Les documents de Zygmunt Zaremba (centre) sont saisis au cours d'une perquisition à Varsovie,
L tatives pour mettre fin à la dictature militaro-bureauerati
E coup d'Etat de décembre 1981, puis les échecs des tenque instaurée par le général Jaruzelski, ont mis en évidence les faiblesses politiques du mouvement social Solidarité et de ses directions. De nombreux militants de Solidarité ont pris conscience de ces faiblesses et ont commencé à chercher à les dépasser. Ce processus de maturation politique en cours aujourd'hui au sein du mouvement clandestin polonais conduit à l'apparition de nombreux courants et groupes qui tentent de se délimiter politiquement (1).
Les débats en cours en Pologne ne concernent pas seulement les questions programmatiques et stratégiques de l'avenir
Arthur WILKINS,
Cyril SMUGA.
Le régime capitaliste a cessé d'exister en Pologne avec la fin de l'occupation nazie, au moment de l'entrée de l'armée soviétique et de l'établissement, avec l'aide de cette dernière, du pouvoir des staliniens organisés au sein du Parti ouvrier polonais (PPR). Il est vrai, par exemple, qu'Hilary Minc, le premier ministre de énergique l'Industrie promoteur du et pouvoir économique de la bureaucratie, appelait alors ce système
... « capitalisd'Etat ». Mais le pouvoir bureaume cratique en train de se consolider utilisait ce terme pour deux raisons. Premièrement, parce que la « démocratie populaire », qui devait naître dans les pays du
« glacis » occupés par l'armée soviétique, ne prévoyait pas, selon les conceptions de
Staline, le renversement du capitalisme mais, au contraire, l'existence d'un régime de collaboration de classes allié à l'Union soviétique et sous contrôle des staliniens.
Deuxièmement, parce qu'en prétendant fonder un capitalisme d'Etat, le nouveau pouvoir avait un excellent prétexte pour briser le mouvement autogestionnaire de la classe ouvrière, qui, de façon spontanée, commençait à socialiser les moyens de production dans de nombreux secteurs industriels, en établissant sur les lieux de travail des conseils d'entreprise et des comités d'usine.
La réalité était différente. De fait, tous les principaux moyens de production se sont trouvés, des le début, aux mains de l'Etat et ont été intégrés dans son système central de gestion. La loi de la valeur a été d'emblée repoussée au second plan en tant que régulateur de l'économie. La large nationalisation entreprise en janvier 1946 était pour une très large part une consolidation juridico-formelle de la nationalisation de fait accomplie précédemment. De plus, dès la destruction de l'appareil administratif de l'impérialisme allemand sur le territoire de la Pologne et
République populaire
très importante. dans les années 1930. (DR) dès la dissolution de son propre appareil militaire et civil par les autorités de « l'Etat clandestin » (la Résistance, ndlr.), les staliniens ne pouvaient « s'emparer » de l'appareil de l'Etat bourgeois, car un tel appareil n'existait plus.
Il faut souligner le fait qu'au moment de l'effondrement de la domination de l'impérialisme allemand en Pologne, les conditions objectives ainsi que les conditions subjectives, au niveau des masses, existaient pour une révolution anticapitaliste indépendante du Kremlin. Dans l'article d'Inprekor polonais intitulé «Pour une entente de la gauche révolutionnaire » (2), nous avons montré qu'il y avait alors deux révolutions - l'une réalisée d'en bas et de manière indépendante, l'autre imposée d'en haut, dépendante du Kremlin et fondée sur « l'assimilation structurelle » de la Pologne à l'URSS. La seconde prit le pas sur la première et décida du caractère bureaucratique du nouveau pouvoir. bre 1984.
POLOGNE et le bilan de Solidarité. L'histoire, et plus particulièrement l'histoire moderne de la Pologne, est l'un des points de ces discussions. Cette histoire reste mal connue : les falsifications successives véhiculées par le régime, le poids et l'influence des interprétations historiques marquées par une vision nationaliste étriquée, la difficulté enfin d'accéder aux sources ne facilitent pas la recherche historique et contribuent à la persistance de confusions. Dans ce débat, l'analyse des racines du régime bureaucratique polonais et l'évaluation de la situation qui a permis son installation, tiennent bien évidemment une place
En Pologne, au sein de Solidarité, cette opinion est partagée par des courants socialistes de gauche. En 1983, une des maisons d'éditions clandestines de Varsovie a publié le livre du professeur Tadeusz
Lepkowski, intitulé Réflexions sur l'histoire de la Pologne et des Polonais, qui contient une thèse similaire. Lepkowski, historien internationalement connu pour ses travaux sur l'Amérique latine, socialiste de gauche indépendant, était en 1980-1981 président de Solidarité de l'Institut d'Histoire de l'Académie des sciences polonaise. En 1984, le journal Robotnik, édipar un groupe de membres de
Solité darité, a publié sur le même sujet une petite brochure à l'occasion de l'anniverssaire de la fondation de la République populaire de Pologne, dont nous publions ci- après la traduction. L'auteur de ce texte,
1. Cf. Inprecor numéro 185 du 3 décem-
qui a conservé l'anonymat, y démontre que les allégations du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), selon lesquelles le parti et larmee soviétiques auraient eu le monopole de la révolution anticapitaliste, n'ont rien à voir avec les faits historiques.
Non seulement à la fin de la Seconde Guerre mondiale les travailleurs aspiraient spontanément et massivement à un nouvel ordre social et économique, radicalement différent du capitalisme, mais encore, sous la pression des masses, le Parti socialiste polonais - traditionnellement le plus important parti du mouvement ouvrier - et l'aile radicale du mouvement paysan admirent la nécessité d'une révolution sociale. A son tour, le commandement de l'Armée de l'intérieur (AK) — principale force militaire de la résistance antinazie - admit la nécessité de réformes anticapitalistes, sous la pression de ces partis. Ce commandement était composé de militaires bourgeois. Il est paradoxal de constater que le général Tadeusz commandant en chef de l'AK et militaire de carrière de l'ancienne armée bourgeoise liée aux puissances impérialistes « démocratiques », ait exigé du gouvernement en exil de Londres que ce dernier promulgue des décrets concernant non seulement « la confiscation sans indemnités de la grande propriété terrienne », mais encore « la socialisation des principales branches de la production industrielle et la création de conseils de travailleurs ». Cela se passait le 22 juillet 1944, jour où l'armée soviétique entrait sur les territoires peuplés de Polonais. Komorowski jugeait de tels décrets indispensables pour que le futur pouvoir polonais puisse demeurer indépendant du Kremlin. Dix jours plus tard, le 1er août 1944, au moment où l'AK déclenchait une insurrection de masse à Varsovie contre l'occupant nazi, de tels décrets furent promulgués à l'initiative des socialistes et des populistes radicaux par le « parlement » de « l'Etat clandes-
Pourquoi la direction de l'AK n'a-t-elle pas tenté d'opposer à l'armée soviétique la défense des « valeurs de l'initiative privée » ? On ne peut l'expliquer par la seule pression des socialistes, car l'appareil militaire dominait largement au sein de « l'Etat clandestin » et était capable de s'opposer aux politiciens. La principale raison est autre. Comme l'explique la brochure éditée par Robotnik, il était alors plus facile d'établir économie de transition que de maintenir le capitalisme ! Le capitalisme polonais était extrêmement dépendant du capital financier des puissances impérialistes et il était relativement peu développé. Déjà avant la guerre, l'appareil d'Etat avait dû prendre sur lui le fardeau du maintien des relations capitalistes en Pologne, car la classe des capitalistes privés était trop faible. Cette classe fut éliminée par l'impérialisme allemand durant l'occupation du pays. Au moment de l'effondrement de cet impérialisme, il n'y avait plus en Pologne, en dehors de l'agriculture, de classe capitaliste un tant soit peu signifi-
Une voiture réquisitionnée pendant l'insurrection de Varsovie, août 1944. (DR) cative. Le militaire le plus bourgeois, s'il prenait plus en compte la réalité matérielle et non des principes idéologiques absdans le domaine socio-économique. A cela s'ajoutait la pression anticapitaliste des masses, qui était en grande partie l'expression subjective de cette réalité.
La révolution nationale et démocratique se donnant pour but la reconstruction d'un Etat indépendant avait, dans de telles conditions, une dynamique particulièrement forte de révolution permanente. Après l'occupation allemande, le capitalisme n'aurait pu être développé en Pologne que par le grand capital des puissances impérialistes occidentales. Sa reconstruction aurait signifié la transformation de la Pologne en semi-colonie de ces puissances, plus dépendante économiquement que ne le fût la Pologne d'avant-guerre, cela d'autant plus que l'économie était alors presque totalement détruite. Mais les conditions géopolitiques pour ce faire n'étaient pas favorables. La Pologne était occupée par l'armée soviétique et non par l'armée américaine. Même le nationaliste bourgeois polonais, plus nationaliste que bourgeois (et comment aurait-il pu être bourgeois, alors qu'il n'y avait quasiment pas de bourgeoisie ?), n'était pas prêt accepter une perspective semi-coloniale pour son pays. Bien que « l'Etat clandestin » fût essentiellement une continuation de l'Etat bourgeois d'avant-guerre, l'Armée de l'intérieur, dans ses proclamations, s'adressait uniquement aux « paysans, ouvriers et intellectuels » et jamais aux « entrepreneurs patriotes », représentants du « capital national », autrement dit à la bourgeoisie. Ça n'est pas le fruit du hasard
Peut-être est-ce justement à cause de l'inexistence des valeurs bourgeoises réelles matérielles à défendre que l'AK a pratiquement capitulé devant l'armée soviétique et devant le pouvoir instauré par elle. Son appareil en tant que tel n'a pas opposé de résistance armée. Mais, en application de la décision prise par le commandement, il est sorti de la clandestinité et a dissous ses structures essentielles. Il a fait cela, alors qu'il était fortement anticommuniste et antisoviétique ... et bien que le Kremlin ait déporté vers l'« archipel du goulag » 30 000 anciens soldats de l'AK depuis les territoires orientaux de l'ancienne Pologne, et dont toute trace a disparu à jamais. Il faut se rappeler que, de tous les pays du « glacis » occupés par l'armée soviétique, la force militaire « bourgeoise » la plus conséquente de la résistance antinazie se trouvait justement en Pologne. Mais seuls de petits groupes isolés issus de l'AK opposèrent une résistance au « pouvoir communiste ».
Les gens de l'AK - ceux qui étaient sortis de la clandestinité comme ceux qui restaient dans le maquis, les uns et les autres subissant rapidement une répression féroce en tant qu' « infâmes nains de la réaction » - défendaient en général deux « valeurs traditionnelles » : l'indépendance de la Pologne et la démocratie parlementaire. Il ne s'agissait pourtant pas là de valeurs allant à l'encontre de la révolution sociale. Elles étaient par contre totalement contradictoires avec la domination du Kremlin et le caractère totalitaire du nouveau pouvoir, qui, derrière la façade du gouvernement de coalition dans un premier temps, et avec l'aide de la terreur massive dès le début, posait les bases de la dictature stalinienne. Mais le manque de « valeurs bourgeoises » à défendre n'est pas synonyme de défense de nouvelles valeurs socialistes. La faillite politique aussi bien de l'ex-AK que de l'organisation clandestine Liberté et Indépendance (WIN) - opposée à la lutte armée et créée à partir d'un secteur de l'appareil de l'AK - est patente. Cette faillite s'explique par le fait que tout en s'opposant au stalinisme, ces groupes n'avaient aucun programme social progressiste à lui oppo ser. Comme nous l'avons vu, des éléments d'un tel programme étaient apparus au sein du commandement général de l'AK durant l'été 1944, mais cette évolution politique n'avait pas eu de suite.
2. Cf. Quatrième Internationale numéro
classes, mais sous la pression des masses - dans le WRN, demeura sans liens avec les
Ce fait a été souligné par les dirigeants de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), qui lutta durant la guerre « contre Hitler et Staline » et qui, après la guerre, continua la résistance armée au Kremlin durant quelques années dans l'Ukraine soviétique et dans une partie de la Pologne. Les nationalistes révolutionnaires ukrainiens, collaborant avec des groupes armés issus de l'ancienne AK, ne pouvaient pas comprendre pourquoi ces derniers n'avaient pas, à côté de leur programme de libération nationale, un programme de libération sociale. Sans un tel programme, expliquaient-ils, la résistance contre la domination de l'URSS était condamnée à l'échec, car elle ne pouvait pas trouver le soutien des masses. L'un des principaux commandants de l'UPA et en même temps l'un des principaux théoriciens du nationalisme révolutionnaire ukrainien, P. Poltawa, écrivait que la lutte des forces patriotiques des nations opprimées par le Kremlin « ne peut être victorieuse qu'à la condition qu'elles la mènent sous des mots d'ordre réellement progressistes, populaires, et qu'elles se dotent d'un programme politique et socio-économique avance. Sur la base de notre expérience, poursuivait-il, les principaux points d'un tel programme devraient être : a) un système d'Etats nationaux libres ; b) la démocratie politique au sein de tous ces Etats ; c) la construction d'une société sans classes, fondée sur la propriété sociale des principaux outils et moyens de production ».
Il faut rappeler ici quelle fut la fin du Parti socialiste polonais, qui aurait pu jouer un rôle clé dans cette tentative infructueuse de révolution indépendante. De tous les partis ouvriers existants, le PPS était le seul qui aurait pu - non par sa propre initiative, car c'était traditionnellement un parti de collaboration de donner une expression organisée aux tendances révolutionnaires de la classe ouvrière et des couches alliées. Mais, en raison de sa nature bureaucratique, ce parti commit une erreur qui l'élimina du combat contre le stalinisme. Lors de l'occupation de la Pologne par les nazis, la direction du PPS décida de dissoudre le parti et ne conserva, après une sélection rigoureuse, qu'un appareil de cadres qui passa à la clandestinité sous le nom de « Liberté-Egalité-Indépendance » (WRN) et qui abandonna toute perspective d'indépendance de lutte en s'intégrant à «l'Etat clandestin ». Le groupe WRN devint ainsi une force importante de l'appareil de cet « Etat clandestin », mais n'était plus un parti de masse, et ses liens avec les masses passèrent par la médiation de cet appareil. Au moment de la libération-occupation du pays par l'armée soviétique, les autres groupes socialistes, écartés du WRN et collaborant avec les staliniens créèrent, avec la permission du Kremlin, un nouveau parti qui reprit le nom de PPS. C'était une manœuvre très intelligente, qui leur permit de capitaliser à leur profit le poids de l'ancien PPS au sein du mouvement ouvrier, ainsi que le rôle joué par le WRN dans « l'Etat clandestin ».
Ce nouveau PPS, légal, vit affluer en son sein de très nombreux travailleurs d'orientation socialiste. Dans leur majorité. les dirigeants du nouveau PPS n'étaient pas des agents staliniens. Ils cherchaient à établir une caricature de front unique, par une alliance au sommet avec les staliniens, pour obtenir un partage des influences au sein de l'appareil d'Etat, et ils croyaient qu'il leur serait possible, sur cette base, et non en s'appuyant sur le mouvement des masses, de rivaliser avec les staliniens.
La vieille garde socialiste, regroupée
Des combattants à Varsovie, août 1944. (DR)
masses. Fidèle aux idéaux d'indépendance nationale et de démocratie parlementaire, et - paradoxalement à cause de son anticommunisme traditionnel - ne partageant aucune des illusions sur les staliniens, elle se cantonna dans une attitude de farouche opposition. Elle préférait choisir la prison ou l'émigration plutôt que la collaboration, dont elle savait qu'elle finirait en capitulation. Son journal Robotnik paraissant clandestinement après la guerre, fut le seul à rappeler que l'Insurrection de Varsovie avait été une révolution anticapitaliste de la classe ouvrière polonaise, et le seul aussi qui défendait les acquis idéologiques et programmatiques de cette insurrection rapidement dénoncée par le nouveau régime comme réactionnaire. Jusqu'à aujourd'hui, le seul témoignage de la Révolution d'août 1944 (comme fut appelée l'Insurrection de Varsovie) qui restitue la vérité si nécessaire aujourd'hui aux socialistes révolutionnaires en Pologne, reste le petit livre de Zygmunt Zaremba, l'un des hommes de la « vieille garde » du PPS (3).
La brochure que nous publions ci-dessous cherche, elle aussi, à restituer cette vérité. On ne saurait sous-estimer son importance, parce qu'il prend à bras le corps un problème qui n'est pas seulement historique. La gauche révolutionnaire, et plus généralement les courants socialistes qui apparaissent aujourd'hui en Pologne face aux effets dévastateurs du stalinisme et du pouvoir de la bureaucratie totalitaire, ne pourront se doter d'une identité idéologique qu'à la condition de prendre conscience que le capitalisme en Pologne n'a pas été aboli par le seul fait de l'occupation soviétique et de « l'assimilation structurelle ». Pour cela, il faut qu'ils comprennent que la révolution sociale pouvait être menée de manière indépendante par la classe ouvrière polonaise et les couches alliées de la paysannerie pauvre et de l'intelligentsia démocratique radicale, et qu'il était possible, dans une telle révolution, d'aspirer également à la démocratie socialiste. Si cette brochure a un défaut, il réside principalement dans le fait qu'elle ne montre pas l'absence, dans la Pologne de 1944-1945, d'un facteur subjectif décisif : nous voulons parler de l'absence d'un parti révolutionnaire armé du programme de la démocratie socialiste et de l'internationalisme prolétarien.
Aujourd'hui, alors que des groupes de la « nouvelle gauche » tentent de rassembler les forces en Pologne pour lutter contre le pouvoir bureaucratique, il est essentiel qu'ils aient conscience de ce fait historique s'ils veulent armer le mouvement social polonais en vue de la victoire.
Arthur WILKINS, Cyril SMUGA, 21 janvier 1985. 3. Le lecteur français trouvera ce livre sous le titre La Commune de Varsovie, aux Editions Spartacus.