Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Après la victoire électorale du Parti Colorado

· Inprecor n° 188, 21 janvier 1985 · p. 14-15 · 1 875 mots

Daniel Jebrac était le pseudonyme de Daniel Bensaïd, dirigeant de la LCR et de la IVe Internationale.

Économie mondiale

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A victoire du parti bourgeois Colorado aux élections gédictature militaire, a donné lieu à un concert d'interprétations où perce parfois la déception. Certains voient dans cette victoire la preuve qu'au fond, le peuple est plus modéré et conservateur qu'il n'y paraissait à travers les manifestations et les initiatives de rue. D'autres invoquent plus platement le charisme personnel de Julio Sanguinetti, le dirigeant des Colorados, élu à la présidence de la République avec 38% des suffrages, contre 33 % pour le candidat de l'autre parti bourgeois, le

Parti National ou Parti Blanco.

Daniel JEBRAC

Face à l'usure de la dictature militaire, trois perspectives différentes étaient en présence lors des élections de novembre dernier. La première, celle des militaires eux-mêmes, était celle de l'institutionnalisation de la dictature déjà envisagée par le projet de Constitution de 1980 et rejeté lors d'un plébiscite qui avait infligé un premier échec public aux militaires. La seconde était celle des partis bourgeois traditionnels,

Colorado et Blanco, qui voulaient assurer la relève d'une dictature usée et discréditée par un régime parlementaire autoritaire, mais sans effectuer de rupture radicale de la continuité des institutions répressives et de la législation d'exception. La troisième voie était celle de la lutte intransigeante pour les revendications démocratiques, concentrée dans l'exigence d'élections libres, sans aucune restriction, sans exilés, prisonniers politi-

Les négociations entre les militaires et les partis traditionnels avaient échoué en 1983, mais elles aboutirent en 1984

Devant la montée et la radicalisation du les militaires se mouvement de masse, sont en effet résignés à accepter comme un moindre mal le projet des partis tradicelui d'une retraite préventive de l'armée dans ses casernes et d'une mutation graduelle de la dictature, afin d'éviter une explosion sociale et une véritable

« rupture démocratique » avec le régime répressif adossée à la mobilisation populaire. C'est le sens des accords dits du Club naval, qui arrêtèrent, en août 1984, les modalités du scénario électoral.

DE L'ACCORD DU CLUB NAVAL

A LA CONCERTATION NATIONALE

PROGRAMMATIQUE

Jusqu'au début de l'année 1984, le projet du Parti Blanco coincidait pour l'essentiel avec celui du Parti Colorado.

Son « tournant gauche » et nationaliste, tente nationale ». exprimé par le refus de signer les accords du Club naval, visait en fait à obtenir une meilleure répartition des positions au sein même de la bourgeoisie à la veille des élections. Il s'agissait aussi de disputer au mouvement populaire la direction de la lutte antidictatoriale pour mieux s'en approprier tout le prestige par la suite.

Plus profondément, le front antidictatorial, large et unitaire, qui s'était dessiné au fil de l'année 1983, commença à se diviser au fur et à mesure qu'émergeait plus nettement en son sein un pôle de classe. Celui-ci se manifesta avec le rassemblement de novembre 1983, puis avec la grève générale du 18 janvier 1984, organisée par le Plénum intersyndical des travailleurs (PIT), et enfin avec la manifestation du ler mai 1984, où les représentants des partis bourgeois furent exclus de la tribune officielle. Dès lors, la bourgeoisie d'opposition joua à fond sur l'argument du chantage à la guerre civile pour valoriser sa solution de transition vers un régime civil comme étant la seule réaliste. Pourtant l'alternative véritable ne passait pas entre une transition réaliste et négociée ou le chaos. Elle se situait plutôt entre, d'un côté, la perspective d'une passation des pouvoirs contrôlée, avec des libertés tronquées et une retraite ordonnée des forces répressives et, de l'autre, celle d'une rupture démocratique appuyée sur la mobilisation populaire.

C'est pourquoi les accords du Club naval, qui écartaient la deuxième solution, représentent une clef décisive pour la compréhension des résultats électoraux Dans les faits, ces accords constituaient une acceptation des thèses des Colorados et de leur projet :

- en freinant la polarisation et la radicalisation sociales;

- en divisant le front antidictatorial, avec le refus du Parti Blanco de signer les accords et leur rejet par une composante significative du Frente Amplio ;

- en modifiant le rapport des forces au profit des éléments bourgeois et mo-

Le résultat électoral pose deux questions décisives : pourquoi les Colorados ont-ils gagné ? La campagne de la gauche, regroupée au sein du Frente Amplio (Front large) a-t-elle été correcte et efficace du point de vue des intérêts populaires ?

Ces deux questions méritent des réponses allant au-delà des superficialités d'usage, car elles n'engagent pas seulement le passé, l'épisode électoral, mais aussi l'avenir, c'est-à-dire ce qui va se passer avec la formation du nouveau gouvernement en mars prochain. Et ce, d'autant plus que le nouveau président a fait des appels à la formation d'« un grand gouvernement d'en-

A ces accords du Club naval s'ajoutait l'expectative créée à propos de la

Concertation nationale programmagique

(CONAPRO), sensée compléter l'accord politique sur le terrain social. La lutte revendicative était ainsi sacrifiée aux péripéties de cette grande négociation. Et, pour éviter tout élément perturbateur dans la période électorale, le congrès du PIT, initialement annoncé pour septembre, était reporté à après les élections ...

Toute la démarche des accords et sa logique faisaient donc le jeu des Colora-

Leur projet ayant commencé à dos.

s'appliquer dès avant les élections, il devenait logique qu'ils apparaissent comme les mieux à même de le mener à terme.

LES RÉSULTATS ÉLECTORAUX

ET LES PERSPECTIVES

DE SANGUINETTI

Pourtant, par delà les dédales d'un système électoral particulièrement sophistiqué et complexe, les résultats révèlent des données intéressantes cachées derrière la victoire de Sanguinetti. Ainsi, la somme des suffrages recueillis par le Frente Amplio et la majorité du Parti Blanco, tous deux favorables à une amnistie générale et à un rétablissement sans restriction des libertés démocratiques, l'emporte sur le résultat du Parti Colorado. Ce seul fait prouve qu'il existait des réserves de mobilisation pour les revendications démocratiques radicales et une profonde aspiration qui ne peut être satisfaite par la seule voie électorale. De plus, le Parti Colorado ne dispose que de 13 sièges au Sénat contre 17 pour le FA et le Parti Blanco. A la

Chambre des députés, le Parti Colorado dispose de 41 élus, les Blancos de 35 et le

FA de 22 (2).

Les élections du 24 novembre n'en marquent pas moins un tournant impor-

1. Cf. Inprecor numéro 184 du 19 novem-

2. Weekly Report, Latin American Newsletters, Londres, 7 décembre 1984.

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tant dans la situation et l'ouverture d'une ère nouvelle. La dictature quitte la scène, mais une partie importante de son héritage (forces répressives et législation restrictive) demeure. Il n'y a cependant pas simple continuité, mais un changement effectif, qui est avant tout un résultat de la mobilisation populaire. L'élément continuité repose essentiellement sur le soutien apporté au régime, hier comme aujourd'hui, et malgré ce changement, par le capital financier impérialiste et ses associés locaux. Sanguinetti a été fêté en bonne et due forme par l'Association des banques et son gouvernement sera conforme et docile aux exigences du Fonds monétaire international (FMI). Il faut donc s'attendre à la mise en œuvre de plans anti-ouvriers et se préparer à défendre les revendications populaires contre ce gouvernement. Ceci exclut donc, du point de vue de la défense des intérêts des masses ouvrières et populaires, toute hypothèse de soutien critique ou, a fortiori, de coalition avec la majorité Colorado dans un gouvernement d'union nationale.

Sanguinetti, de son côté, a d'ailleurs été clair. Avançant dès son élection la

ALPA PRESENTE,

perspective d'une coalition d'unité nationale pour consolider la reconquête de la démocratie, il mettait comme condition minimale à une telle unité la mise en œuvre des mesures financières essentielles, d'initiatives pour la réactivation économique, et de mesures garantissant le fonctionnement régulier des institutions. Dans une interview accordée le 18 décembre dernier à l'Unità, le quotidien du Parti communiste italien, Sanguinetti mettait clairement les points sur les « i », à propos des trois questions cruciales de l'amnistie, des mesures économiques et des rapports avec les forces armées.

Sur l'amnistie, il déclarait : « Nous avions dit que l'Uruguay doit entreprendre un programme de pacification nationale, lequel suppose une loi d'amnistie Cette loi doit concerner tous ceux qui ont été emprisonnes après 1973 pour des motifs exclusivement politiques. (...) En outre, tous les exilés doivent pouvoir rentrer au pays dans des conditions de garantie et de compréhension. Mais, à mon avis, une loi ne peut inclure ceux qui ont appartenu aux organisations de guérilla et ont tenté de détruire par la violence les instiManifestation pour l'amnistie en Uruguay. (DR)

tutions démocratiques avant 1973, du moins ceux qui sont impliqués dans des délits de sang. Pour ceux-là, on peut parler d'un acte de générosité de la société, qui peut conduire à un pardon, mais pas à un acte d'oubli. »

Sur les mesures économiques à prendre par le futur gouvernement civil, Sanguinetti exclut le refus du paiement de la dette extérieure, et même toute idée de moratoire. Il s'oppose aussi à des mesures d'atteinte à la propriété privée, et il affirme : « Quant à la dette extérieure, on ne peut ni l'ignorer ni la refuser. »

Enfin, concernant les forces armées, Sanguinetti adopte un langage technocratique pour préciser : « Nous devons tendre à une réforme qualitative et quantitative des forces armées. Ces dernières sont passées ces dernières années 35 000 à 68 000 hommes, une croissance qui ne peut être abolie par un acte brusque sous peine de jeter au chômage et à la rue 30 000 jeunes aujourd'hui sous l'uniforme. (...) Nous devons en tenir compte et rétablir le mécanisme de subordination de la structure militaire au pouvoir politique. »

La clarté d'un tel projet laisse peu de place à l'entrée du Parti Blanco ou du Frente Amplio dans un gouvernement d'union nationale, quels que soient les désirs de certains de leurs dirigeants. Sanguinetti, qui l'a compris, envisage d'ailleurs la formation d'un gouvernement Colorado homogène, avec la mise en place parallèle d'un organisme de concertation permanent par lequel passerait l'« union nationale ». Le but d'un tel organisme serait de continuer à neutraliser le mouvement populaire, comme l'a fait la Concertation nationale programmatique avant les élections.

Dans cette situation, le danger qui guette le Frente Amplio, c'est de tomber de l'illusion électoraliste dans le crétinisme parlementaire. Pourtant, son propre score électoral améliore et consolide le résultat obtenu en 1971 avant le coup d'Etat militaire de 1973, les suffrages du FA passant de 304000 à 410 000, atteignant, seulement à Montevideo, l'équivalent du résultat total de 1971, et doublant son score en province. Ce succès liquide le bipartisme bourgeois dans un contexte où la légitimité acquise par le futur gouvernement Colorado est loin d'être unanimement établie et où la crise économique maintient à l'ordre du jour la possibilité d'une épreuve de force sociale.

La première question brûlante et non résolue au lendemain des élections reste celle de l'amnistie et des libertés démocratiques. La présence de 200 000 manifestants dans la rue le 24 décembre, pour réclamer l'amnistie totale, illustre la vitalité de la mobilisation démocratique. Cela indique la possibilté d'une reprise du fil de la lutte après le coup de frein donné par les accords du Club naval, pour parvenir à arracher au futur gouvernement ce qu'il n'est nullement prêt à concéder de son plein gré.

Daniel JEBRAC, 8 janvier 1985.

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