Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NOUVELLE-CALÉDONIE

La lutte des Kanaks entre dans une nouvelle phase

· Inprecor n° 189, 4 février 1985 · p. 3-4 · 2 123 mots

France

A création, en septembre 1984, du Front de libération nationale kanake socialiste (FLNKS), a marqué un tournant dans la lutte du peuple kanak pour son indépendance.

Un pas en avant important a été réalisé dans l'unité des organisations indépendantistes. Le Front indépendantiste (FI) créé en 1979, à des fins principalement électorales, n'avait répondu que très partiellement à l'objectif d'unification des masses kanakes. Cette structure correspondait en effet plutôt à une forme d'unité au sommet entre les directions des différentes organisations. Après l'arrivée de la gauche au pouvoir en France, le FI considéra avec beaucoup d'illusions que sa revendication allait être prise en compte par le nouveau régime. Il dut rapidement

Le passage des indépendantistes à la gestion des institutions locales (Conseil du gouvernement du territoire) en coalition avec une petite formation bourgeoise liée au courant giscardien, la Fédération pour une nouvelle société calédonienne

(FNSC), représentait pour l'administration française une

Vincent KERMEL

L'adoption par le gouvernement français du projet de statut Lemoine, prévoyant une « large autonomie interne » sans réelle accession des Kanaks aux droits démocratiques et sans perspective de décolonisation, marqua, une modification de la stratégie des indépendantistes. Ceux-ci décidèrent de quitter les institutions et de boycotter les élections territoriales du 18 novembre

1984 et fondèrent le FLNKS. Ces faits constituent une rupture avec la phase antérieure d'illusions sur les possibilités d'une négociation rapide de l'indépendance avec le gouvernement français. Dès lors, les indépendantistes se feront à l'idée qu'il était nécessaire de créer un rapport de forces sur le terrain pour faire pression sur le gouvernement et lui arracher des concessions substantielles allant reconnaissance droits légitimes du peuple kanak.

LE DÉVELOPPEMENT DU FLNKS

Toutes les illusions sur la nature néocoloniale du projet politique du gouvernement français n'en tomberont pas pour autant d'un seul coup, mais cela représentait néanmoins une évolution notable du mouvement indépendantiste par rapport à son histoire récente, plutôt marquée du sceau de l'électoralisme. Cette mutation l'adopconcrétisa rapidement par tion d'une nouvelle stratégie d'actions et par le renforcement concomitant de l'unité des forces indépendantistes, y compris à la base.

Le création du FLNKS ne représente donc pas seulement un élargissement de la surface politique du mouvement indépen-

La lutte des Kanaks

destinée à évincer dantiste, reflet de l'évolution de la prise de conscience nationaliste des Kanaks, mais encore un progrès significatif dans l'unité à la base, à travers la création des comités de base du FLNKS. Cette structuration permet de dépasser les conflits locaux entre partisans d'organisations différentes et, surtout, d'intégrer à la mobilisation des éléments nouveaux de couches encore plus larges (jeunes, femmes). Se fondant sur les structures de base de la société kanake traditionnelle — les tribus —, dont les liens communautaires sont restés encore assez vivaces, la mobilisation pour le boycott des élections du 18 novembre remporta un grand succès. 50 % des électeurs ne participeront pas à la consultation, et ce chiffre atteignit 80% au sein de la communauté kanake. Le groupe Libération kanake socialiste (LKS), qui s'était aligné sur la politique gouvernementale et avait appelé à participer aux élections, n'obtiendra qu'un score dérisoire de 7% des voix et quelques élus. Il se trouvera ensuite marginalisé par son choix dans une Assemblée territoriale largement dominée par la droite coloniale.

Le FLNKS a ainsi fait la démonstration qu'en situation coloniale, et plus particulièrement dans un pays où le peuple d'origine a été minorisé par une immigration massive, la démocratie élective traditionnelle ne rime pas avec la lutte pour la décolonisation. Mais, surtout, les Kanaks sont parvenus à créer un rapport de forces nouveau sur le terrain, qui contraindra le gouvernement français enterrer le projet de statut Lemoine pour avancer de nouvelles propositions connues sous l'appellation de Plan Pisani, du nom du délégué du gouvernement envoyé en Nouvelle-Calédonie.

La mobilisation impulsée par le

NOUVELLE-CALEDONIE tentative d'endiguer la mobilisation indépendantiste. Et, d'une certaine manière, cette tactique provoqua une certaine distanciation entre la base militante des organisations indépendantistes laissée sans grandes directives d'action et leurs directions plutôt orientées vers une activité dans les institutions.

Mais cette tactique n'avait aucune chance de durer longtemps. Une bonne partie des militants du FI ne concevaient leur présence dans les institutions coloniales que comme une médiation tactique pour parvenir à une réelle indépendance.

D'autre part, la présence des indépendantistes kanaks au

Conseil du gouvernement provoqua l'opposition farouche de la droite coloniale du Rassemblement pour la Calédonie dans la

République (RPCR), liée au RPR français. En juillet 1983, un attaqua l'Assemblée territoriale, en même temps que se menait une campagne politique de la droite réclamant la dissolution de cette instance locale, campagne les indépendantistes kanaks du Conseil du

FLNKS a effectivement bloqué l'activité économique du pays. De nombreux barrages de routes ont été installés, dans la foulée du boycott des élections, sur les deux grands axes de communication le long de la côte Est et de la côte Ouest, bloquant littéralement la circulation. Ceux-ci vont tenir pendant plusieurs semaines. Mais l'action qui, par son ampleur, tera la plus grande avancée des mobilisations, sera sans conteste l'encerclement et l'isolement de la ville de Thio par plusieurs centaines de Kanaks appartenant à une demi-douzaine de tribus différentes. Cette action, planifiée de longue date, avait une signification et un objectif très précis

Elle s'en prenait à la seule ville de la côte

Est encore dirigée par un maire européen.

Celui-ci, Roger Galliot, est un parfait symbole de la bourgeoisie coloniale.

Propriétaire foncier dans la région de La

Foa, il possède aussi une mine de nickel et dirige une société de pêche en collaboration avec le capital japonais. Par ailleurs, il reflète aussi parfaitement l'évolution politique de nombreux Français territoire. Ancien membre de l'Union calédonienne (UC), une organisation réformatrice multiraciale dans les années

1950, Galliot n'a cessé de se radicaliser à droite, passant successivement par la

FNSC, le RPCR, le Parti national calédonien (PNC), pour être finalement élu aux élections territoriales sur la liste du Front national (extrême-droite).

Pourtant, si l'action de Thio était la pointe avancée d'une mobilisation d'ensemble, des problèmes d'organisation et de coordination entre les diffé rents centres d'initiatives militantes se posèrent alors. Les barrages routiers repré sentaient l'expression d'une mobilisation à la base organisée par les tribus des ré-

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Manifestation à Paris, le 14 janvier 1985, pour protester contre l'assassinat d'Eloi Machoro. (DR)

gions concernées, ce qui permit l'extension locale du sentiment nationaliste et de la revendication indépendantiste. Leur résultat fut effectivement de provoquer un début d'exode des colons blancs vers Nouméa, la capitale, vidant ainsi les campagnes d'une partie de la population coloniale, ce qui améliora le rapport des forces en faveur du peuple colonisé dans ces régions. Mais la réaction des forces de droite, après un premier moment de surprise, commença à prendre forme. C'est dans ce cadre qu'il faut analyser l'assassinat, lors d'une véritable embuscade, 10 militants du FLNKS à Hienghéne, le 5 décembre dernier. Le « clan des métis », responsable direct de ce meurtre, compropriétaires français d'origine métissée, fait partie intégrante du camp des forces attachées au maintien intégral du statu quo colonial. Les plus farouches représentants de la domination coloniale ne s'y sont d'ailleurs pas trompés. Le 12 décembre, quelques dizaines de fascistes français manifestaient devant le Palais de justice de Nouméa, aux cris de « Libérez nos frères de Hienghéne », et un comité de soutien s'est « pour venir en aide matériellement et moralement » à ceux des assassins qui ont été inculpés.

LE PLAN PISANI

ET LA LEVÉE DES BARRAGES Le FLNKS décidait, après l'annonce de l'envoi d'Edgar Pisani en Nouvelle-Calédonie, de suspendre les barrages routiers et d'accepter d'ouvrir les négociations. Cette attitude ne fut pas toujours facilement acceptée par la base militante du FLNKS, qui y voyait le risque d'un effilochage de la mobilisation et d'une perte du terrain conquis. Néanmoins, la stratégie des barrages ne pouvait pas se perpétuer bien longtemps sans entraîner un affrontement plus sérieux avec les milices de colons qui s'organisaient et les forces FLNKS n'était pas en position d'assurer, sans préparation, un affrontement de cetampleur, dont l'échéance avait été précipitée par les derniers événements.

C'est pour cette raison que les militants de Thio, regroupés derrière Eloi Matre de la Sécurité dans le gouvernement provisoire de Kanaky, acceptèrent de lever les barrages tout en organisant le maintien d'une pression sur le terrain sous de multiples formes (barrages filtrants, etc.) Compte tenu de la situation très particulière du peuple kanak et des rapports de forces locaux, le FLNKS est en effet contraint de combiner une tactique de mobilisation sur le terrain avec une participation aux négociations avec le pouvoir colonial, pour arracher le maximum de concessions. Et l'on comprend que dans ce cadre il ait accepté de discuter avec Edgar Pisani.

Le Plan Pisani est néanmoins un projet néocolonial classique que l'on se doit de dénoncer comme tel, dès lors que l'on ne se trouve pas lié, dans la métropole coloniale, aux mêmes démarches tactiques que le FLNKS. Le projet gouvernemental se propose, après avoir symboliquement reconnu le droit des Kanaks à l'indépendance, de vider cette revendication de tout contenu progressiste pour le peuple opprimé. Ainsi, les Français ne désirant pas prendre la nationalité kanake pourraient bénéficier d'un statut de « résidents privilégiés » ; la récupération terres kanakes par les tribus n'est pas à l'ordre du jour, puisque les colons européens pourront bénéficier d'un système de baux et de location pour continuer leur élevage extensif ; la ville de Nouméa, où se concentre la majorité de la population européenne, disposera d'un statut reconnaissant Européens à participer à la gestion locale des affaires économiques et politiques ; la défense et la sécurité du pays resteraient aux mains de la France ; une série de garanties concernant le maintien des privilèges des Français et la défense des intérêts de l'impérialisme français seraient couronnés par l'adoption, par le futur Etat « indépendant », d'un statut d'Etat associé. Mais qui plus est, toutes ces dispositions doivent être soumises au vote, en juillet prochain, lors d'un référendum, suivant une modalité électorale ne reconnaissant pas aux Kanaks le droit à se prononcer seuls sur l'avenir de leur territoire.

Cela signifie que le processus d'indésoumis à l'assentiment d'une large fraction de la population coloniale, c'est-à-dire à un accord préalable avec les partis de droite qui la représentent. Ces derniers ont refusé de discuter avec Pisani et ont organisé une campagne de pressions politiques pour pousser le gouvernement français à rétablir intégralement l'ordre colonial. C'est ce qu'a entrepris de faire très méthodiquement Edgar Pisani, et c'est au cours d'une de ces opérations qu'Eloi Machoro et Marcel Nonnaro, autre dirigeant du FLNKS, seront assassinés à la fin décembre. Pendant que les émeutes des Blancs de Nouméa en protestation contre la mort d'un jeune colon exprimaient le véritable visage de la droite coloniale, l'Etat d'urgence était imposé pour désarmer les Kanaks et endiguer la mobilisation du FLNKS.

Ces dernières semaines, la répression sélective contre les militants du FLNKS a permis aux forces répressives de reprendre une partie des acquis issus de la mobilisation indépendantiste de novembre dernier. Mais si la mort d'Eloi Machoro, l'arrestation de 90 militants indépendantistes, le couvre-feu et les opérations « coup de poing » dans les tribus kanakes, contribuent à faire momentanément refluer la mobilisation kanake, cela ne signifie nullement que le FLNKS ait subi un échec et que la mobilisation indépendantiste va maintenant définitivement régresser.

Tout au contraire, le sentiment nationaliste et anticolonialiste ne fait que s'enraciner un peu plus encore dans le peuple opprimé qui compte ses martyrs. FLNKS va néanmoins passer par une phase de réflexion, au terme de laquelle il devra pouvoir se doter d'une nouvelle stratégie de lutte prenant en compte l'élément nouveau de la situation que représente l'intervention directe et massive des forces répressives gouvernementales contre les mobilisations et les militants indépendan-

Parallèlement aux préparatifs d'autodéfense nécessaires pour affronter un tel danger et au travail d'organisation interne pour renouer les fils de la coordination des militants au niveau national, qu'Eloi Machoro s'était employé à tisser, avec ses camarades, le FLNKS devra se préoccuper des mobilisations démocratiques pour réclamer la libération des prisonniers politiques et s'opposer aux actions des forces répressives. lutte du peuple kanak pour l'indépendance constituera un élément important de modification des rapports de forces en faveur du peuple opprimé. Nos camarades de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section française de la IVe Internationale, qui, depuis de longues années déjà soutiennent la lutte du peuple kanak, se sont trouvés, comme il se devait, au premier plan de la mobilisation solidaire dans la métropole coloniale. C'est maintenant au tour des anticolonialistes de France et du monde entier de se mobiliser pour contribuer à imposer au gouvernement français la reconnaissance du droit du peuple kanak à l'indépendance.

Vincent KERMEL, 23 janvier 1985.

NOUSA SOMMES

BOOOO MACHORO!

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