Parti Colorado à l'opinion publique comme le parti responsable et cohérent, le garant du retrait des militaires. On perdait ainsi sur la table des négociations une bonne partie de ce qui avait été conquis dans la lutte de tous les jours.
La Concertation est venue compléter, sur le terrain social ce que les accords du Club naval avaient entrepris sur le plan politique. Les réunions de la Concertation nationale programmatique (CONAPRO) sont devenues les grandes vedettes de la vie nationale. Elles se succédaient, faisaient croître l'expectative. Les déclarations se multipliaient, qui alimentaient les illusions. Pourtant, sur les questions décisives, il n'y avait pas accord. Le pacte n'a pas été conclu, non pas en raison de la mauvaise volonté des Colorados et des patrons, mais parce qu'il est tout simplement impossible de concilier les intérêts des exploiteurs et des exploités, (...) parce qu'en définitive, il est impossible de concilier les aspirations démocratiques du peuple et les intérêts de ceux qui sont opposés à une amnistie générale et sans restrictions, et qui ont eu l'aplomb d'aller jusqu'à affirmer qu'ils étaient disposés à appliquer les mécanismes répressifs contenus dans le décret 19 ! (pièce maîtresse du dispositif répressif de la dictature, ndlr.)
Le résultat électoral ne peut nous conduire à une position défaitiste sous-estimant les progrès effectués jusqu'à ce jour. Une nouvelle période s'ouvre pour la lutte ouvrière et populaire. Et il ne faut pas oublier que la majorité du peuple a voté contre l'autoritarisme, pour une démocratie sans tutelle, pour des changements économiques et sociaux. Mais nous ne pouvons pas davantage ignorer que la victoire élec torale des Colorados a largement bénéficié de la démobilisation sociale et d'un affrontement, aussi absurde que stérile, entre les forces politiques les plus dynamiques de l'opposition au régime militaire. Cela est dû en premier lieu aux accords du Club naval et à la concertation nationale. C'est à partir de cette réalité que tous les partisans du Frente Amplio doivent assumer leur part de responsabilité dans les événements historiques que nous vivons. LE FRENTE AMPLIO DEVANT LA NOUVELLE ETAPE
S'en tenir à un bilan arithmétique du résultat électoral serait aussi faux que dangereux. Personne ne nie que le Frente Amplio (FA) ait réalisé un progrès important sur le plan électoral, fondamentalement dans les zones ouvrières et populaires. Personne ne peut ignorer les années de persécution, de torture et de prison, ni les milliers de proscrits et d'exilés que compte le Front. Nous ne pouvons ignorer la virulente campagne anticommuniste ni les pressions en faveur du vote utile. Ce sont là des éléments à prendre en compte dans une analyse, mais non des justifications. En même temps, il faut considérer globalement le résultat du vote pour le Front et non seulement les résultats en faveur de chacune des composantes du Front. Bien sûr, la qualité et le sens des suffrages ne sont pas les mêmes. Qui peut nier que les dizaines de milliers de voix recueillies par la Gauche démocratique et indépendante (IDI) se sont portées sur un projet politique, pour la formation d'un parti de la révolution socialiste et contre les accords du Club naval ? Mais, bien qu'important, cela n'est pas encore l'essentiel. Il faut un bilan qui aille au-delà de la simple stratégie électorale et nous permette d'approfondir les raisons des succès et des échecs pour en tirer des conclusions et des perspectives.
Et il y a quelque chose de plus important encore. Le résultat électoral de 1971 comme celui du 25 novembre 1984, la vitalité du Frente Amplio comme instrument de l'unité ouvrière et populaire et comme expression des aspirations aux changements radicaux (...) confirment catégoriquement que la rupture du bipartisme bourgeois dans ce pays est un fait indiscutable et historique.
Par conséquent, deux chemins s'ouvrent dorénavant : soit le FA prend, avec les mouvements sociaux, la tête des luttes ouvrières et populaires sur la base d'une totale indé pendance politique envers les partis traditionnels et le nouveau gouvernement, soit il devient un parti d'opposition supplémentaire, ligoté dans le cadre du parlementarisme bourgeois. Il lui faut une politique qui soit avant tout au service des exploités, sans aucune collaboration ou participation au gouvernement patronal et pro-impérialiste du Par-
C'est pourquoi la tenue d'un congrès des comités de base du Front, démocratique et souverain, devient une nécessité urgente. Non seulement pour résoudre la question de la restructuration organisationnelle et la représentativité au sein de la direction du Front et pour tirer le bilan le plus précis possible. L'essentiel est ailleurs : le rôle du Front dans les luttes ouvrières et populaires, dans la lutte pour les revendications démocratiques, pour l'amnistie générale et sans restrictions et le démantèlement de l'appareil répressif, la lutte pour le salaire et la rupture avec le FMI, la lutte contre la loi d'éducation (qui supprime l'autonomie des écoles et des universités par rapport au pouvoir, ndlr.) et pour la réintégration immédiate de tous les travailleurs sanctionnés. Et, en particulier, pour l'abrogation du décret 19 et de tous les décrets répressifs de la dictature militaire.
Parti socialiste des travailleurs, Montevideo, 28 novembre 1984.