Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NOUVELLE-CALEDONIE

Interview d'Eloi Machoro, dirigeant assassiné du FLNKS

· Inprecor n° 188, 21 janvier 1985 · p. 28, 27 · 2 027 mots

France

victime du colonialisme français des organisations indépendantistes regroupées dans le Front de libération natio- , LOI Machoro, secrétaire général de l'Union calédonienne (UC) - la plus grosse nale kanake socialiste (FLNKS) créé en septembre 1984 - et ministre de la Sécurité du gouvernement provisoire mis en place par le FLNKS, et Marcel Nonnaro, dirigeant du FLNKS de Canala, ont été assassinés par les forces coloniales françaises, le samedi 12 janvier au matin, au terme d'une opération militaire d'envergure et d'un siège qui dura toute une nuit. Les militants du FLNKS ont été surpris lors d'une réunion de préparation du congrès du FLNKS qui devait avoir lieu le 12 janvier. Cette réunion se tenait sur la propriété d'un Kanak, militant du FLNKS, et non sur celle d'un colon européen, comme la version officielle du haut-commissaire français en Nouvelle-Calé-

Les deux dirigeants kanaks ont été abattus, alors qu'ils sortaient parlementer, par le tir de membres du Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) dépêché sur place par Edgard Pisani. Le FLNKS a révélé que l'action des forces répressives s'est faite en étroite collaboration avec un commando de milices fascistes qui se

Ces deux militants indépendantistes kanaks ont payé de leur vie leur engagement à la cause de l'indépendance kanake socialiste. La disparition d'Eloi Machoro va sans doute représenter un grand vide au FLNKS. Après l'opération d'occupation de la ville de Thio, qu'il avait dirigée sans effusion de sang, Machoro entreprenait la structuration, à l'échelle nationale, d'un système d'autodéfense des tribus kanakes, pour parer à l'éventualité d'une réaction violente des colons d'extrême droite. C'est la raison pour laquelle le gouvernement français entendait mettre la main sur le leader indépendantiste. Car le plan néo-colonial concocté par Edard Pisani se double d'une relance des opérations destinées à rétablir intégralement l'ordre colonial, lesquelles s'effectuent sur la base d'un choix stratégique de protection des intérêts des colons européens. Toutefois, le travail d'organisation entrepris par Eloi Machoro sera poursuivi. Il y a actuellement en Nouvelle-Calédonie 2 300 CRS (corps spécial de la police) et gendarmes mobiles

(corps répressif rattaché à l'armée) et 2 000 militaires pour une population de 145 000 personnes, dont 64 000 Kanaks, et le gouvernement français vient d'envoyer un millier de soldats supplémentaires, composés de parachutistes ayant participé à des opérations militaires au Tchad et au Liban. L'engrenage de la guerre coloniale est donc d'ores et pour criminaliser les combattants du FLNKS et tout particulièrement Eloi Machoro, qu'ils ont présenté comme un chef militaire sanguinaire. Eloi Machoro, que des militants de la LCR, section française de la IVe Internationale, ont eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer, était tout au contraire l'exemple typique d'une nouvelle génération de militants politiques nationalistes kanaks. Au printemps 1984, il avait pris la parole lors d'un rassemblement organisé par la LCR au Bourget, pour exposer le rejet du plan

Lemoine par le FLNKS. Il avait alors été très favorablement impressionné par le soutien que lui exprimèrent les milliers de militants présents ce jour-là. Depuis lors, c'était toujours avec une grande fraternité que les camarades de la LCR se rendant en Nouvelle-Calédonie étaient reçus par lui. Nous publions ci-après l'interview qu'Eloi Machoro avait accordée à l'envoyé spécial de Rouge, le 6 décembre dernier, et qui a été publiée

NOUVELLE CALEDONE

Eloi Machoro,

donie, Edgard Pisani, l'affirme. trouvait aussi sur le terrain au même moment. déjà enclenché par le gouvernement Mitterrand.

La presse bourgeoise et le pouvoir ont, pendant de longues semaines, dans cet hebdomadaire dans sa quasi intégralité.

« ROUGE » : Quel bilan tires-tu de la mobilisation indépendantiste de ces dernières semaines?

Eloi MACHORO : - Le boycott actif a réussi. Les résultats montrent une abstention de 50%, ce qui est beaucoup pour une population où il y a 3/5e de non Kanaks. Cependant, ces résultats ont été quand même officialisés par le Tribunal administratif, alors que le gouvernement francais aurait dû ne pas les entériner et, comme toujours, il n'a pas voulu prendre de position claire et nette. Nous avons donc décidé de lancer des actions sur tout le territoire, pour faire en sorte que l'on annule les résultats électoraux. Notre objectif était aussi d'empêcher l'application du statut Lemoine.

- Le FLNKS semble avoir obtenu sur ce dernier point un certain succès.

- On ne peut pas encore le dire. Le gouvernement n'a toujours pas de politique bien définie. Le fait de changer de haut-commissaire, de mettre Lemoine un peu de côté, le fait de confier la question calédonienne au Premier ministre, peuvent être les indices d'un changement, mais cela peut être aussi bien un bon signe qu'un mauvais, car le gouvernement continue envoyer des observateurs qui viennent ici pour trouver une troisième voie, alors qu'il n'y a pas de troisième voie.

Nous n'accepterons jamais de troisième voie, parce que notre revendication est une question de pure justice. Comme tous ses prédécesseurs, Edgard Pisani arrive ici pour rechercher une troisième voie. A l'heure actuelle, le FLNKS et notre gouvernement provisoire nous ont demandé de lever les barrages sur les routes pour ne pas mettre d'obstacle à la discussion avec gouvernement. Nous respectons ordre, mais pendant les deux mois de discussion que l'envoyé du gouvernement s'est donné pour essayer de voir clair dans le problème calédonien et de trouver une issue, nous ne serons peut-être plus sur les routes mais nous serons ailleurs. Nous al lons maintenir la mobilisation pour reprendre, le cas échéant, les positions déjà acquises et aussi pour mieux nous organi-

- L'action menée autour de la ville de Thio a été la plus importante de ces initiatives. Comment l'expliques-tu ?

- Nous aurions pu faire dans cette: région des actions au niveau de chaque commune. Nous avons préféré faire une action à Thio, car depuis toujours sur la côte Est, cette ville a été le bastion d'un des plus durs des anti-indépendantistes, le maire Roger Galliot, membre du Parti national calédonien d'extrême droite. Dans la région, c'était une question cruciale qu'il fallait régler, surtout que le parti de Galliot, comme d'autres partis de droite, avait commencé à soudoyer des Kanaks.

Nous sommes donc venus de plusieurs endroits de la région pour régler l'affaire de Thio, c'est-à-dire faire en sorte que ce soient les Kanaks d'ici, qui sont majoritaires dans la population locale, qui aient en main la gestion de la commune. Car les Kanaks de la région de Thio ont pris conscience de leur force et s'organisent pour être encore plus efficaces.

- Quelle a été l'attitude du FLNKS par rapport à la population européenne de Thio, lors de l'occupation de la ville ?

- Nous avons demandé une rencontre avec les Européens de la commune pour leur expliquer le sens de notre action. Malheureusement, ils ont eu peur et seulement une dizaine d'entre eux se sont rendus à notre réunion. Nous leur avons expliqué le sens général de notre action en leur précisant qu'il y avait un objectif spécifique à la commune : que la gestion communale soit faite par des gens qui veulent travailler ensemble pour le bien de tous et non pour leurs besoins personnels, comme c'est le cas avec le maire actuel Roger Galliot.

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C'est lui qui fait obstacle à la discussion entre les gens. Tout le monde connaît son appartenance à l'extrême droite. Il regroupe une demi-douzaine de « durs de durs », dont nous avons donné la liste aux habitants non Kanaks de Thio. Nous leur avons aussi précisé que leur tranquillité dépendrait aussi de leur comporterelations qu'ils entretienNous avons aussi demandé aux gendarmes de Thio de ne pas sortir de leur

Men leur promettant que tout se passerait dans l'ordre. Nous nous sommes donc organisés pour protéger les secteurs dont nous avions la responsa-

- Pour en venir aux négociations qui vont s'engager avec le représentant du gouvernement français, Edgard Pisani, il se pourrait que l'on vous propose d'accepter un référendum sur l'avenir du territoire avec la participation au vote des Européens et immigrés installés depuis, par exemple, plus de six ans ou plus de dix ans en Nouvelle-Calédonie. Qu'en penses-

- Une telle proposition du gouvernement français serait mauvaise, car pourquoi dix ans et pourqoui pas les « victimes de l'histoire », comme nous avons qualifié les Européens caldoches nés de père ou de mère eux-mêmes nés en Nouvelle-Calédonie. Et, si l'on continue, pourquoi pas les Kanaks seulement. En fait, le problème du gouvernement, c'est qu'il ne veut pas prendre position. Il ne veut pas adopter notre point de vue pour ne pas être taxé de suivisme vis-à-vis du FLNKS. Or, soit le gouvernement choisit la Constitution française, soit il choisit de faire une politique de décolonisation en faveur du peuple kanak.

Dans toutes les propositions que nous avons faites, nous avons toujours ré clamé une réforme du corps électoral, pour faire en sorte que ce soient les véritables habitants du territoire qui décident de son avenir, et c'est en ce sens que nous avons parlé des Kanaks et des « victimes de l'histoire ». Cette proposition a été re jetée par l'Assemblée nationale comme anticonstitutionnelle. A l'heure actuelle, nous nous battons pour le droit à l'autodétermination du seul peuple kanak et nous avons une raison de le faire : c'est que l'article 75 de la Constitution française reconnaît la spécificité du peuple kanak en lui attribuant un statut particulier. C'est au gouvernement de choisir., Nous, nous faisons notre possible sur le terrain pour faire pencher la balance de notre côté.

Pour aborder la discussion avec Pisani, nous avons fait beaucoup de concessions, comme celle de relâcher le sous-préfet de Lifou, de lever les barrages routiers et, en contrepartie de quoi, on continue toujours à nous tuer, comme à Hienghène. Dans les incidents qui sont arrivés, coups de fusil et autres, les Kanaks

A chaque fois qu'ils ont tiré - et c'est le cas dans la mort de Mézières ou à Saint-Louis près de

—, les Kanaks l'ont toujours fait pour se défendre. A Thio, nous nous sommes emparés de la commune sans tirer un seul coup de feu contre un Européen.

fait ici une politique de droite, parce que c'est la droite qui aide le gouvernement à maintenir le territoire sous la dépendance de la France. Le gouvernement français ne veut pas lâcher la Nouvelle-Calédonie à cause de sa position stratégique et de ses richesses. Cette volonté ne peut avoir ici qu'un seul soutien, celui de la droite coloniale. La décolonisation est donc toujours à effectuer et elle n'a pas encore débuté. Pour les Kanaks, la situation coloniale n'a pas

- On parle beaucoup du soutien de la Libye et des appétits de l'Australie sur la Nouvelle-Calédonie.

- L'Australie comme la Nouvelle-Zélande, sont des pièces maîtresses du Forum des pays du Pacifique. Ce sont aussi deux satellites des Etats-Unis. Or, il y a le problème de l'impérialisme et du contrôle du Pacifique. C'est pour cela qu'au fil des années, on a vu s'infléchir la position de l'Australie et des pays du Forum du Pacifique. Au tout début, ils étaient très favorables à l'indépendance, parce qu'ils avaient des visées. Ils voulaient, avec le peuple kanak, faire partir la France d'ici et avoir le contrôle du Pacifique. Mais, au fur et à mesure que nos revendications se sont précisées, ils ont eu peur de faire partir du Pacifique une puissance comme la France. Nous pensons que c'est cette peur qui fait qu'ils soutiennent aujourd'hui la politique de la France. D'autre part, nous sommes ici un peuple indigène, et cela risque de provoquer des réactions dans leur propre peuple indigène. Aussi, la dernière position du Forum du Pacifique a été de soutenir le statut Lemoine que nous avons rejeté.

On a longtemps frappé à la porte de la France pour lui demander de nous aider à décoloniser notre pays. On nous a répondu par un texte (le projet Lemoine, ndlr.) qui veut la destruction du peuple kanak. On a demandé aux pays du Forum du Pacifique de soutenir aussi notre lutte. Ils ont plutôt soutenu la politique du gouvernement français. On est obligés de chercher de l'aide ailleurs. Et on va chercher l'aide partout où il y en a.

Propos recueillis par Vincent KERMEL,

Thio, le 6 décembre 1984.

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