NOTE DE CONJONCTURE à la fin de 1977
La situation de l'économie capitaliste internationale s'est sensiblement détériorée au cours du second semestre de l'année 1977. Partout dans les pays impérialistes, l'activité économique s'est ralentie, tandis que le chômage s'est aggravé. Ce ralentissement a pris cependant une triple forme : a) Dans les pays impérialistes dont l'économie est la plus puissante, c'est-à-dire les Etats-Unis, l'Allemagne occidentale et le Japon, la production industrielle continue à augmenter, fût-ce à un rythme plus lent qu'au cours du premier semestre 1977 et surtout à un rythme plus lent que les "experts" et les gouvernements ne l'avaient prévu en 1976. En Allemagne, les nouvelles commandes ont cependant baissé de 7,2% entre le 2e et le 3e trimestre 1977. ("Wirtschastnotizen" der Commerzbank). b) Une série de pays impérialistes a connu une quasi stagnation de la production industrielle. C'est le cas de la GrandeBretagne, du Canada et des Pays-Bas. c) Quelques pays impérialistes ont connu une baisse de leur production industrielle. C'est le cas de la France (avec une tendance à la stabilisation en fin d'année), de l'Italie, de la Belgique, de la Suède et de l'Australie. En Suède, la baisse de la production industrielle est de 5% entre le 3e trimestre 1976 et le 3e trimestre 1977. Pour l'ensemble des pays impérialistes, la chômage a augmenté de 15,7 millions, fin 1976, à 16,3 millions en fin 1977. Et l'OCDE prévoit une nouvelle augmentation pour 1978. ("Le Monde" 22. 11.1977). Vu le poids déterminant des pays les plus riches sur l'ensemble de la conjoncture, il est cependant peu probable que la stagnation ou le recul de la production dans les pays les plus faibles se transforme dans l'immédiat en une nouvelle récession. Bien au contraire, le ralentissement de la reprise au Japon et en Allemagne occidentale a amené les gouvernements de ces pays à prendre des mesures de "relance" modérées au cours de l'automne 1977. Il est pratiquement certain qu'aux Etats-Unis également, au moindre signe d'un risque de retournement de la conjoncture, des mesures de relance seront prises au début de 1978, avec ou sans remplacement d'Arthur Burns comme "chef" de la Federal Reserve system (la banque centrale des Etats-Unis).
ÉDITORIAL Dans ces conditions, la perspective la plus probable est celle d'une continuation en 1978 de la reprise modérée et hésitante de l'économie capitaliste internationale, c'est-à-dire une augmentation et non une réduction de la production industrielle totale. Cependant, le rythme de la reprise sera encore plus lent et hésitant qu'au cours du deuxième semestre 1977. Les disparités entre divers pays impérialistes resteront très prononcées. L'explication de l'absence d'un nouveau "boom" après la récession de 1973-74 ei du caractère extrêmement modéré, hésitant et inégal de la reprise est celle que nous avions donnée dans nos analyses précédentes (1) : 1. La relance a été déclenchée par d'énormes déficits budgétaires aux USA, en Allemagne occidentale et au Japon, c'est-à-dire par une politique de création inflationniste de pouvoir d'achat supplémentaire. C'est donc la demande accrue des consommateurs - avant tout la demande d'automobiles - qui a arrêté la récession et fait redémarrer la production. 2. Les pays impérialistes à économie plus faible - et notamment ceux qui connurent un taux d'inflation fortement au-dessus de la moyenne, accompagné de forts déficits de leur balance des paiements, ont été dans l'impossibilité d'appliquer cette politique de relance classique. Ils ont, au contraire, été amenés à appliquer une politique d'"austérité", c'est-àdire de compression de la consommation des masses. Cela a étranglé net toute reprise de la production industrielle et même précipité de nouvelles chutes de celle-ci. 3. Il n'y a donc eu aucun mouvement cumulatif de reprise à l'échelle internationale, mais un mouvement disparate, la reprise dans les pays impérialistes les plus riches - de même que la politique de forcer l'essor des exportations à tout prix, pratiquée par le Japon et la RFA - n'entraînant pas un mouvement parallèle dans les autres pays impérialistes, et la stagnation de l'activité dans ceux-ci limitant à son tour l'essor dans ceux-là. 4. La raison essentielle pour laquelle la reprise ne s'est pas transformée en "boom" aux USA, en Allemagne fédérale et au Japon est cependant interne et non internationale. C'est le fait qu'il n'y a eu aucune reprise importante des investissements productifs - de l'activité dans le département | -pour prolonger la reprise du département Il. Cette absence d'un essor des investissements productifs n'est pas due à une
EDITORIAL quelconque "pénurie de capitaux". Au contraire, les bénéfices capitalistes sont en forte hausse dans ces pays, et les banques offrent des crédits abondants et relativement bon marché. Elle est due essentiellement à la présence d'énormes capacités de production excédentaires (l'industrie des EtatsUnis ne travaille qu'à 80% de sa capacité à l'automne 1977) et à la stagnation relative du marché des "derniers consommateurs". 5. Une poursuite vigoureuse de la reprise par la seule voie du département Il s'est également révélée irréaliste. Le faible taux d'expansion de l'économie, l'application rigoureuse d'une politique de rationalisation par le grand capital, la poursuite de la troisième révolution technologique (semi-automation), entraînant un accroissement du chômage et non sa résorption, dans des conditions de reprise modérée. De ce fait, à cause de l'inflation qui se poursuit également, fût-ce à un rythme légèrement ralenti, et à cause de la politique d' "austérité" appliquée par la plupart des gouvernements impérialistes, il n'y a aucune expansion prononcée de la demande des consommateurs. Même aux Etats-Unis, au mois d'octobre 1977, les prix de vente au détail se situèrent en chiffres nominaux à 10% au-dessus de ceux d'octobre 1976, alors que le coût de la vie a augmenté entre ces deux dates de 6%. Il y eut donc un accroissement du volume de la consommation de moins de 4%. En septembre, ce volume avait même reculé. 6. La reprise reste très inégale non seulement entre pays mais aussi entre secteurs, ce qui est un facteur supplémentaire pour lui enlever tout caractère cumulatif. Ainsi, d'importantes branches industrielles telles la sidérurgie, la construction navale et les fibres synthétiques se sont enfoncées dans une véritable dépression au moment même de la reprise. La capacité excédentaire dans ces secteurs est telle qu'il y a peu de chances d'une reprise rapide, ce qui pèse évidemment sur le développement général de la conjoncture. Paradoxalement, la situation est meilleure dans certains pays capitalistes dépendants (c'est-à-dire, les pays capitalistes sous-développés les plus industrialisés), avant tout le Brésil, la Corée du Sud, Hong-Kong et l'Iran, où la reprise de la production industrielle après la récession a été plus vigoureuse que dans les pays impérialistes. On mentionne des taux de croissance du Produit national brut de l'ordre de 8% en 1976 et de 6% en 1977 pour le Brésil, de l'ordre de 14% en 1976 et de 10 % en 1977 en Corée du Sud, de l'ordre de 16% en 1976 et de 8% en 1977 à Hong-Kong, et de l'ordre de 12% en 1976 et de 9,5% en 1977 en Iran. Mais il est typique que dans tous ces cas, le rythme de la croissance se soit également ralenti en 1977 par rapport à 1976; un nouveau ralentissement de ce rythme est prévu pour 1978. La conjonction de tous ces facteurs détermine de nouveau un mouvement dans le sens de la baisse des cours des matières premières, comme le fer et l'acier, le cuivre et le zinc, les fibres synthétiques et naturelles, ainsi que la plupart des produits agricoles. Pour le coton, il y a une chute de 33% entre l'automne 1976 et l'automne 1977. De même, le cours des actions en Bourse est généralement déprimé, les spéculateurs prévoyant. un ralentissement de la reprise voire une nouvelle récession en 1979.
Dans ces conditions, la concurrence interimpérialiste ne peut que s'exacerber. Le succès relatif desexportations de certains pays capitalistes dépendants est dû au fait qu'ils exportent des produits payés à des salaires de loin inférieurs à la moyenne de la branche industrielle, alors qu'ils employent souvent une technologie similaire celle des pays impérialistes. Ils portent ainsi des coups très durs à ces branches industrielles dans les pays impérialistes. Ceux-ci réagissent vigoureusement par des mesures protectionnistes, présentées sous des étiquettes diverses mais revenant toutes, en dernière analyse, à une limitation artificielle des quantités importées. Cette guerre commerciale ne se limite point à la concurrence entre pays impérialistes et pays dépendants. Elle sévit de manière de plus en plus intense entre pays impérialistes eux-mêmes: Les succès spectaculaires obtenus sur le marché des Etats-Unis par les exportateurs japonais d'automobiles et d'appareils de télévision en couleurs a provoqué de vigoureuses ripostes protectionnistes de la part de la bourgeoisie américaine. Celle-ci cherche également à limiter les importations américaines d'acier en provenance de l'Europe capitaliste et du Japon. Par ailleurs, les capitalistes américains et européens exercent une pression conjointe sur le Japon pour que ce pays libéralise ses importations, vu l'énorme excédent de sa balance commerciale (qui peut dépasser 10 milliards de dollars en 1977). La hausse du yen (17% par rapport au dollar depuis janvier 1977) provoquée tant par la spéculation internationale que par la pression exercée par les Etats-Unis (la baisse du dollar) doit acculer l'impérialisme japonais à d'importantes concessions en la matière. Conséquence la plus inquiétante pour l'avenir immédiat de l'économie capitaliste internationale : pour la première fois depuis 1975, le commerce mondial s'est contracté durant le troisième trimestre de 1977, par rapport au deuxième trimestre 1977, sous l'effet combiné de toutes ces mesures protectionnistes, (il n'y a pas encore recul par rapport au 3e trimestre de 1976). Selon les dernières statistiques du Fonds monétaire international, les importations et exportations des pays membres de l'OCDE (c'est-à-dire les pays impérialistes dans leur ensemble) ont évolué de la manière suivante :
Importations (+) Exportations (+) 3e trimestre 1976 155,7 144,7 2e trimestre 1977 182,8 170,7 3e trimestre 1977 166,3 155,3 Ce recul a affecté différemment les diverses puissances impérialistes :
Exportations (+) 2e trimestre 1977 3e trimestre 1977 Etats-Unis 31,6 28,7 RFA 28,8 28,3 Japon 19,7 20,6 France 16,7 14,6 Grande-Bretagne 14,2 14,6 (+) En milliards de dollars courants.
Ce sont les Etats-Unis et la France qui ont le plus souffert de la contraction du commerce mondial. Le corollaire du regain de nationalisme économique et de protectionnisme agressif - accompagnés de manipulations monétaires en cascade -, c'est un dérèglement de plus en plus prononcé du système de Bretton Woods et de l'inconvertibilité proclamée du dollar en or. L'énorme déficit de la balance des paiements des Etats-Unis alimente de toute évidence la dépréciation du dollar. Alors que les banques centrales impérialistes sont obligées d'accepter ces dollars dépréciés comme monnaie de réserve, avec des réticences d'ailleurs croissantes, les capitalistes privés se dégagent de plus en plus de cette monnaie de singe. Une part croissante du commerce extérieur européen et japonais est d'ores et déjà soldée en devises plus fortes que le dollar. Mais la cause de ce déficit ne réside pas seulement dans les importations croissantes de pétrole par les Etats-Unis - l'arme de la hausse des prix du pétrole prétendument utile à l'impérialisme américain pour améliorer sa compétitivité aux dépens de ses concurrents européens et japonais s'étant avérée une arme boomerang. Elle réside aussi dans le taux d'inflation supérieur aux USA à celui de RFA et de Suisse, et dans l'écart croissant de la productivité industrielle entre les Etats-Unis d'une part et le Japon et l'Europe occidentale d'autre part. Cet écart est notamment dû à un vieillissement prononcé de l'équipement industriel de plusieurs branches importantes aux EtatsUnis, la sidérurgie étant le cas le plus évident : "Le problème de l'équipement inadéquat n'est pas limité à l'industrie sidérurgique, car une bonne partie des machines industrielles américaines sont vieilles et technologiquement démodées. Suivant le dernier recensement gouvernemental -qui date de fin 1976 - 16% des installations et machines de l'usine moyenne américaine sont vieilles d'au moins 20 ans et 11 % de leur outillage est technologiquement démodé. La situation varie de branche industrielle à branche industrielle. Des fabricants de produits lourds rapportent que 20% de leur capacité productive ont été installés en 1956 ou même avant cette date ; près de la moitié du matériel roulant des chemins de fer américains ont le même âge. Par contre, dans l'industrie aérospatiale, seuls 6% de l'équipement datent d'il y a 20 ans. " ("Far Eastern Economic Review" , 11.11.1977). Les mesures de relance prises au cours des dernières semaines et dans les semaines à venir en Allemagne occidentale, au Japon et aux Etats-Unis et sans doute en France, jointes à l'accroissement des liquidités internationales par suite du déficit de la balance américaine de plus de 30 milliards de dollars en 1977, vont surtout relancer l'inflation, - plus que la production industrielle. Il y a gros à parier qu'après quelques années de ralentissement modéré du rythme de l'inflation -laquelle continue à être un phénomène universel, à la seule excep tion de la Suisse -, ce rythme va de nouveau s'accélérer en 1978. Si l'inflation s'emballe, des mesures de restrictions monétaires inévitables risquent de précipiter une nouvelle récession avant terme, peut-être déjà avant la fin de 1978. Sinon, elle viendra "naturellement" l'année suivante.
JAIROTIER Finalement, il faut souligner que malgré une offensive patronale universelle, appuyée par une armée de réserve croissante, la crainte du chômage, les variantes de la "politique d" "'austérité" et l'engagement presque sans exception des directions des PS et des PC pour appuyer le blocage ou les réductions des salaires réels - le PCF constituant pour le moment une exception, mais nous l'attendons au tournant d'une victoire électorale de l'Union de la gauche -, la classe ouvrière des pays impérialistes a résisté de manière remarquable à cet assaut conjugué. Là où elle a cédé d'abord du terrain, par surprise, par désorientation, ou par manque d'une politique d'ensemble de rechange - comme en Grande-Bretagne et en Allemagne occidentale - elle a cherché dès 1977 à regagner une partie du terrain perdu et poursuit ce combat non sans succès. Ailleurs, comme en Italie, en Espagne et en France, les pertes de pouvoir d'achat ont été marginales, sinon nulles, sans proportion commune avec les desseins et les nécessités du grand capital. C'est la bataille de l'emploi qui s'est avérée la plus difficile. Mais le chômage persistant alimente partout un mécontentement, voire une indignation, croissants à la base des syndicats, qui conduiront à terme à des ripostes vigoureuses de nature politique et anticapitaliste. La bourgeoisie n'a donc obtenu |' "assainissement" escompté de par la crise, ni dans le domaine économique, ni dans le domaine social, ni dans le domaine politique . Les rapports de force ne se sont pas modifiés fondamentalement en sa faveur. La perspective est celle d'une intensification de la lutte de classe, non celle d'un redressement de la situation du capitalisme. La "belle époque" de "l'expansion-continue-dans-la-paix-sociale" est révolue. Aux travailleurs d'en tirer toutes les conclusions qui s'imposent, devant un régime capitaliste en désarroi prononcé. NOTE 1) Voir "Inprecor" n° 61/62 du 11 novembre 1976 : "Une reprise hésitante, inégale et inflationniste". erratum
Une erreur de montage a rendu difficilement compréhensible l'article de Greg Benton : "Qu'est devenu
Cheng Chao-lin ?", publié dans notre dernier numéro.
En fait l'article commence avec la deuxième colonne de la page 32 à l'exception des deux derniers paragraphes qui en forment la conclusion. Il continue avec la deuxième colonne de la page 31. Puis, il se poursuit avec la première colonne de la page 32.
Nous prions nos lecteurs de bien vouloir nous excuser pour cette regrettable erreur.